OCTOBRE  2004

 

 

 

 

 

Les Braban, Patrick Besson, le livre de  poche

 

Petit bout : « Papa évoquait souvent sa propre mort. Ce qu'il y avait de difficile dans la vieillesse, selon lui, c'était qu'on pensait tout le temps à la mort. Le reste - maux de dos, troubles digestifs, palpitations cardiaques - ne le dérangeait pas. Les vieux regrettent leur jeu­nesse, disait-il, non parce qu'ils étaient heureux quand ils étaient jeunes, car les jeunes sont malheu­reux et ont de bonnes raisons de l'être, mais parce que pendant leur jeunesse ils ne pensaient pas à la mort. La plupart d'entre eux imaginaient même qu'elle n'existait pas. Les vieux ont la nostalgie de cette insouciance et l'impression que s'ils pouvaient se débarrasser de la pensée de la mort ils se débar­rasseraient de la mort elle-même. Bien que tous soient sur le point de disparaître, ils sont persuadés que s'ils retrouvaient le sentiment d'éternité qu'ils avaient quand ils étaient plus jeunes, ils devien­draient éternels, ou plutôt le redeviendraient car ils pensent qu'entre zéro et trente ans ils l'ont été, éter­nels, et que c'est parce qu'ils n'ont pas protégé, entretenu, conservé ce sentiment qu'ils vont mourir. Ils se disent que s'ils meurent c'est parce qu'ils n'ar­rivent pas à ne pas penser à la mort et donc que c'est leur faute. Ils se sentent coupables de mourir comme un alcoolique se sent coupable de boire après un an d'abstinence. Ils ont honte de mourir comme on a honte de tomber de vélo devant ses enfants. Ils sont furieux de mourir comme on est furieux d'avoir oublié son portefeuille dans une station-service de l'autoroute.

La deuxième chose qui, aux yeux de papa, gâchait la vieillesse des gens, période qui devait être un moment de grâce pure, l'antichambre exquise du Paradis, puisque l'amour et l'amitié ont été accomplis et les crédits remboursés - grâce au Ciel, disait mon père, on ne prête plus d'argent aux vieux - était le poids du passé. Le passé d'un homme est une grosse valise dans laquelle s'accumulent chaque année des objets d'inégale valeur. Au bout de quatre ­vingt-deux ans, disait mon père, cette valise est telle­ment lourde qu'on ne peut plus la soulever. On passe ses journées à la regarder, à tourner autour, à l'ou­vrir, à sortir les objets, à les examiner, à les tripoter, à s'attendrir dessus. Notre passé nous fascine au point qu'on finit par entrer dedans - et la mort, disait papa, c'est quand il se referme sur nous car - c'était une de ses formules préférées - « la valise du passé ne s'ouvre pas de l'intérieur». Là encore, le mourant se sentira coupable. Juste avant de rendre l'âme, il se dit qu'il ne fallait pas penser tout le temps à cette valise, ne pas la regarder, ne pas l'ouvrir, faire comme si elle n'existait pas, faire comme avant, quand nous étions jeunes, et qu'elle était petite, légère, posée avec négligence à côté de nous sur la banquette d'une brasserie, abandonnée dans le cou­loir de l'appartement des parents de notre petite amie, une valise dont on ne sentait pas le poids, dont on ne distinguait ni la forme ni la couleur, tant elle était anodine et immatérielle. On avait presque plai­sir, de temps en temps, à jeter un regard épanoui sur cette modeste chose qui, dans son insignifiance, sem­blait sourire. On était content de notre court passé, qui comportait un ou deux chagrins d'amour, des examens réussis, des voyages en Hollande et au Luxembourg, une voiture d'occasion et ce premier argent qui nous fait croire que nous sommes riches puisque nous pouvons enfin acheter des disques et des livres. Que s'est-il passé - se demandaient chaque jour, selon papa, tous les vieux de la terre - pour qu'un bagage à main élégant et pratique soit devenu en quelques années une vieille malle noire intransportable qui s'apprête à nous avaler? Après un certain âge, concluait mon père, il faut se creuser la cervelle pour se souvenir d'un moment où, dans notre vie, le temps nous a paru long, tant son essence nous semble désormais celle d'un courant d'air ou d'un battement de cils. » (p 66-67)

                                                                                                                                                                                                                                                   

 

Et puis, Natsume Sôseki, le serpent à plumes

 

Jean Le Bleu, Jean Giono, Le livre de poche

Petit bout : « Décidément m'ouvrit la porte et il resta à me regar­der, la tête penchée, l'oeil vide, pendant que ses mous­taches pleuraient doucement jusqu'à la poche de son gilet.

« Voilà le petit monsieur », dit-il à la fin.

Madame-la-Reine qui fouillait dans la grande caisse se redressa en craquant comme un fagot et s'avança vers moi.

« Entrez ! » dit-il.

Et il mit sa main sur son coeur.

La porte une fois fermée, on resta là tous les trois à se regarder. Madame-la-Reine faisait claquer ses mains en les frottant à toute vitesse et ses coudes voletaient de chaque côté de lui comme des moi­gnons d'ailes. Décidément de temps en temps remuait la tête et faisait flotter ses moustaches. Je regardais cette grande chambre sombre, si vaste et si haute que la clarté du jour n'y était en son milieu que comme un petit bloc de glace. On ne voyait d'abord ni murs ni plafonds. Ce n'est qu'au bout d'un moment que je pus distinguer, autour de moi, le corps musculeux de la maison.

« Je crois que ça va marcher, dit Madame-la-Reine. Si le petit monsieur se veut donner la peine d'entrer tout à fait. Ça n'est pas entrer que d'être là à se regar­der. Voilà de quoi s'asseoir. »

Il tira avec le pied un tapis où je m'assis. Madame­-la-Reine plia les jambes à côté de moi, Décidément entra dans l'ombre.

« Je suis bien content, dit Madame-la-Reine. Il ne s'agit pas de dorémifasolasido. Pourquoi apprendre ? A quoi ça sert ? Le principal, qui l'apprend ? D'où ça vient ? Mystère. »

Il fit claquer son long doigt en le tendant dans l'ombre d'où Décidément s'avança avec son violon et la flûte.

Madame-la-Reine prit la flûte et je m'aperçus que ses doigts ne faisaient plus de bruit. Il pencha sa tête au long de la tige de bois, ses mains posées sur la flûte comme des oiseaux. Il me regarda.

Les yeux s'éteignirent.

« Ça va être Monsieur Mozart », dit-il.

Et ils commencèrent. »

 

 

Le Dormeur éveillé, J.-B. Pontalis, Mercure de France

 

Churchill 40, Jacques Roubaud, Gallimard

 

Gordon, Edith Templeton, Robert Laffont

 

La bête qui meurt, Philippe Roth, Gallimard

 

Petit bout : « Le plus joli conte de fées de l'enfance, c'est que tout se produit à son heure. Les grands-parents disparaissent long­temps avant les parents, et ceux-ci longtemps avant leurs enfants. Avec un peu de chance, ça se passe comme ça, les gens vieillissent et meurent en respectant l'ordre chronolo­gique, si bien que pour leur enterrement, on se console en se disant qu'ils ont eu une longue vie. L'idée n'atténue guère la monstruosité de l'anéantissement, mais c'est bien l'astuce à laquelle nous avons recours pour sauvegarder l'illusion métronomique, et tenir en échec la torture du temps. « Untel a eu une longue vie. » Seulement Consuela n'a pas de chance, et elle est assise à côté de moi, frappée d'une condamnation à mort, tandis que les réjouissances qui vont durer toute la nuit se déroulent sur l'écran, hystérie infantile en quantité industrielle, désir d'embrasser cet avenir ouvert, d'une manière interdite aux adultes parvenus à maturité, qui ont appris à leur grand chagrin les limites de leur avenir. En cette nuit de folie, personne ne l'a, plus qu'elle, appris à ses dépens. »

 

Parlons travail, Philippe Roth, Gallimard

 

Tsili, Aharon Appenfeld, Points Seuil

 

L’oiseau Garrincha, Yves Buin, Le castor Astral

 

 

 

NOVEMBRE 2004

 

 

Korsakov, Eric Fotorino, Gallimard

 

Histoire d’une vie, Aharon Appelfeld, Editions de l’Olivier

 

Petit bout : Dans le ghetto, les enfants et les fous étaient amis. Tous les repères s'étaient effondrés: plus d'école, plus de devoirs, plus de lever le matin ni d'extinction des feux la nuit. Nous jouions dans les cours, sur les trottoirs, dans des terrains vagues et de multiples endroits obscurs. Les fous se joignaient par­fois à nos jeux. Eux aussi avaient tiré profit du chaos. L'hos­pice et l'hôpital psychiatrique avaient été fermés, et les malades, livrés à eux-mêmes, erraient dans les rues en sou­riant. Dans leurs sourires, en dehors du sourire lui-même, il y avait quelque chose d'une joie maligne, comme s'ils disaient: «Toutes ces années vous vous êtes moqués de nous car nous mélangions un sujet et l'autre, un temps et l'autre, nous n'étions pas précis, nous désignions les lieux et les objets par d'autres noms. À présent il est clair que nous avions raison. Vous ne nous avez pas crus, vous étiez si sûrs de votre bon droit et vous nous méprisiez, vous nous avez envoyés dans des hospices et vous nous avez enfermés derrière des portes verrouillées. » Il y avait quelque chose d'effrayant dans le sou­rire joyeux des fous.

Ils fêtaient leur liberté de différentes façons: ils s'asseyaient en tailleur dans le parc, chantaient, et les plus jeunes d'entre eux faisaient des compliments aux adolescentes et aux jeunes femmes; mais la plupart du temps ils restaient assis sur les bancs des jardins et souriaient.

Ils considéraient les enfants comme leurs égaux. Ils s'asseyaient en tailleur et jouaient aux osselets, aux dominos, aux échecs, au ballon, et même au football. Des parents apeurés sortaient de leurs gonds et s'en prenaient à eux. Les fous avaient appris à les reconnaître et ils s'enfuyaient à temps.

Il y avait parmi les fous des méchants et des dangereux qui se jetaient sur nous avec fureur. Nous aussi, nous avions appris à les reconnaître et nous les fuyions. Cependant la plu­part d'entre eux étaient calmes et polis, ils parlaient de façon cohérente et, pour certains, il n'était même pas manifeste qu'ils fussent fous. On pouvait leur poser des questions por­tant sur le calcul, la géographie, ou les livres de Jules Verne. Certains étaient des médecins, des avocats, des riches dépos­sédés de leurs biens par leurs enfants. Parfois un fou inter­rompait le jeu pour nous parler de sa femme et de ses enfants. Il y avait aussi parmi eux des pieux qui priaient, faisaient les bénédictions et tentaient de nous enseigner le ModéAni et le Shema. J'aimais les observer. Leurs visages étaient extrême­ment expressifs. Ils aimaient jouer mais ne savaient pas gagner. Nous étions meilleurs qu'eux. En constatant leur défaite, ils éclataient de rire, comme pour dire: «Même les minus sont meilleurs que nous. » Il est vrai que chez certains fous l'échec provoquait la colère; ils jetaient alors les élé­ments du jeu ou s'agitaient. C'était une minorité. La plupart acceptaient de perdre avec le sourire, résignés.

 

Dernier amour, Christian Gailly, Editions de Minuit

 

 Ebauches de Vertige, E.M.Cioran, Folio à 2 €

 

Du même auteur chez le même éditeur, Jean-Pierre Verheggen, L’arbalète, Gallimard

 

   Petit bout : Vladimir : C’est des increvables, tes tatanes. C’est des quoi ?

                               Estragon : Oh c’est des vieilles. Des archivieilles. C’est des Jadis. Des Jadidas.

                                                                             

                                                                              Samuel Beckett, En attendant Godasse

 

 

 

 

 

 

DECEMBRE 2004

 

 

 

L’univers, Les Dieux et Les Hommes, Jean Pierre Vernant, La bibliothèque du XXI° siècle, Le Seuil

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, Angel Wagenstein, l’Esprit des Péninsules

 

Petit bout : Tu sais peut-être qu'il est péché d'entre­prendre le moindre travail pendant cette journée, ainsi que d'allumer un feu ou même de fumer. Dans les temps anciens, dit-on, tout manquement était sanc­tionné par la peine de mort. L'évolution des moeurs aidant, le crime fut ultérieurement requalifié en péché - lequel entraînait des conséquences imprévisibles dans l'autre monde. Quoi qu'il en soit, et sans vouloir me vanter, le jour de repos reste une grande invention des anciens Israélites : personne ne s'était avisé avant eux qu'il était possible de cesser le travail un jour par semaine. Et mes lointains ancêtres se montraient telle­ment persévérants dans leur désir d'imposer cette trouvaille qu'ils obligèrent Dieu Lui-même à bâcler son travail en six jours afin de pouvoir, en bon juif qu'il était, se reposer le septième. Si j'ajoute qu'il est stricte­ment interdit, et que cela constitue un effroyable péché, de toucher l'argent pendant le sabbat, comme s'il s'agissait de quelque stigmate aussi impur que dia­bolique (quoique tout le reste de la semaine les juifs soient loin de se ranger à cette opinion extrême) tu comprendras alors toute la sage et profonde significa­tion du septième jour. Il existe même une blague à ce sujet. Tu la connais certainement, mais permets-moi de te la raconter une fois de plus.

Deux juifs originaires de deux villes voisines se dis­putaient pour savoir lequel de leurs rabbins respectifs était le plus proche de Dieu sur un plan spirituel, et par conséquent le plus apte à accomplir des miracles.

- C'est bien évidemment le nôtre, soutenait le pre­mier, et je m'en vais te le prouver. Lors du dernier sabbat, notre rabbin se rendait à la synagogue lorsque se mit soudain à tomber une pluie diluvienne. Non pas qu'il ne possédait point de parapluie, mais comment l'ouvrir puisque toute activité est interdite le samedi? Il jeta un regard vers le ciel. Jéhovah le comprit à l'instant et, tu ne vas pas le croire, voici qu'un miracle se produisit : à gauche il pleuvait, à droite il pleuvait, et au milieu s'ouvrait un gué qui menait jusqu'à la syna­gogue ! Eh bien, trouves-tu quelque chose à répondre?

- Et comment! Lors du dernier sabbat, notre rab­bin retournait chez lui après la prière et que penses-tu qu'il vit par terre : un billet de cent dollars ! Que faire? Comment le prendre quand c'est péché que de tou­cher l'argent le samedi? Il jeta un regard vers le ciel. Jéhovah comprit tout et un miracle s'accomplit: à gauche, on était samedi, à droite, on était samedi et au milieu, tu ne vas pas me croire, on était jeudi!

 

 

Le pouvoir psychiatrique, Cours au Collège de France, 1973-1974, Michel Foucault, Gallimard Seuil

 

 En village de miséreux, choix de poèmes, Kobayashi Issa, Connaissance de l’orient Gallimard

 

Petit bout :

 

Froidure du matin

le crapaud lui-même en fait

gros yeux comme des plats                                                

Dans le vent d'automne

sans même une maison à lui

l'homme mûr que suis                                                          

Dans le vent d'automne

avant même dessus les herbes

le visage des gens

 

 Bartleby et Cie, Enrique Vila-Matas, 10/18

 Petit bout : 40) Keats et Rimbaud - crois-je comprendre des insinuations de Derain - sont sur scène lors de la crise finale du poète Virgile dans l'extraordinaire roman de Hermann Broch. La présence du Keats visionnaire de la dissolution du moi (alors que ce n'était pas encore un lieu commun) est presque pal­pable dans les pages centrales de La Mort de Virgile, où le héros moribond, persuadé d'avoir échappé à l'informe, voit l'informe fondre de nouveau sur lui, non comme l'indistinct des origines du troupeau, mais tout immédiat, presque tangible, même, comme le chaos d'une individualisation, une disso­lution que ni l'attention ni la rigidité ne sauraient restituer à l'unité « Le chaos démoniaque de chaque voix isolée, de toute connaissance et de toute chose [...], ce chaos l'assaillait maintenant, il en était la proie [...]. Oh, chacun est sous la menace des voix indomptables et de leurs tentacules, du ramage des voix, des voix branchues qui l'emmêlent dans leur emmêlement, qui croissent subitement chacune dans une direction différente puis s'entremêlent à nouveau, démoniaques dans leur individualisation, voix d'une seconde, voix de mille ans, voix qui s'entrelacent à la trame du monde, à la trame des âges, incompréhensibles et impénétrables dans leur rugissante mutité. »

La présence de Rimbaud, fossoyeur de sa propre imagination pour avoir été le visionnaire de langues nouvelles, est également palpable lorsque Virgile, à la fin de sa vie, découvre qu'accéder à la connais­sance au-delà de toute connaissance est la préro­gative de forces qui nous excèdent, réservée à une force d'expression qui dépasse de très loin toute expression terrestre, comme elle dépasse de très loin tout langage qui aurait pourtant lui-même atteint, au-delà de la broussaille des voix et de tout idiome terrestre, un langage qui serait plus que musique, un langage qui permettrait à l'oeil de capter l'unité cognitive.

Cette pensée virgilienne semble renvoyer à une langue encore introuvée, peut-être inaccessible (« écrire, c'est essayer de savoir ce que nous écririons si nous écrivions », disait Marguerite Duras), car il faudrait une vie sans fin pour retenir ne serait-ce qu'une pauvre seconde du souvenir, une vie sans fin pour jeter ne serait-ce qu'un regard d'une seconde sur la profondeur de l'abîme de la langue

 

 La traversée des frontières, Jean-Pierre Vernant, Seuil.

 Petit bout : Commençons donc par les petites histoires personnelles. C'était en 1935; j'étais plus jeune, je devrais dire moins vieux, que je ne le suis aujourd'hui; j'étais parti parcourir la Grèce à pied et j'avais beaucoup vagabondé. De Corfou, où je me trou­vais avec mon frère et un ami, nous avons pris un bateau jus­qu'au petit port albanais de Sarandë qui est en face et, de là, nous sommes remontés en direction du lac Scutari à travers toute l'Albanie. Nous faisions le voyage à pied, profitant parfois d'un camion qui nous embarquait. En route, nous rencontrions des hommes montés sur des ânes, suivis par des femmes portant sur le dos tout ce qui semblait trop lourd ou trop vulgaire pour être transporté, comme les hommes, sur une monture. Nous croisions des maisons, des villages (parfois chrétiens) en haut d'une colline, entourés de murs défensifs, et ces constructions s'intégraient au paysage, bâties dans les mêmes matériaux que lui, terre et bois: des habitats plus que des édifices. L'homme des temps les plus anciens a trouvé des refuges, cavernes ou abris, pour se protéger. C'était encore un peu cela. J'étais à la fois fas­ciné et dépaysé par ce que cet habitat gardait de primitif. Nous gagnons le lac Scutari, le traversons, descendons par les bouches de Kotor, arrivons à Dubrovnik. Dubrovnik, un moment de bonheur comme si, une frontière franchie, on se retrouvait chez soi: des maisons, des constructions, de la pierre, quelque chose de pensé en même temps que bâti: une ville impliquant une forme de culture où le temps a été maîtrisé. On se promène et, dans les formes du présent, c'est le passé que l'on rencontre, à la fois histoire, organisation sociale, calcul, esthétique. Nous res­tons là une quinzaine de jours, prenons un bateau qui remonte la côte adriatique jusqu'à Venise, où je n'étais jamais allé. Émer­veillement. Je fais un pas de plus dans cette espèce de pérégrina­tion vers l'essence de l'urbanisme et de l'architecture. Pourquoi? Parce que, même à Dubrovnik et dans les vieilles cités que je connaissais, les villes sont construites sur un terrain; elles s'y adaptent, en épousent obligatoirement le relief; elles tiennent compte de la matérialité du sol sur lequel on va les bâtir; il y a des collines, des ravins, des rues qui montent et qui dégringo­lent, de grands fleuves dont on doit suivre les rives. À Venise, l'impression - illusion bien sûr, mais qui s'impose - est que cette ville ne repose sur rien, qu'il n'y a pas de terrain auquel elle doive s'adosser et s'adapter, comme si elle concrétisait un projet purement imaginaire. Elle semble reposer sur l'eau de la lagune; ses blocs de pierre avec tout le poids du passé, ses palais, ses églises, les quais, les paliers, les places, les escaliers, tout cela se dresse comme un merveilleux décor directement posé sur la mer pour se dresser entre l'eau et le ciel, ces deux étendues sans limites, sans autre frontière que cette ligne à l'horizon où elles se rencon­trent. Le bonheur de ce spectacle vient de ce que les certitudes les plus stables, les catégories les mieux assurées s'y présentent basculées, inversées. Le soubassement matériel, l'ancrage dans la nature, ce sont les eaux et le ciel, la fluidité liquide et l'espace aérien, c'est-à-dire ce qui relève de l'inconsistant, de l'insaisis­sable, de la non-forme, du rêve; et c'est le rêve humain de l'ar­chitecte constructeur de la ville qui, s'incarnant dans la pierre dure, dans la consistance et la pérennité des édifices, prend la forme d'une réalité substantielle. Au ternie de cette pérégrina­tion du milieu des années trente (j'ai vingt ans), je découvre une idéalité urbaine au sens où les historiens des mathématiques disent des Grecs qu'à côté des savants chinois, indiens, babylo­niens, ils ont inventé l'idéalité du nombre et de l'espace, c'est­à-dire qu'ils vont raisonner non pas sur des choses réelles, sur les figures que trace la main, le point, la ligne, la surface, mais sur des idées de nombre et d'étendue. Devant Venise, tout d'un coup, je comprends que la ville aussi, comme la peinture, est chose mentale.

 

Wang Wei, Les saisons bleues, présenté par Patrick Carré, Phébus Libretto

Tandis que j’agonise, William Faulkner, Folio

 

JANVIER 2005

 

 

L’adoption du système métrique, Jacques Réda,  poèmes 1999-2003, Gallimard

 

 Le Bal,  Irène Némirowski, Les cahiers rouges, grasset

 

Une vie française, Jean Paul Dubois, Les éditions de l’olivier

 

Petit bout : C'était le dernier été que je passais avec Vincent. Très vite, de Gaulle prit sa place, à table, en face de moi. Je veux dire par là qu'on installa le téléviseur Grandin derrière la chaise sur laquelle mon frère s'était assis pendant dix ans. Je vécus cette modification comme une usurpation, d'autant que le général semblait passer sa vie dans le Grandin. Très vite j'ai détesté cet homme. Sa silhouette suffisante, son képi, son uniforme de gardien de phare, son physique hautain me dérangeaient, sa voix m'était insupportable et il ne faisait pour moi aucun doute que ce lointain général était en fait le véritable mari de ma grand­mère. Son complément, son pendant naturel. Une certaine arro­gance, un goût de l'ordre et de la sévérité rapprochaient ces deux personnages. Ma grand-mère, femme d'un autre temps, était à mes yeux l'archétype de la laideur, de la méchanceté, de l'aigreur, de la perfidie. Après la mort de mon frère, et pour des raisons qui ne m'ont jamais été révélées, délaissant son imposante mai­son, elle vint passer tous les hivers dans notre appartement

 

 

Les Paradisiaques, Pascal Quignard, Grasset

 

Petit bout : Ni Jean de La Fontaine ni Claude Lévi-Strauss ne se sont astreints à recopier servilement les textes sources des contes qu'ils multipliaient. Ni, à strictement par­ler, ils ne les ont traduits. Ils ont procuré une forme plus pure aux histoires qu'ils avaient recensées et qu'ils aimaient. Les littéraires - ceux qu'on appelait autrefois les litterati, les lettrés - se sont adressés aux quatre volumes des Mythologiques dans le même esprit avec lequel ils recouraient aux recueils des Fables parce que ce sont des mines d'or. Je souligne cet autre point, qui vient par conséquence : les journalistes et les historiens n'ont guère été portés à mettre en valeur l'influence littéraire qu'ont exercée, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, les collections mythiques de Claude Lévi-Strauss, celles de Roger Caillois, celles de Georges Dumézil ainsi que les enquêtes éty,rnologiques d'Émile Benveniste. Ces quatre oeuvres admirablement écrites, surécrites, ont contribué à réorganiser de fond en comble la narra­tion qui depuis la fin de la Grande Guerre se donnait pour moderne (moderne qui datait de la défaite de la guerre de 1870, de la Commune, du nihilisme qui s'ensuivit, des tranchées de 1918, et qui était devenu sénile). Elles ont incité à opposer langue vernaculaire et langue littéraire avec une virulence printanière. Une phrase de Claude Lévi-Strauss bouleversa ma façon de penser quand je la découvris. La lecture est une expérience sensible qui se situe dans le monde réel, où on s'expose à des blessures, où l'âme subit des lésions. Une phrase qu'on lit peut être une semence qui pousse. Soudain, de manière imprévisible, elle s'ouvre à elle-même et déchire le sol où elle est tom­bée au hasard du vent et peut-être de la chance. Dans le quatrième volume des Mythologiques, à la page 32, en 1971, je lus ceci : « La ressemblance n'existe pas en soi : elle n'est qu'un cas particulier de la différence, celui où la différence tend vers zéro. » Brutalement, l'identité de l'idem, voilà ce qui devint pour moi le mystère. Tabescere sicut araneam : toute la similitas, aussi bien que la simultas, devinrent brusquement, ensemble, « comme une toile d'araignée toute sèche ». L'altérité de Alter ne posait aucun problème à la réflexion fruit de la différenciation linguistique, lui-même fruit de la reproduction sexuelle des mam­mifères. C'était du jacques Lacan en plus sévère. Deux doubles articulations s'étaient superposées, détra­quant à jamais l'intérieur du corps de la bête Sapiens Sapiens, de la bête double, deux fois sapiens, alors que personne ne l'est. De même que la différence sexuelle ne réplique pas par auto division mais tue le vieux pour renouveler le jeune, de même la différence linguis­tique ne reconnaît rien du monde où elle surgit mais le déchire. Dum loquimur : tandis que nous parlons la relation polaire n'aura jamais la puissance de s'anéan­tir. À un premier niveau ce qui fondait l'inidentité de l'idem coïncidait avec la poussée du langage dans les toutes premières fermentations de l'animalité hu­maine sous forme de langues naturelles - prétendu­ment « humaines » mais totalement « involontaires » à la volonté des hominidés. À un second niveau ce qui fondait « l'irressemblance du semblable » était sexuel et avouait un caractère coriace, irréductible, naturel, antérieur à l'humanité, préonirique dans la vie de l'âme. Car le plus spécifiquement humain est inhu­main, non verbal : c'est l'image manquante propre à la reproduction sociale vouée à la sexualité temporelle des mammifères. L'image manquante est à la source de l'hallucination qui inventa les rêves et dont dériva la pensée. L'image qui manque, l'image qui anticipe la langue naturelle immanente à l'humanité néotène, asynchrone, jamais contemporaine, non simultanée, métamorphique, dissimilée, dérive sans répit de la sexuation qui renouvelle l'espèce sous la forme de la relation sexuelle, qui ne régit ni l'idem ni l'alter et qui pourtant les met face à face et les attire jusqu'à l'étreinte, et les conjugue dans le temps invisible jus­qu'à la reproduction. La scène irreprésentable rend irreprésentable ce qui de toute façon n'est en aucun cas de l'ordre de la ressemblance.

 

Un pedigree, Patrick Modiano, Gallimard

 

L’auteur ! L’auteur !, David Lodge, Rivages/Romans

 

Les mouches d’automne, Irène Némirowski, les cahiers rouges, Grasset

 

Principes de sagesse et de folie, Clément Rosset, Minuit

 

Petit bout : Il est pourtant, au sein de notre existence quo­tidienne, un certain objet insolite, à la fois fami­lier et déconcertant, qui présente la particularité de trancher avec toutes les autres sphères d'exis­tence, quelque dépendantes ou indépendantes qu'elles puissent être les unes des autres, et peut ainsi nous mettre sur la bonne piste quand nous voulons élucider la nature de la surprise suscitée en nous par le fait de l'existence en tant que telle : je veux parler de la musique. Je sais bien qu'une tradition ancienne et insistante, puis­qu'elle remonte à Platon et a été remise en vigueur par Beethoven et le romantisme, invite à voir dans la musique une « imitation » de ce qui existe et de ce qui peut s'en ressentir, soit une évocation poétique de la réalité et un miroir de l'âme. Il me semble toutefois que c'est prendre là l'effet musical pour ce qu'il n'est en aucun cas, prêter à la musique un pouvoir qu'elle n'a nul­lement, pour lui ôter sa force réelle. Stravinski était à mon avis parfaitement fondé à considérer la musique comme « impuissante par son essence à exprimer quoi que ce soit : un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature, etc. », et à voir dans cette impuis­sance expressive même la raison de l'effet puis­sant et particulier qu'elle engendre : « une émo­tion d'un caractère tout à fait spécial, qui n'a rien de commun avec nos sensations courantes et nos réactions dues à des impressions de la vie quo­tidienne » ". C'est trahir la musique, tout en prétendant en sublimer l'effet comme s'y emploie Beethoven, ou du moins la plupart de ses admi­rateurs et commentateurs, que d'en faire le véhi­cule d'une expressivité sentimentale qui en fausse la nature et surtout en récuse, par le fait même de sa prétention à l'expressivité, la puis­sance originale et spécifique. Le monde de la musique côtoie certes le monde des humains ; mais il ne s'y mêle jamais. Il constitue une exis­tence à part ; et c'est précisément cette altérité, cette étrangeté par rapport à une réalité autre que musicale, ainsi que par rapport à tout sen­timent humain, bref, cette incapacité à exprimer quoi que ce soit dont parle Stravinski, qui font paradoxalement l'extraordinaire puissance expressive de la musique, son originalité et son privilège au regard des autres formes d'art. Même lorsqu'elle est liée à un texte, comme dans l'opéra ou la mélodie, la musique s'en affranchit aussitôt par son propre charme qui en dissout le support textuel, quand il ne le contredit pas for­mellement, - réussissant par là, il est vrai, à le mettre en valeur a contrario : comme dans cette allégresse musicale qui « accompagne » le plus cruellement du monde - « éperdument » et « sans pitié », remarque Marcel Proust dans Un amour de Swann à propos de la sonate de Vinteuil - les déboires sentimentaux des héros de Carmen ou des opéras de Mozart.

Mais cette existence qui est la nôtre et qu'ignore superbement la musique, telle une belle indifférente, peut apparaître à son tour comme étrange elle-même, insolite, absurde. Car, si la musique n'exprime rien d'autre qu'elle­-même, il est bien évident qu'il en va de même du monde en général et de l'ensemble des choses qui existent et qui n'ont jamais « exprimé », jusqu'à plus ample informé, autre chose que le simple fait de leur existence. Musique et monde ont en commun de ne se recommander d'aucune cause extérieure à eux-mêmes, de ne reposer sur aucune assise et, comme le disent les chimistes de certains corps, d'exister à l'état libre rien dans le monde qu'on puisse considérer comme origine de la musique, rien hors du monde qu'on puisse considérer comme origine du monde. C'est pourquoi Schopenhauer a justement perçu dans la musique quelque chose comme la quin­tessence de la réalité, le modèle d'existence qui évoque de la façon la plus aiguë le mystère de toute existenc

 

 

 

Sordissimes, Pascal Quignard, Grasset

 

La femme couchée par écrit, Alain Fleischer, Editions Léo Scheer

 

Petit bout : Il est significatif que Klossowski ait choisi le dessin plutôt que la peinture car, définitivement depuis Monet et ses Nymphéas, et peut-être dans toute l'histoire de la peinture, celle-ci est d'abord une matière colorée et informe, une pâte qu'il faut composer, doser, mélanger, avant de la déposer il y a, simultanément, une épaisseur de la pein­ture et une discontinuité dans son dépôt, dans son application par touches successives, plus ou moins étales ou resserrées, plus ou moins minces ou épaisses. Le style des peintres, la signa­ture particulière de leur art, tient à cette relation, sensuelle, avec une matière pâteuse, divisée en couleurs, qu'il faut ensuite mêler, et à ce va et  ­vient dans le transport de la matière par l'instru­ment que tient la main, depuis la réserve de matière et de couleur, jusqu'à la toile où la matière, la couleur doivent être déposées, éta­lées, appliquées de telle ou telle façon, pour finir, après d'innombrables allers-retours, par produire une image. Dans le dessin, au contraire, la relation à la matière est restreinte, elle ne tient en fait qu'au degré de gras choisi pour la mine. Le dessin à la plume ou au crayon est générale­ment fait de traits sombres sur une surface plus claire de papier. Certes, là aussi de la matière est déposée, mais le geste est différent, il relève plutôt de la griffe, comme si le papier était blessé par la mine, au lieu de produire son usure en lui résistant, et d'en recevoir la trace qu'il lui soutire par cette résistance. Le dessinateur gratte plutôt qu'il ne transporte, ne dépose et ne recouvre rien que de très naturel dans le passage du dessin à la gravure. Dans le dessin, le dépôt, bien que réel malgré tout, n'est pas irréversible : on peut le reprendre, le gommer, le disperser. Par ailleurs, le geste du dessin peut laisser une place importante au continu, même si des zones entières sont parfois des accumulations serrées de rayures, de hachures, de menus traits secs et discontinus, parallèles, croisés ou autrement entremêlés, entrelacés. À l'évidence, le dessin est lié à l'écri­ture manuelle, et il est fréquent que les grands dessinateurs aient une belle graphie. Plus facile­ment que la peinture - même sous sa forme la plus légère, la plus superficielle : l'aquarelle -, le dessin se prête à la notation rapide, enlevée, comme on jette une idée, une impression, un bon mot, un aphorisme, un haïku, sur un carnet de notes : une esquisse, un croquis peuvent s'im­proviser à tout instant avec l'outillage le plus simple.

 

 

Angel Wagenstein, Adieu Shangaï, L’esprit des péninsules

 

 

FEVRIER 2005

 

 

Bach, dernière fugue, Armand Farrachi, l’un et l’autre Gallimard

 

Métro, Marcel Cohen, Chandeigne

 

Une histoire d’amour et de ténèbres, Amos OZ, Gallimard

 

 

MARS 2005

 

Un homme qui dort, Georges Perec, Livre de poche, La pochothèque

 

 

La chapelle Sextine, Hervé Le Tellier Xavier Gorce, Estuaire

 

 

Oreille rouge, Eric Chevillard, Minuit

 

Petit bout : Entre l'arbre et la mare, il y a la trace large et sinueuse d'un serpent. Ziniba voudrait bien se bai­gner, mais comment savoir si le serpent allait de l'arbre à la mare ou de la mare à l'arbre? Ziniba hésite à déposer le voile qui l'habille et à entrer dans l'eau. Si le serpent est sorti de la mare, elle n'a pour­tant rien à craindre. Oui, mais si le serpent venait de l'arbre et qu'il est maintenant tapi dans la vase du fond... Comment lire cette trace sans queue ni tête ? Où allons-nous ? Quel est le sens de toute cette aven­ture ? Mais la chaleur est extrême et la jeune Touareg sait qu'à celui qui refuse son offrande l'eau pincée ne se montre plus pendant trois jours. Alors qu'elle s'apprête à plonger vaillamment un pied dans la mare, un oiseau au-dessus d'elle lance son cri étrange et persuasif aba-détoutou-té et Ziniba qui a l'oreille musicale entend clairement Djawad e tozrkozsntc et déguerpit, la belle.

 

 

Louis Capet, suite et fin, Jean Luc Benoziglio, seuil

 

Nourrir sa vie, François Jullien, seuil

 

Le drapeau anglais, Imre Kertesz, Actes Sud

 

 Le rouge et le vert, Jean Bernard Pouy, Série noire, Gallimard

 

 Confession d’un taoïste à Wall Sreet, David Payne, 10/18

 

AVRIL 2005

 

Réponses, Eri De Luca, Gallimard

 

 

L’amour dans le temps, Pierre Pachet, Calmann-Lévy

 

 

Europes, Jacques Réda, Fata morgana

 

 

La violence en abyme, sous la direction de Claude Ballier, PUF

 

 

L’utérus artificiel, henri Atlan, La découverte

 

 

Coda, André Belleto, POL

 

 

Ecrire, Lionel Duroy

 

MAI 2005

 

 

Expérience, Martin Amis  folio Gallimard

 

Petit bout : Il m'apparut très vite qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Tout en pleurant, je regardai mon frère qui pleurait et je me dis : qu'est-ce qu'on a besoin de ça ! Qu'est-ce que mon corps peut avoir besoin de ça, tout autant que de nourriture, de som­meil et d'air. On assistait à la libération d'idées et de sentiments refoulés depuis vingt ans. Des idées et des sentiments qui étaient tout prêts à jaillir. J'ai connu la catharsis littéraire et la catharsis théâtrale, j'ai été en deuil et on m'a réconforté ; mais jamais je n'avais vécu aussi pure combinaison de malheur et d'inspiration. Mon corps s'était réduit à mon cceur - telle était mon impression. Pour le résumer en une formule, mais sans aucun mysticisme, je dirais que je me sentais inondé de sa présence (et que, de façon méconnaissable, je m'en portais d'autant mieux). C'est là que nous allons en mourant : dans le coeur de ceux qui se souviennent de nous. Nous avions tous le coeur qui débordait d'elle.

 

Eric quitte la pièce au milieu de la scène. C'est la mort par l'Insécurité sociale, pourrait-on dire. Et à partir de maintenant, il ne s'agit plus de jouer au petit jeu de la classe affaires, du service en chambre, de la femme de ménage promenant son tuyau d'aspirateur indifférent. On a atteint le Tour­nant et il ne reste plus que les transports publics seconde classe pour tout le monde. Les hommes sont assis droits dans leur lit, les yeux brillant d'une réprobation d'instituteurs, d'au­tomobilistes indignés au volant d'antiques voitures, tandis que les femmes se regroupent, se tassent, se rassemblent autour de petites tables ou s'alignent en face de la télé dans la salle de jour. Sur le sol gît un cancéreux si diminué, si usé, qu'il rampe sur son matelas vers l'oreiller, pas plus grand qu'un enfant de deux ans. Mais rien à redire. J'aimerais mourir ici. Pritchett consacre quelques lignes aux hôpitaux, dont il dit qu'ils donnent au corps « un sentiment d'importan­ce » parce qu'on apporte son « talent de souffrance » à l'ensemble. J'aime beaucoup le talent de souffrance. Ce qui m'entoure à présent, toutefois, et me rem­plit d'effroi, c'est le talent d'amour. D'amour suréro­gatoire. Voilà ce dont souffrent les infirmières, toutes couleurs confondues d'un surcroît d'amour. Cet amour qui déborde, elles doivent venir lui trouver un exutoire ici

 

La Mystérieuse flamme de la princesse Loana, Umberto Ecco, Grasset

 

A la voltaire, Vassili Axionov, Actes Sud

 

Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier,L’infini Gallimard

 

Gabriel Garcia Marquez, Mémoires de mes putains tristes, Grasset

 

 

MAI 2005

 

 

 

Expérience, Martin Amis  folio Gallimard

 

Petit bout : Il m'apparut très vite qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Tout en pleurant, je regardai mon frère qui pleurait et je me dis : qu'est-ce qu'on a besoin de ça ! Qu'est-ce que mon corps peut avoir besoin de ça, tout autant que de nourriture, de som­meil et d'air. On assistait à la libération d'idées et de sentiments refoulés depuis vingt ans. Des idées et des sentiments qui étaient tout prêts à jaillir. J'ai connu la catharsis littéraire et la catharsis théâtrale, j'ai été en deuil et on m'a réconforté ; mais jamais je n'avais vécu aussi pure combinaison de malheur et d'inspiration. Mon corps s'était réduit à mon cceur - telle était mon impression. Pour le résumer en une formule, mais sans aucun mysticisme, je dirais que je me sentais inondé de sa présence (et que, de façon méconnaissable, je m'en portais d'autant mieux). C'est là que nous allons en mourant : dans le coeur de ceux qui se souviennent de nous. Nous avions tous le coeur qui débordait d'elle.

 

Eric quitte la pièce au milieu de la scène. C'est la mort par l'Insécurité sociale, pourrait-on dire. Et à partir de maintenant, il ne s'agit plus de jouer au petit jeu de la classe affaires, du service en chambre, de la femme de ménage promenant son tuyau d'aspirateur indifférent. On a atteint le Tour­nant et il ne reste plus que les transports publics seconde classe pour tout le monde. Les hommes sont assis droits dans leur lit, les yeux brillant d'une réprobation d'instituteurs, d'au­tomobilistes indignés au volant d'antiques voitures, tandis que les femmes se regroupent, se tassent, se rassemblent autour de petites tables ou s'alignent en face de la télé dans la salle de jour. Sur le sol gît un cancéreux si diminué, si usé, qu'il rampe sur son matelas vers l'oreiller, pas plus grand qu'un enfant de deux ans. Mais rien à redire. J'aimerais mourir ici. Pritchett consacre quelques lignes aux hôpitaux, dont il dit qu'ils donnent au corps « un sentiment d'importan­ce » parce qu'on apporte son « talent de souffrance » à l'ensemble. J'aime beaucoup le talent de souffrance. Ce qui m'entoure à présent, toutefois, et me rem­plit d'effroi, c'est le talent d'amour. D'amour suréro­gatoire. Voilà ce dont souffrent les infirmières, toutes couleurs confondues d'un surcroît d'amour. Cet amour qui déborde, elles doivent venir lui trouver un exutoire ici

 

La Mystérieuse flamme de la princesse Loana, Umberto Ecco, Grasset

 

A la voltaire, Vassili Axionov, Actes Sud

 

Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier,L’infini Gallimard

 

Gabriel Garcia Marquez, Mémoires de mes putains tristes, Grasset