OCTOBRE 2004
Les Braban, Patrick Besson, le
livre de poche
Petit
bout : « Papa évoquait souvent sa propre mort. Ce
qu'il y avait de difficile dans la
vieillesse, selon lui, c'était qu'on
pensait tout le temps à la mort. Le reste - maux de
dos, troubles digestifs, palpitations cardiaques - ne le dérangeait pas. Les vieux regrettent leur jeunesse, disait-il, non parce qu'ils étaient heureux quand ils étaient jeunes, car les jeunes sont
malheureux et ont de bonnes raisons de l'être, mais parce que pendant leur jeunesse ils ne pensaient pas à la
mort. La plupart d'entre eux imaginaient même qu'elle n'existait pas. Les vieux ont la nostalgie de cette insouciance et l'impression que s'ils
pouvaient se débarrasser de la pensée
de la mort ils se débarrasseraient
de la mort elle-même. Bien que tous soient
sur le point de disparaître, ils sont persuadés que s'ils retrouvaient le sentiment d'éternité qu'ils avaient quand ils étaient plus jeunes, ils deviendraient éternels, ou plutôt le redeviendraient car
ils pensent qu'entre zéro et trente
ans ils l'ont été, éternels, et que
c'est parce qu'ils n'ont pas protégé, entretenu, conservé ce sentiment
qu'ils vont mourir. Ils se disent que s'ils
meurent c'est parce qu'ils n'arrivent
pas à ne pas penser à la mort et donc que c'est leur faute. Ils se sentent coupables de mourir comme un alcoolique se sent coupable de boire après un an
d'abstinence. Ils ont honte de
mourir comme on a honte de tomber de
vélo devant ses enfants. Ils sont furieux
de mourir comme on est furieux d'avoir oublié
son portefeuille dans une station-service de l'autoroute.
La deuxième chose qui, aux yeux de papa,
gâchait la
vieillesse des gens, période qui devait être un moment de grâce pure, l'antichambre
exquise du Paradis,
puisque l'amour et l'amitié ont été accomplis et les crédits remboursés - grâce
au Ciel, disait mon père, on ne
prête plus d'argent aux vieux - était
le poids du passé. Le passé d'un homme est une grosse valise dans laquelle s'accumulent chaque année des objets d'inégale valeur. Au bout de
quatre vingt-deux ans, disait mon père, cette valise est tellement lourde qu'on ne peut plus la soulever. On
passe ses journées à la regarder, à
tourner autour, à l'ouvrir, à sortir
les objets, à les examiner, à les tripoter, à s'attendrir dessus. Notre passé nous fascine au point qu'on
finit par entrer dedans - et la mort, disait papa, c'est quand il se referme sur nous car
- c'était une de ses formules
préférées - « la valise du passé ne s'ouvre pas de l'intérieur». Là encore,
le mourant se sentira coupable. Juste avant de rendre l'âme, il se dit qu'il ne fallait pas penser tout
le temps à cette valise, ne pas la
regarder, ne pas l'ouvrir, faire
comme si elle n'existait pas, faire comme avant, quand nous étions jeunes, et qu'elle était petite, légère, posée avec négligence à côté de nous sur
la banquette d'une brasserie,
abandonnée dans le couloir de
l'appartement des parents de notre petite amie, une valise dont on ne sentait pas le poids, dont on ne distinguait ni la forme ni la couleur, tant
elle était anodine et immatérielle. On
avait presque plaisir, de temps en
temps, à jeter un regard épanoui sur cette
modeste chose qui, dans son insignifiance, semblait sourire. On était content de notre court passé, qui
comportait un ou deux chagrins d'amour, des examens
réussis, des voyages en Hollande et au Luxembourg,
une voiture d'occasion et ce premier argent
qui nous fait croire que nous sommes riches puisque nous pouvons enfin acheter des disques et des livres.
Que s'est-il passé - se
demandaient chaque jour, selon papa,
tous les vieux de la terre - pour
qu'un bagage à main élégant et pratique soit devenu en quelques années
une vieille malle noire intransportable qui
s'apprête à nous avaler? Après un
certain âge, concluait mon père, il faut se creuser la cervelle pour se souvenir d'un moment où, dans notre vie, le temps nous a paru long, tant son
essence nous semble désormais celle
d'un courant d'air ou d'un battement
de cils. » (p 66-67)
Et puis, Natsume Sôseki, le
serpent à plumes
Jean Le Bleu, Jean Giono, Le livre de poche
Petit
bout : « Décidément
m'ouvrit la porte et il resta à me regarder, la tête penchée, l'oeil vide,
pendant que ses moustaches pleuraient doucement jusqu'à la poche de son gilet.
« Voilà le
petit monsieur », dit-il à la fin.
Madame-la-Reine qui fouillait dans la grande caisse se redressa en
craquant comme un fagot et s'avança vers moi.
« Entrez ! » dit-il.
Et il mit
sa main sur son coeur.
La porte une fois fermée, on resta là tous les
trois à se
regarder. Madame-la-Reine faisait claquer ses mains en les frottant à toute vitesse
et ses coudes voletaient de chaque côté de lui comme des moignons d'ailes.
Décidément de temps en temps remuait la tête et faisait flotter ses moustaches. Je regardais cette grande
chambre sombre, si vaste et si haute que la clarté du jour n'y était en son milieu que comme un petit
bloc de glace. On ne voyait d'abord ni murs ni plafonds. Ce n'est qu'au bout d'un moment que je pus
distinguer, autour de moi, le corps musculeux de la maison.
« Je crois que ça va marcher, dit
Madame-la-Reine. Si le petit monsieur se veut donner la peine d'entrer tout à fait. Ça n'est pas entrer que d'être là à se regarder. Voilà de quoi s'asseoir. »
Il tira avec le pied un tapis où je m'assis.
Madame-la-Reine
plia les jambes à côté de moi, Décidément entra dans l'ombre.
« Je suis bien content, dit Madame-la-Reine. Il ne s'agit pas de
dorémifasolasido. Pourquoi apprendre ? A quoi ça sert ? Le principal, qui l'apprend ? D'où ça vient ? Mystère. »
Il fit claquer son long doigt en le tendant
dans l'ombre
d'où Décidément s'avança avec son violon et la flûte.
Madame-la-Reine prit la flûte et je m'aperçus
que ses
doigts ne faisaient plus de bruit. Il pencha sa tête au long de la tige de
bois, ses mains posées sur la flûte comme des oiseaux. Il me regarda.
Les yeux
s'éteignirent.
« Ça va
être Monsieur
Mozart
», dit-il.
Et ils
commencèrent. »
Le Dormeur éveillé, J.-B. Pontalis, Mercure de France
Churchill
40, Jacques Roubaud, Gallimard
Gordon,
Edith Templeton, Robert Laffont
La bête qui meurt, Philippe Roth, Gallimard
Petit bout : « Le plus joli conte de
fées de l'enfance, c'est que tout se produit à son heure. Les grands-parents
disparaissent longtemps avant les parents, et ceux-ci longtemps avant leurs enfants. Avec un peu
de chance, ça se passe comme ça, les gens vieillissent et meurent en respectant l'ordre chronologique,
si bien que pour leur enterrement, on se console en se disant qu'ils ont eu une longue vie. L'idée n'atténue guère la monstruosité de l'anéantissement, mais c'est bien
l'astuce à laquelle nous avons
recours pour sauvegarder l'illusion métronomique,
et tenir en échec la torture du temps. « Untel a eu une longue vie. » Seulement Consuela n'a
pas de chance, et elle est assise à
côté de moi, frappée d'une condamnation à mort, tandis que les réjouissances qui vont durer toute la nuit se
déroulent sur l'écran, hystérie infantile en quantité industrielle, désir d'embrasser cet avenir ouvert,
d'une manière interdite aux adultes
parvenus à maturité, qui ont appris à
leur grand chagrin les limites de leur avenir. En cette nuit de folie, personne ne l'a, plus qu'elle,
appris à ses dépens. »
Parlons travail, Philippe Roth, Gallimard
Tsili, Aharon Appenfeld,
Points Seuil
L’oiseau Garrincha, Yves Buin, Le castor Astral
NOVEMBRE 2004
Korsakov, Eric Fotorino, Gallimard
Histoire d’une vie, Aharon Appelfeld, Editions de
l’Olivier
Petit
bout : Dans le ghetto, les enfants et les fous
étaient amis. Tous les repères s'étaient effondrés: plus d'école, plus de
devoirs, plus de lever le matin ni d'extinction des feux la nuit. Nous jouions dans les
cours, sur les trottoirs, dans des terrains vagues et de multiples endroits obscurs. Les fous
se joignaient parfois à nos jeux. Eux aussi
avaient tiré profit du chaos. L'hospice
et l'hôpital psychiatrique avaient été fermés, et les malades, livrés à
eux-mêmes, erraient dans les rues en souriant. Dans leurs sourires, en dehors
du sourire lui-même, il y avait
quelque chose d'une joie maligne, comme s'ils disaient: «Toutes ces années vous
vous êtes moqués de nous car nous mélangions
un sujet et l'autre, un temps et l'autre, nous n'étions pas précis, nous désignions les lieux et les objets par d'autres noms. À présent il est clair que nous
avions raison. Vous ne nous avez pas
crus, vous étiez si sûrs de votre bon droit
et vous nous méprisiez, vous nous avez envoyés dans des hospices et vous nous avez enfermés derrière
des portes verrouillées. » Il y
avait quelque chose d'effrayant dans le sourire joyeux des fous.
Ils
fêtaient leur liberté de différentes façons: ils s'asseyaient en tailleur dans le parc, chantaient, et
les plus jeunes d'entre eux faisaient des
compliments aux adolescentes et aux jeunes femmes; mais la plupart du temps ils restaient assis sur les bancs des jardins et souriaient.
Ils considéraient les enfants comme leurs égaux. Ils s'asseyaient en
tailleur et jouaient aux osselets, aux dominos, aux échecs, au ballon, et même au
football. Des parents apeurés
sortaient de leurs gonds et s'en prenaient à eux. Les fous avaient appris à les reconnaître et ils s'enfuyaient à temps.
Il y avait parmi les fous des méchants et des dangereux qui se jetaient sur nous
avec fureur. Nous aussi, nous avions appris à les reconnaître et nous les fuyions.
Cependant la plupart d'entre eux étaient calmes et polis, ils parlaient de façon cohérente et, pour
certains, il n'était même pas manifeste qu'ils fussent fous. On pouvait leur poser des questions portant sur le calcul, la géographie, ou les livres
de Jules Verne. Certains étaient des médecins, des avocats, des riches dépossédés de leurs biens par leurs enfants. Parfois un
fou interrompait le jeu pour nous parler
de sa femme et de ses enfants. Il y
avait aussi parmi eux des pieux qui priaient, faisaient les bénédictions et tentaient de nous enseigner le ModéAni et
le Shema. J'aimais les
observer. Leurs visages étaient extrêmement expressifs. Ils aimaient jouer mais ne savaient pas gagner.
Nous étions meilleurs qu'eux. En constatant leur défaite, ils éclataient de rire, comme pour dire: «Même les minus sont meilleurs que nous. » Il est vrai que
chez certains fous l'échec provoquait
la colère; ils jetaient alors les éléments
du jeu ou s'agitaient. C'était une minorité. La plupart acceptaient de perdre avec le sourire, résignés.
Dernier amour,
Christian Gailly, Editions de Minuit
Ebauches de Vertige, E.M.Cioran,
Folio à 2 €
Du même auteur chez le
même éditeur, Jean-Pierre Verheggen, L’arbalète, Gallimard
Petit bout : Vladimir : C’est
des increvables, tes tatanes. C’est des quoi ?
Estragon :
Oh c’est des vieilles. Des archivieilles. C’est des
Jadis. Des Jadidas.
Samuel
Beckett, En attendant Godasse
DECEMBRE 2004
L’univers,
Les Dieux et Les Hommes, Jean Pierre Vernant, La bibliothèque du XXI°
siècle, Le Seuil
Petit bout : Tu sais peut-être qu'il
est péché d'entreprendre le moindre travail pendant cette journée, ainsi que d'allumer un feu ou
même de fumer. Dans les temps anciens, dit-on, tout manquement était sanctionné par la peine de
mort. L'évolution des moeurs aidant, le crime fut ultérieurement requalifié en péché - lequel
entraînait des conséquences imprévisibles dans l'autre monde. Quoi qu'il en soit, et sans vouloir me vanter, le jour de repos reste une grande
invention des anciens Israélites : personne
ne s'était avisé avant eux qu'il
était possible de cesser le travail un jour par semaine. Et mes lointains ancêtres se montraient tellement persévérants dans leur désir d'imposer cette trouvaille qu'ils obligèrent Dieu Lui-même à bâcler
son travail en six jours afin de
pouvoir, en bon juif qu'il était, se
reposer le septième. Si j'ajoute qu'il est strictement interdit, et que cela constitue un effroyable
péché, de toucher l'argent pendant le sabbat, comme s'il s'agissait de
quelque stigmate aussi impur que diabolique
(quoique tout le reste de la semaine les juifs soient loin de se ranger
à cette opinion extrême) tu comprendras alors
toute la sage et profonde signification
du septième jour. Il existe même une blague à ce sujet. Tu la connais certainement, mais permets-moi de te la raconter une fois de plus.
Deux juifs originaires
de deux villes voisines se disputaient pour savoir lequel de leurs rabbins respectifs était le plus proche
de Dieu sur un plan spirituel, et par conséquent le plus apte à accomplir des
miracles.
- C'est bien
évidemment le nôtre, soutenait le premier,
et je m'en vais te le prouver. Lors du dernier sabbat, notre rabbin se rendait à la synagogue lorsque se mit soudain à tomber une pluie diluvienne. Non pas qu'il ne possédait point de parapluie, mais
comment l'ouvrir puisque toute
activité est interdite le samedi? Il jeta un regard vers le ciel.
Jéhovah le comprit à l'instant et, tu ne
vas pas le croire, voici qu'un miracle se
produisit : à gauche il pleuvait, à droite il pleuvait, et au milieu s'ouvrait un gué qui menait jusqu'à la
synagogue ! Eh bien, trouves-tu quelque chose à répondre?
- Et
comment! Lors du dernier sabbat, notre rabbin retournait chez
lui après la prière et que penses-tu qu'il
vit par terre : un billet de cent
dollars ! Que faire? Comment le prendre quand c'est péché que de toucher l'argent le samedi? Il jeta un regard vers le
ciel. Jéhovah comprit tout et un
miracle s'accomplit: à gauche, on
était samedi, à droite, on était samedi et au milieu, tu ne vas pas me croire, on était jeudi!
Le
pouvoir psychiatrique, Cours au Collège de France, 1973-1974, Michel Foucault, Gallimard
Seuil
Petit
bout :
Froidure du matin
le crapaud lui-même en fait
gros yeux comme des
plats
Dans le vent d'automne
sans même une maison à lui
l'homme mûr que
suis
Dans le vent d'automne
avant même dessus les herbes
le visage des gens
Petit
bout : 40) Keats et
Rimbaud - crois-je comprendre des insinuations de Derain - sont sur scène lors
de la crise finale du poète Virgile dans l'extraordinaire roman de Hermann
Broch. La présence du Keats visionnaire de la dissolution du moi (alors que ce
n'était pas encore un lieu commun) est presque palpable dans les pages
centrales de La Mort de Virgile, où le héros moribond, persuadé d'avoir échappé
à l'informe, voit l'informe fondre de nouveau sur lui, non comme l'indistinct
des origines du troupeau, mais tout immédiat, presque tangible, même, comme le
chaos d'une individualisation, une dissolution que ni l'attention ni la
rigidité ne sauraient restituer à l'unité « Le chaos démoniaque de chaque voix
isolée, de toute connaissance et de toute chose [...], ce chaos l'assaillait
maintenant, il en était la proie [...]. Oh, chacun est sous la menace des voix
indomptables et de leurs tentacules, du ramage des voix, des voix branchues qui
l'emmêlent dans leur emmêlement, qui croissent subitement chacune dans une
direction différente puis s'entremêlent à nouveau, démoniaques dans leur
individualisation, voix d'une seconde, voix de mille ans, voix qui
s'entrelacent à la trame du monde, à la trame des âges, incompréhensibles et
impénétrables dans leur rugissante mutité. »
La présence de Rimbaud, fossoyeur de sa propre imagination pour
avoir été le visionnaire de langues nouvelles, est également palpable lorsque
Virgile, à la fin de sa vie, découvre qu'accéder à la connaissance au-delà de
toute connaissance est la prérogative de forces qui nous excèdent, réservée à
une force d'expression qui dépasse de très loin toute expression terrestre,
comme elle dépasse de très loin tout langage qui aurait pourtant lui-même
atteint, au-delà de la broussaille des voix et de tout idiome terrestre, un
langage qui serait plus que musique, un langage qui permettrait à l'oeil de
capter l'unité cognitive.
Cette pensée
virgilienne semble renvoyer à une langue encore introuvée,
peut-être inaccessible (« écrire, c'est essayer de savoir ce que nous écririons
si nous écrivions », disait Marguerite Duras), car il faudrait une vie sans fin
pour retenir ne serait-ce qu'une pauvre seconde du souvenir, une vie sans fin
pour jeter ne serait-ce qu'un regard d'une seconde sur la profondeur de l'abîme
de la langue
Petit bout : Commençons donc par les petites
histoires personnelles. C'était en 1935; j'étais plus jeune, je devrais dire
moins vieux, que je ne le suis aujourd'hui; j'étais parti parcourir la Grèce à pied et j'avais
beaucoup vagabondé. De Corfou, où je me trouvais avec mon frère
et un ami, nous avons pris un bateau jusqu'au petit port albanais de Sarandë qui est en face et, de là, nous sommes remontés en
direction du lac Scutari à travers toute l'Albanie. Nous faisions le voyage à
pied, profitant parfois d'un camion qui nous embarquait. En route, nous
rencontrions des hommes montés sur des ânes, suivis par des femmes portant sur le dos tout ce qui
semblait trop lourd ou trop vulgaire pour être transporté, comme les hommes, sur une
monture. Nous croisions des maisons, des villages (parfois chrétiens) en haut d'une colline, entourés
de murs défensifs, et ces constructions s'intégraient au paysage, bâties dans les
mêmes matériaux que lui, terre et bois: des habitats plus que des édifices. L'homme des
temps les plus anciens a trouvé des refuges, cavernes ou
abris, pour se protéger. C'était encore un peu cela. J'étais à
la fois fasciné et dépaysé par ce que cet habitat gardait
de primitif. Nous gagnons le lac Scutari, le traversons,
descendons par les bouches de Kotor, arrivons à Dubrovnik.
Dubrovnik, un moment de bonheur comme si, une frontière franchie, on se
retrouvait chez soi: des maisons, des constructions, de la
pierre, quelque chose de pensé en même temps que bâti: une ville
impliquant une forme de culture où le temps a été maîtrisé.
On se promène et, dans les formes du présent, c'est le passé que
l'on rencontre, à la fois histoire, organisation sociale, calcul, esthétique.
Nous restons là une quinzaine de jours, prenons un bateau qui remonte la
côte adriatique jusqu'à Venise, où je n'étais jamais allé. Émerveillement.
Je fais un pas de plus dans cette espèce de pérégrination
vers l'essence de l'urbanisme et de l'architecture. Pourquoi?
Parce que, même à Dubrovnik et dans les vieilles cités que je connaissais,
les villes sont construites sur un terrain; elles s'y adaptent,
en épousent obligatoirement le relief; elles tiennent compte
de la matérialité du sol sur lequel on va les bâtir; il y a des
collines, des ravins, des rues qui montent et qui dégringolent,
de grands fleuves dont on doit suivre les rives. À Venise, l'impression
- illusion bien sûr, mais qui s'impose - est
que cette ville ne repose sur rien, qu'il n'y a pas de
terrain auquel elle doive s'adosser et s'adapter,
comme si elle concrétisait un projet purement imaginaire. Elle
semble reposer sur l'eau de la lagune; ses blocs
de pierre avec tout le poids du passé, ses palais, ses églises, les
quais, les paliers, les places, les escaliers, tout cela se dresse comme
un merveilleux décor directement posé sur la mer pour se
dresser entre l'eau et le ciel, ces deux étendues sans limites, sans
autre frontière que cette ligne à l'horizon où elles se rencontrent.
Le bonheur de ce spectacle vient de ce que les certitudes les plus stables, les
catégories les mieux assurées s'y présentent basculées,
inversées. Le soubassement matériel, l'ancrage dans la nature,
ce sont les eaux et le ciel, la fluidité liquide et l'espace aérien,
c'est-à-dire ce qui relève de l'inconsistant, de l'insaisissable,
de la non-forme, du rêve; et c'est le rêve humain de
l'architecte constructeur de la ville qui, s'incarnant dans la
pierre dure, dans la consistance et la pérennité des édifices,
prend la forme d'une réalité substantielle. Au ternie de cette
pérégrination du milieu des années trente (j'ai vingt ans), je découvre une idéalité
urbaine au sens où les historiens des mathématiques disent
des Grecs qu'à côté des savants chinois, indiens, babyloniens,
ils ont inventé l'idéalité du nombre et de l'espace, c'està-dire qu'ils vont
raisonner non pas sur des choses réelles, sur les figures
que trace la main, le point, la ligne, la surface, mais sur des
idées de nombre et d'étendue. Devant Venise, tout d'un coup,
je comprends que la ville aussi, comme la peinture, est chose
mentale.
Tandis que j’agonise, William Faulkner, Folio
JANVIER 2005
L’adoption du système métrique, Jacques Réda, poèmes 1999-2003, Gallimard
Le Bal, Irène Némirowski, Les cahiers rouges,
grasset
Une vie française, Jean Paul Dubois, Les éditions de
l’olivier
Petit bout : C'était le dernier été que je passais avec
Vincent. Très vite, de Gaulle prit sa place, à table, en face de moi. Je veux
dire par là
qu'on installa le téléviseur Grandin derrière la
chaise sur laquelle
mon frère s'était assis pendant dix ans. Je vécus cette modification comme une
usurpation, d'autant que le général semblait passer sa vie dans le Grandin. Très vite j'ai détesté cet homme. Sa
silhouette suffisante, son képi, son uniforme de gardien de phare, son physique hautain me dérangeaient, sa
voix m'était insupportable et il ne faisait
pour moi aucun doute que ce lointain
général était en fait le véritable mari de ma grandmère. Son complément, son pendant naturel. Une certaine arrogance,
un goût de l'ordre et de la sévérité rapprochaient ces deux personnages. Ma grand-mère, femme d'un autre temps,
était à mes yeux l'archétype de la
laideur, de la méchanceté, de l'aigreur, de la perfidie. Après la mort de mon frère, et pour des raisons qui ne m'ont jamais été révélées, délaissant son
imposante maison, elle vint passer
tous les hivers dans notre appartement
Les Paradisiaques, Pascal Quignard, Grasset
Petit bout : Ni Jean de La Fontaine ni Claude Lévi-Strauss ne se sont astreints à recopier servilement
les textes sources des
contes qu'ils multipliaient. Ni, à strictement parler, ils ne les ont
traduits. Ils ont procuré une forme plus pure aux histoires qu'ils avaient
recensées et qu'ils
aimaient. Les littéraires - ceux qu'on appelait autrefois les litterati, les lettrés - se sont adressés aux quatre volumes des Mythologiques dans le même esprit avec lequel ils
recouraient aux recueils des Fables parce que ce sont des mines d'or. Je souligne
cet autre point, qui vient par
conséquence : les journalistes et les
historiens n'ont guère été portés à mettre en valeur l'influence littéraire qu'ont exercée, à la fin des
années soixante et au début des
années soixante-dix, les collections
mythiques de Claude Lévi-Strauss, celles de Roger Caillois, celles de Georges Dumézil ainsi que les enquêtes éty,rnologiques d'Émile Benveniste. Ces quatre oeuvres admirablement écrites, surécrites, ont contribué
à réorganiser de fond en comble la narration qui depuis la fin de la Grande Guerre se donnait pour moderne (moderne qui datait de la défaite de
la guerre de 1870, de la Commune, du
nihilisme qui s'ensuivit, des
tranchées de 1918, et qui était devenu sénile). Elles ont incité à opposer
langue vernaculaire et langue
littéraire avec une virulence printanière. Une phrase de Claude Lévi-Strauss bouleversa ma façon de penser quand je la découvris. La lecture
est une expérience sensible qui se situe dans le monde réel, où on s'expose à des blessures, où l'âme
subit des lésions. Une phrase qu'on
lit peut être une semence qui pousse. Soudain, de manière imprévisible, elle s'ouvre à elle-même et déchire le sol où elle est
tombée au hasard du vent et
peut-être de la chance. Dans le
quatrième volume des Mythologiques, à la page 32, en 1971, je lus ceci : « La ressemblance
n'existe pas en soi : elle n'est qu'un cas particulier de la
différence, celui où la différence tend vers zéro. » Brutalement, l'identité de l'idem, voilà ce qui devint pour moi le mystère. Tabescere sicut
araneam : toute la similitas, aussi bien que la simultas, devinrent brusquement, ensemble, « comme une toile d'araignée toute sèche ». L'altérité de Alter ne posait aucun problème à la réflexion fruit
de la différenciation linguistique, lui-même
fruit de la reproduction sexuelle des mammifères. C'était du jacques Lacan en plus sévère. Deux doubles articulations s'étaient superposées,
détraquant à jamais l'intérieur du
corps de la bête Sapiens Sapiens, de la bête
double, deux fois sapiens,
alors
que personne
ne l'est. De même que la différence sexuelle ne réplique pas par auto division mais tue le
vieux pour renouveler
le jeune, de même la différence linguistique ne reconnaît rien du monde où elle
surgit mais le
déchire. Dum loquimur : tandis que nous parlons la relation polaire n'aura
jamais la puissance de s'anéantir. À un premier niveau ce qui fondait l'inidentité de l'idem coïncidait avec la poussée du langage
dans les toutes
premières fermentations de l'animalité humaine sous forme de langues naturelles - prétendument
« humaines » mais totalement « involontaires » à la volonté des hominidés. À un second niveau ce qui fondait « l'irressemblance
du semblable » était sexuel et avouait un caractère coriace, irréductible,
naturel, antérieur à l'humanité, préonirique dans la vie de l'âme. Car le plus spécifiquement humain est inhumain, non verbal : c'est l'image manquante propre à la reproduction sociale vouée à la sexualité temporelle des mammifères. L'image manquante est à la source
de l'hallucination qui inventa les
rêves et dont dériva la pensée.
L'image qui manque, l'image qui anticipe la langue naturelle immanente à l'humanité néotène, asynchrone, jamais contemporaine, non simultanée,
métamorphique, dissimilée, dérive sans
répit de la sexuation qui renouvelle
l'espèce sous la forme de la relation
sexuelle, qui ne régit ni l'idem ni l'alter et qui pourtant les met face à face et les attire jusqu'à l'étreinte, et les conjugue dans le temps
invisible jusqu'à la reproduction. La
scène irreprésentable rend irreprésentable ce qui de toute façon n'est
en aucun cas de l'ordre de la ressemblance.
Un pedigree, Patrick Modiano, Gallimard
L’auteur ! L’auteur !, David Lodge, Rivages/Romans
Les mouches d’automne, Irène Némirowski, les cahiers
rouges, Grasset
Principes de sagesse et de folie, Clément Rosset, Minuit
Petit bout : Il est pourtant, au sein de notre existence quotidienne, un certain objet insolite, à la
fois familier et déconcertant, qui présente la particularité de trancher avec toutes les autres sphères d'existence, quelque dépendantes ou indépendantes qu'elles puissent être les unes des autres, et
peut ainsi nous mettre sur la bonne
piste quand nous voulons élucider la
nature de la surprise suscitée en nous
par le fait de l'existence en tant que telle
: je veux parler de la musique. Je sais bien qu'une tradition ancienne et insistante, puisqu'elle
remonte à Platon et a été remise en vigueur
par Beethoven et le romantisme, invite à voir dans la musique une «
imitation » de ce qui existe et de ce qui
peut s'en ressentir, soit une évocation
poétique de la réalité et un miroir de l'âme.
Il me semble toutefois que c'est prendre là l'effet musical pour ce qu'il n'est en aucun cas, prêter à la musique un pouvoir qu'elle n'a nullement,
pour lui ôter sa force réelle. Stravinski était
à mon avis parfaitement fondé à considérer la
musique comme « impuissante par son essence à exprimer
quoi
que ce soit : un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature, etc. »,
et à voir dans cette impuissance expressive même la raison de l'effet puissant et particulier
qu'elle engendre : «
une émotion
d'un caractère tout à fait spécial, qui n'a rien de commun avec nos sensations courantes
et nos réactions
dues à des impressions de la vie quotidienne » ". C'est trahir la musique,
tout en prétendant
en sublimer l'effet comme s'y emploie Beethoven, ou du moins la plupart de ses admirateurs et
commentateurs, que d'en faire le véhicule d'une expressivité sentimentale qui en fausse la nature et
surtout en récuse, par le fait même de sa prétention à l'expressivité, la puissance originale et
spécifique. Le monde de la musique côtoie certes le monde des humains ; mais il ne s'y mêle
jamais. Il constitue une existence à part ; et c'est précisément cette altérité, cette étrangeté par
rapport à une réalité autre que musicale, ainsi que par rapport à tout sentiment humain, bref,
cette incapacité à exprimer quoi que ce soit dont parle Stravinski,
qui font paradoxalement l'extraordinaire
puissance expressive
de la musique, son originalité et son privilège au regard des autres formes d'art. Même lorsqu'elle est
liée à un texte, comme dans l'opéra ou la mélodie, la musique s'en affranchit aussitôt par son
propre charme qui en dissout le support textuel, quand il ne le contredit pas
formellement,
- réussissant par là, il
est vrai, à le mettre en valeur a contrario : comme dans cette allégresse musicale qui « accompagne » le plus cruellement du monde -
« éperdument » et « sans pitié », remarque Marcel Proust dans Un amour de Swann à propos de la sonate
de Vinteuil - les déboires sentimentaux des héros de Carmen ou des opéras de Mozart.
Mais cette existence qui est la nôtre et qu'ignore superbement la musique,
telle une belle
indifférente, peut apparaître à son tour comme étrange elle-même, insolite, absurde.
Car, si la
musique n'exprime rien d'autre qu'elle-même, il est bien évident qu'il en va de même du monde en général et
de l'ensemble des choses qui existent et qui n'ont jamais « exprimé », jusqu'à plus ample
informé, autre chose que le simple fait de leur existence. Musique et monde ont en commun de ne se
recommander d'aucune cause extérieure à eux-mêmes, de ne reposer sur aucune assise et,
comme le disent les chimistes de certains corps, d'exister à l'état libre rien dans le monde qu'on
puisse considérer comme origine de la musique, rien hors du monde qu'on puisse considérer
comme origine du monde. C'est pourquoi Schopenhauer a justement perçu dans la musique
quelque chose comme la quintessence de la réalité, le modèle d'existence qui évoque de la façon la plus aiguë le mystère de toute existenc
Sordissimes, Pascal
Quignard, Grasset
La femme couchée par écrit, Alain Fleischer,
Editions Léo Scheer
Petit
bout :
Il est significatif que Klossowski ait choisi le
dessin plutôt que la peinture car,
définitivement depuis Monet et ses Nymphéas, et peut-être dans toute l'histoire
de la peinture, celle-ci est d'abord une matière colorée et informe, une pâte qu'il faut composer, doser, mélanger, avant de la déposer il y a, simultanément, une épaisseur de la peinture
et une discontinuité dans son dépôt, dans son application par touches
successives, plus ou moins étales ou
resserrées, plus ou moins minces ou épaisses. Le style des peintres, la
signature particulière de leur art, tient à
cette relation, sensuelle, avec une
matière pâteuse, divisée en couleurs,
qu'il faut ensuite mêler, et à ce va et vient dans le transport de la matière par l'instrument que tient la main, depuis la réserve de matière
et de couleur, jusqu'à la toile où la matière,
la couleur doivent être déposées, étalées,
appliquées de telle ou telle façon, pour finir, après d'innombrables allers-retours, par produire une image. Dans le dessin, au contraire, la relation à la matière est restreinte, elle ne
tient en fait qu'au degré de gras
choisi pour la mine. Le dessin à la
plume ou au crayon est généralement
fait de traits sombres sur une surface plus claire de papier. Certes, là
aussi de la matière est déposée, mais le
geste est différent, il relève plutôt
de la griffe, comme si le papier était blessé par la mine, au lieu de
produire son usure en lui résistant, et d'en recevoir la trace qu'il lui
soutire par cette résistance. Le dessinateur gratte plutôt qu'il ne transporte, ne dépose et ne recouvre rien que de très naturel dans le passage du dessin
à la gravure. Dans le dessin, le dépôt, bien que réel malgré tout, n'est
pas irréversible : on peut le reprendre,
le gommer, le disperser. Par ailleurs, le geste
du dessin peut laisser une place importante au continu, même si des zones entières sont parfois des accumulations serrées de rayures, de hachures, de menus traits secs et discontinus, parallèles, croisés ou autrement entremêlés, entrelacés.
À l'évidence, le dessin est lié à l'écriture
manuelle, et il est fréquent que les grands dessinateurs aient une belle
graphie. Plus facilement que la
peinture - même sous sa forme la plus légère, la plus superficielle : l'aquarelle -, le dessin se prête à la notation rapide, enlevée, comme on jette
une idée, une impression, un bon mot, un
aphorisme, un haïku, sur un carnet de
notes : une esquisse, un croquis
peuvent s'improviser à tout instant avec l'outillage le plus simple.
Angel
Wagenstein, Adieu Shangaï, L’esprit des péninsules
FEVRIER
2005
Bach,
dernière fugue, Armand Farrachi, l’un et l’autre
Gallimard
Métro,
Marcel Cohen, Chandeigne
Une
histoire d’amour et de ténèbres, Amos OZ, Gallimard
MARS
2005
Un homme qui dort, Georges Perec, Livre de poche, La
pochothèque
La chapelle Sextine, Hervé Le Tellier Xavier Gorce, Estuaire
Oreille rouge, Eric Chevillard, Minuit
Petit bout : Entre l'arbre et la mare, il y a la trace large et sinueuse d'un serpent. Ziniba voudrait bien se baigner, mais comment savoir si le serpent
allait de l'arbre
à la mare ou de la mare à l'arbre?
Ziniba hésite
à déposer le voile qui l'habille et à entrer dans l'eau. Si le serpent est sorti de la mare, elle n'a
pourtant rien à craindre. Oui, mais si le serpent venait de l'arbre et qu'il
est maintenant tapi dans la vase du fond...
Comment lire cette trace sans queue ni tête ? Où allons-nous ? Quel est le
sens de toute cette aventure ?
Mais la chaleur est extrême et la jeune
Touareg sait qu'à celui qui refuse
son offrande l'eau pincée ne se montre plus pendant trois jours. Alors qu'elle s'apprête
à plonger vaillamment un pied dans la mare,
un oiseau au-dessus d'elle lance son cri étrange et persuasif aba-détoutou-té et
Ziniba qui a l'oreille musicale entend clairement Djawad e tozrkozsntc et déguerpit, la belle.
Louis Capet, suite et fin, Jean Luc Benoziglio, seuil
Nourrir sa vie, François Jullien, seuil
Le drapeau anglais, Imre Kertesz, Actes
Sud
Le rouge et le
vert, Jean Bernard Pouy, Série noire, Gallimard
Confession d’un
taoïste à Wall Sreet,
David Payne, 10/18
AVRIL 2005
Réponses,
Eri De Luca, Gallimard
L’amour
dans le temps, Pierre Pachet, Calmann-Lévy
Europes, Jacques Réda, Fata
morgana
La
violence en abyme, sous la direction de Claude Ballier,
PUF
L’utérus
artificiel, henri Atlan, La découverte
Coda,
André Belleto, POL
Ecrire,
Lionel Duroy
MAI
2005
Expérience, Martin Amis
folio Gallimard
Petit bout : Il m'apparut très
vite qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Tout en pleurant, je regardai mon frère qui
pleurait et je me dis : qu'est-ce qu'on a besoin de ça ! Qu'est-ce que mon
corps peut avoir besoin de ça, tout autant que de nourriture, de sommeil et d'air. On assistait
à la libération d'idées et de sentiments refoulés depuis vingt ans. Des idées et des sentiments qui
étaient tout prêts à jaillir. J'ai connu la catharsis littéraire et la
catharsis théâtrale, j'ai été en deuil et on m'a réconforté ; mais jamais je n'avais vécu aussi
pure combinaison de malheur et d'inspiration. Mon corps s'était réduit à mon cceur - telle était mon impression. Pour le résumer en une formule, mais
sans aucun mysticisme, je dirais que je me sentais inondé de sa présence (et
que, de façon
méconnaissable, je m'en portais d'autant mieux). C'est là que nous allons en mourant : dans le coeur de ceux
qui se souviennent de nous. Nous avions tous le coeur qui débordait d'elle.
Eric quitte la pièce au milieu de la
scène. C'est la mort par l'Insécurité
sociale, pourrait-on dire. Et à partir
de maintenant, il ne s'agit plus de jouer
au petit jeu de la classe affaires, du service en chambre, de la femme de ménage promenant son tuyau d'aspirateur indifférent. On a atteint le
Tournant et il ne reste plus que les
transports publics seconde classe pour tout le monde. Les hommes sont
assis droits dans leur lit, les yeux brillant d'une réprobation d'instituteurs,
d'automobilistes indignés au volant
d'antiques voitures, tandis que les
femmes se regroupent, se tassent, se rassemblent autour de petites
tables ou s'alignent en face de la télé dans la salle de jour. Sur le sol gît
un cancéreux si diminué, si usé, qu'il rampe sur son matelas vers l'oreiller, pas plus grand qu'un enfant de deux ans.
Mais rien à redire. J'aimerais mourir ici. Pritchett consacre quelques lignes aux hôpitaux, dont il dit qu'ils donnent au corps « un sentiment d'importance » parce qu'on apporte son « talent de
souffrance » à l'ensemble. J'aime
beaucoup le talent de souffrance. Ce
qui m'entoure à présent, toutefois, et me remplit d'effroi, c'est le talent d'amour. D'amour surérogatoire. Voilà
ce dont souffrent les infirmières, toutes couleurs confondues d'un surcroît d'amour. Cet amour qui déborde, elles doivent venir lui trouver
un exutoire ici
La Mystérieuse flamme de la princesse Loana, Umberto
Ecco, Grasset
A la voltaire, Vassili
Axionov, Actes Sud
Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier,L’infini Gallimard
Gabriel Garcia Marquez, Mémoires
de mes putains tristes, Grasset
MAI 2005
Expérience, Martin Amis
folio Gallimard
Petit bout : Il m'apparut très
vite qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Tout en pleurant, je regardai mon frère qui
pleurait et je me dis : qu'est-ce qu'on a besoin de ça ! Qu'est-ce que mon
corps peut avoir besoin de ça, tout autant que de nourriture, de sommeil et d'air. On
assistait à la libération d'idées et de sentiments refoulés depuis vingt ans. Des
idées et des sentiments qui étaient tout prêts à jaillir. J'ai connu la catharsis
littéraire et la catharsis théâtrale, j'ai été en deuil et on m'a réconforté ; mais jamais je n'avais vécu aussi
pure combinaison de malheur et d'inspiration. Mon corps s'était réduit à mon cceur - telle était mon impression. Pour le résumer en une formule, mais
sans aucun mysticisme, je dirais que je me sentais inondé de sa présence (et
que, de façon
méconnaissable, je m'en portais d'autant mieux). C'est là que nous allons en mourant : dans le coeur de ceux
qui se souviennent de nous. Nous avions tous le coeur qui débordait d'elle.
Eric quitte la pièce au milieu de la
scène. C'est la mort par l'Insécurité
sociale, pourrait-on dire. Et à partir
de maintenant, il ne s'agit plus de jouer
au petit jeu de la classe affaires, du service en chambre, de la femme de ménage promenant son tuyau d'aspirateur indifférent. On a atteint le
Tournant et il ne reste plus que les
transports publics seconde classe pour tout le monde. Les hommes sont
assis droits dans leur lit, les yeux brillant d'une réprobation d'instituteurs,
d'automobilistes indignés au volant
d'antiques voitures, tandis que les
femmes se regroupent, se tassent, se rassemblent autour de petites
tables ou s'alignent en face de la télé dans la salle de jour. Sur le sol gît un
cancéreux si diminué, si usé, qu'il rampe sur son matelas vers l'oreiller, pas plus grand qu'un enfant de deux ans.
Mais rien à redire. J'aimerais mourir ici. Pritchett consacre quelques lignes aux hôpitaux, dont il dit qu'ils donnent au corps « un sentiment d'importance » parce qu'on apporte son « talent de
souffrance » à l'ensemble. J'aime
beaucoup le talent de souffrance. Ce
qui m'entoure à présent, toutefois, et me remplit d'effroi, c'est le talent d'amour. D'amour surérogatoire. Voilà
ce dont souffrent les infirmières, toutes couleurs confondues d'un surcroît d'amour. Cet amour qui déborde, elles doivent venir lui
trouver un exutoire ici
La Mystérieuse flamme de la princesse Loana, Umberto
Ecco, Grasset
A la voltaire, Vassili
Axionov, Actes Sud
Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier,L’infini Gallimard
Gabriel Garcia Marquez, Mémoires
de mes putains tristes, Grasset