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samedi 26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la
Nacelle jeudi Pensée de la nuit N° 56 : "Il s'émerveillait de voir que les chats avaient la peau percée de deux trous, précisément à la place des yeux" Lichtemberg posted by grossmann | 1/29/200426 (titre provisoire), II : Le
Chapeau mardi Je me souviens que pendant très longtemps la station de metro Cluny est resté une station fantôme posted by grossmann | 1/27/2004vendredi Pensée de la nuit N° 55 : "Le contraire de la vérité n'est pas le mensonge, c'est le mythe" Boris Cyrulnick, un merveilleux malheur posted by grossmann | 1/23/200426 (titre provisoire), I : Le bureau de
Germaine mercredi Je me souviens de mon premier baiser, c'était dans un train, de retour de colonie de vacances. posted by grossmann | 1/21/2004mardi David Madore ! Décidément, il m'assoit (ou m'assied, les deux se disent, après consultation de Grévisse, cependant "assied" s'utiliserait plus souvent en langue écrite, heureusement ce n'est pas une langue écrite que j'écris là !) il m'assoit donc, ce petit jeune ! posted by grossmann | 1/20/2004dimanche Ouf ! Il était temps. O heures 31. J'ai failli ne pas recevoir à temps les "notules dominicales de culture domestique". Il aurait alors fallu les appeler les "notules ... Quel est l'adjectif qui correspond à lundi ? Selenite ? ...de culture domestique" ! posted by grossmann | 1/18/2004Merveilles 9 jeudi Un site absolument fascinant, ce soir : de l'effet du celeri en branche sur le claquage des élastiques posted by grossmann | 1/15/2004mardi Je viens d'évoquer le Te Deum de Charpentier qui est indissolublement lié à mon enfance et au football (lire l'entrée ci-dessous (je précise pour la nième fois bien sûr que sur Ciscoblog comme sur tous les blogs les entrés s'inscrive dans l'ordre chrologique inverse)) et voilà qur je tombe par hasard sur ce site célébrant le tricentenaire de la mort du génial Marc Antoine. Les voies de l'Inconscient sont impénétrables, n'est-il pas ? Bref, cliquez ici et vous tomberez sur ce qui se fait probablement de mieux en ce moment en matière de site, c'est un vrai régal (via Le Monde) posted by grossmann | 1/13/2004Je pense à lundi Très joli petit billet de David Madore, pour aujourd'hui. posted by grossmann | 1/12/2004dimanche
samedi Pensée de la nuit N° 54 : "Ca manque un peu d'images ces derniers temps, ne trouvez-vous pas ?" Ciscoblog, Pée de la nuit N° 54 le 11 janvier 2004, 02 heures 24 posted by grossmann | 1/10/2004La surprise fut totale. La catastrophe immense. Cela se produisit tout
d'un coup, en une seule fois. Sans prévenir. En une seule nuit, les mots
désertèrent tous les livres et toutes les inscriptions. Dans les
bibliothèques, dans les librairies, chez les bouquinistes, chez nombre
d'intellectuels, L'abattement succéda à l'incrédulité. Les mots avaient
bel et bien disparu. Les livres, ces objets si familiers, jusque-là bien
rangés, serrés l'un contre l'autre, bien à l’abri sur les rayons, ces
objets inoffensifs pour tout dire étaient devenus l'image même de
l'horreur. Réduits à l'état de parallélépipèdes rectangles, comme les
cadavres se réduisent rapidement à leur carcasse, ils gisaient à terre,
désarticulés, ouverts et obscènes, désormais inutiles, dans toutes sortes
d'endroits où jamais on ne les avait vus. Sur les routes, dans les
escaliers, éparpillés dans les champs et les prairies, sur les stades de
football, dans les hangars. On les voyait en tas immenses, comme les
betteraves sucrières le long des routes à l'automne. Les trésors de la
pensée humaine furent à jamais perdus. Les instructions, les modes
d'emplois, les consignes, les circulaires, les décrets et les lois
disparurent. On vit des bureaucrates tenter de les rédiger à nouveau, mais
outre que la mémoire pour les retranscrire leur faisait rapidement défaut,
les textes un moment rétablis se défaisaient et s'évanouissaient
irrémédiablement. C'était un travail de Sisyphe dont on compris rapidement
la vanité. Les acteurs et autres comédiens connurent une gloire immense et
s'enrichirent au-delà du raisonnable. Certains se firent même enlever par
de riches texans ou des magnats japonais qui voulaient avoir Shakespeare
ou le Kabuki pour eux seuls. La mémoire devint l'un des trésors les plus
recherché. Mais le comble de l'horreur ne fut atteint que le jour où, tels
une gigantesque marrée noire, tels une immense fourmilière, tels une armée
inexorable, dans un désordre absolu, les mots revinrent et marchèrent sur
le monde pour le submerger à jamais. Je me souviens de mon premier baiser, c'était dans un train posted by grossmann | 1/10/2004Il existe bien sûr des endroits où je n'ai jamais mis les pieds. On pourrait même dire que le nombre des endroits où je n'ai jamais mis les pieds est infiniment plus grand que celui des endroits où je les ai mis. Je ne sais pas si ça vous fait la même chose, en tout cas, pour moi, certains lieux que je ne connais pas me sont bien plus inconnus, que certains autres, que je ne connais pas non plus. Je m'explique : Par exemple, je ne connais pas la ville de Pékin, eh bien on peut dire que j'ai quand même une idée de la ville de Pékin, la cité interdite, la place Tien Anmen, vue à la télé avec le type tout seul face aux chars, les pousse-pousse, les vélos, les petites maisons dans de petites rues désertes avec de tout petits jardins où se cachent des intellectuels pourchassés par le régime ou des artistes interdits et interviewés par Han Sou Yin à la télé dans "Envoyé Spécial", et ainsi de suite. Je ne connais pas Toulouse, la ville rose, la ville des champions de France de Rugby, avec le quartier du Mirail qui a été construit par l'architecte Georges Candilis qui était notre voisin de dessous boulevard Saint Michel, le maire Dominique Baudis qui avait été présentateur à la télévision dans sa jeunesse et ma copine Agnès, originaire de Figeac qui y a fait ses études de médecine et milité à l'UNEF. Je ne connais pas non plus Denver, Colorado, aux Etats-unis, au milieu des Montagnes, qui a peut-être été l'hôte des jeux olympiques d'hiver dans les années soixante ou soixante dix, d'où étaient originaires les Américains avec qui nous avions projeté d'échanger notre maison du XIIIème arrondissement contre la leur avec piscine, jacuzzi et four à micro-onde dans les années quatre vingt, et qui étaient venus chez nous passer un mois pendant que nous étions en vacances dans les Alpes. Pas plus que Saigon que j'ai vu des milliers de fois à la télé et au cinéma notamment dans le film "l'Amant" tiré du Roman de Marguerite Duras. Pas plus que Dantzig ou Gdansk tant de fois décrite dans les romans de Gunther Grass et avec quelle minutie. Pas plus que Belfast qui est le Principal personnage du si beau "Euréka Street" de Robert Mac Liam Wilson, Nantes qui est la ville de mon copain Paul et celle de mon équipe de foot préférée (Stade de la Beaujoire, stade Marcel Saupin, Passage Pommeret dans les BD de Tardi). Et ainsi de suite : il y a toujours quelque chose qui peut me donner une idée d'une infinité de lieux que je ne connais pas, ne serait-ce même que parce que je connais quelqu’un qui les connaît, qui m'en a parlé avec émotion un jour ou bien avec haine (je me souviens ne jamais avoir compris ce que Jeanne, par exemple avait bien pu reprocher à la ville de Rennes pour la rejeter avec autant de violence, cependant il m'a semblé la connaître bien avant d'y mettre le pied). Ce qui au bout du compte infirme mon affirmation première : il y a peut-être très peu de lieux que je ne connais vraiment pas. Pour moi, Mantes la jolie ou Abbeville ou Vierzon ou encore Montfort-l’amaury sont le prototype des lieux parfaitement inconnus (encore que pour Vierzon il y ait la chanson de Jacques Brel - non, c'est Vesoul - et que je sache que c'est une des villes où Andrée a passé son enfance). Impossible d'évoquer Macao, Valparaiso, Dallas ou Clermont-ferrand sans quelque chose ou quelqu'un qui s'y associe et peut me donner le sentiment que je l'ai visité dans une autre vie. Mais j'affirme que je ne sais rien de Mantes la jolie. Je ne sais pas à quoi ressemblent les Mantes-la-joliens, quel est le costume folklorique des Mantes-la-joliennes, quelle est la couleur de leur peau, leurs mœurs et leurs coutumes, comment ils se vengent de leurs ennemis et comment ils prédisent l'avenir. Mantes la jolie m'est bien plus étrangère, étrange même, que Tombouctou et bien plus que Honolulu et Petaïouschnock. Il y a bien une ville qui vous fait le même effet, à vous, non ? posted by grossmann | 1/10/2004mercredi Mon père a toujours fait plus jeune que son âge. Du plus loin que je
m'en souvienne, cette particularité lui a toujours valu une petite
admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fierté
de ma mère, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me
souviens des commentaires élogieux de l'entourage ou des exclamations de
surprise quand il annonçait, après l'avoir fait deviné longuement, le
véritable chiffre. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi
un peu des retombées de cette petite gloire avec une fierté touchante mais
largement usurpée. Cela a duré très longtemps jusqu'à ce qu'il atteigne un
âge très avancé, au de-là de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il
ne soit en aucune manière atteint des infirmités fréquentes liées au grand
âge (il n'est pas trop sourd, il y voit très bien, il se déplace sans
difficultés, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce
qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard,
inéluctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est très
vieille. Bref, à Quatre vingt-huit ans son âge l'a rattrapé. Je n'ai pas
hérité de ce don. Je fais mon âge, sans plus, mais je fais mon âge. Mon
frère en a hérité, lui. Je me rappelle que jusqu'à trente ans, on lui
donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La dernière fois que je
l'ai vu, il y a un an, tout avait changé : j'avais toujours eu le
sentiment que j'étais l'aîné des deux, non pas parce qu'il y avait une
différence d'âge effective (nous avons dix-sept mois d'écart) mais parce
son apparence était véritablement celle d'un homme très jeune. Et là,
subitement j'ai eu conscience (était-ce dû au fait que nous ne nous étions
pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face à une personne de mon
âge, qui aurait même pu paraître plus vieille que moi. J'ai eu la
révélation que l'âge avait rattrapé mon frère, et que mon frère m'avait
rattrapé. Etrangement, notre brouille n'en pèse que plus encore. Mais je
veux en revenir à l'apparente jeunesse de mon père, car je lui dois la
première grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son
âge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir à justifier
une différence d'âge qui peut-être gênait ma mère ou une quelconque
grand-mère, dans une image idéale d'harmonie conjugale qui n'existait pas,
à ce niveau-là, au moins. Mensonge bénin, faute vénielle, mais en était-ce
seulement une à leurs yeux ? Bref, quand nous étions petits, la version
officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre mère. Un jour,
quand j'eus atteint les dix ans, la révélation de son âge véritable, qu'il
fit sans trop y penser, comme on met fin à une plaisanterie un peu longue
ou à un petit mensonge de convenance sans importance, au détour de la fin
de repas de midi, avant de retourner à l'école, me plongea dans un
désarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par
l'idée que j'allais le perdre, qu'il allait bientôt mourir. Dix ans de
plus ! Ils nous avaient trompés sur un temps qui représentait toute la
durée de ma propre vie, une éternité ! Notre père, que nous croyions jeune
et éternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple
harmonieux, à laquelle ils nous avaient montré qu'ils tenaient tant,
vacillait justement elle-même tout entière, par la chute du détail absurde
qu'ils avaient rajouté pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux.
Ils nous prirent tour à tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de
leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre
tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essayé, mon frère
et moi, de considérer sans y arriver que notre père n'était pas un
vieillard près de la mort. Je n'arrivais plus à l'embrasser sans que
l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais
de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, à la fin du
baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme
ça, uniquement parce qu’une jeune femme n'est pas faite pour un vieil
homme. Et puis ils sont restés ensemble, nous nous sommes mis à percevoir
leurs dysharmonies. Les enfants savent que les pères sont mortels. Mais le
terme de l'existence des parents est rejeté en principe dans un avenir
suffisamment irreprésentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse
de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il était un
mensonge, avait brouillé nos repères temporels mal assurés et rendu
palpable la mortalité des adultes et des couples. Ce qui était
probablement l'inverse de ce qui l'avait motivé. Nous en voulûmes à notre
père assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-même assez pour
nous représenter le moment de la mort de manière suffisamment rationnelle.
Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement
pour lui ! mardi je me souviens de mon premier baiser posted by grossmann | 1/6/2004dimanche le fin du fin, le saint des saints, l'inespéré, le bienvenu, the precious ! via oncle tom posted by grossmann | 1/4/2004Nous avions établi des règles strictes. Nous ne devions les enfreindre
sous aucun prétexte. Si les circonstances ou l'imagination de l'un de nous
deux nous donnaient par hasard ou sciemment les moyens de les contourner,
il était admis qu'un nouveau jeu de règles était instantanément édicté
pour y pallier. Avant de commencer nous nous récitions la litanie : "Pas
le droit de mordre, pas le droit de tirer les cheveux, pas le droit de
frapper, pas le droit de griffer, pas le droit de pincer, pas le droit
d'étouffer... ". La litanie se terminait par la formule consacrée que nous
disions en chœur : " Pas le droit de faire mal". Et nous nous battions.
Nous nous jetions l'un sur l'autre de toutes nos forces. C'était un jeu à
la limite du jeu. La litanie était là pour nous empêcher de la franchir.
Le combat se voulait sans merci, mais totalement loyal, sans coup bas ni
douleur infligée à l'adversaire. Le vainqueur, mais il y en avait rarement
sur la fin, l'était uniquement par épuisement de l'adversaire. Nous
sortions de là en nage, le souffle coupé. Le premier demandait toujours :
" On joue à se battre ?" L’autre répondait "oui" ou "non", mais il fallait
que les deux soient d'accord pour jouer à se battre. On n'avait pas le
droit d'attaquer. Si nous nous battions, c'était toujours "dans les
Règles". Jamais nous n'avions transgressé. Si au cours de l'effort un
geste brusque se transformait malencontreusement en coup ou causait du
mal, nous savions l'un et l'autre que l'intention n'y était pas, que
c'était un accident. Nous interrompions, avec les excuses du fautif, le
combat pour laisser au "blessé" le temps de se remettre. Et nous nous
jetions à nouveau l'un sur l'autre. Ces combats ne nous servaient que de
jeu. Jamais nous ne réglions nos différends de cette manière. En même
temps, quand nous nous disputions "pour de vrai" jamais nous ne nous
sommes battus. Et nous pouvions être sacrément fâchés l'un contre l'autre
! Nous avons commencé quand j'avais huit ans, mon frère en avait six et
demi, nous avons arrêté définitivement quand mon frère eut atteint à peu
près onze ans, si je me souviens bien. Et je me souviens très bien. Je
raconterai peut-être un jour comment il fut mis fin définitivement à ce
jeu. Nous avions inventé d'autres jeux. Il y avait par exemple le
Bille-tennis. Nous étions très fiers d'avoir inventé le Bille-tennis. Nous
pensions qu'il n'y avait pas de sport plus passionnant que le
Bille-tennis. Nous étions les champions du monde du Bille-tennis. Nous
l'avions montré à nos copains du moment, ils venaient jouer chez nous,
mais perdaient toujours. Ils étaient soit fils uniques et par conséquent
ne pouvaient s'entraîner suffisamment, soit affublés de sœurs avec
lesquelles il était bien connu qu'on ne pouvait rien faire ou de frères
trop petits pour faire des partenaires valables. C'est pourquoi mon frère
et moi étions les champions du monde de Bille-tennis. Car nous nous
entraînions avec acharnement, et d'ailleurs chaque entraînement était une
finale de championnat du monde. Pour décrire le Bille-tennis, il faut
d'abord avoir une idée du terrain où se jouait le Bille-tennis : C'était
le sol laissé libre de meubles de notre petite chambre commune, à peu près
un mètre vingt sur un mètre quatre-vingt. Nous nous placions le plus loin
possible l'un de l’autre sur le lino moucheté qui tapissait le sol,
étendus, une main largement ouverte (la droite pour moi, la gauche pour
mon frère, car il était gaucher). Le but du jeu était d’envoyer le plus
fort possible une bille de verre vers l'adversaire, mais sans jamais
qu'elle ne fasse autre chose que de rouler sur le sol. Tout décollage
était considéré comme faute et, en plus, dangereux. Bien sûr il n'y avait
pas de filet. C'était donc un mini-tennis en deux dimensions réduit au
strict plan du sol de notre chambre. Quand la bille touchait le mur devant
lequel nous étions postés, le point était marqué. Il était parfaitement
licite de faire barrière de notre corps étalé. Il était interdit de
s'avancer au-delà d'une ligne imaginaire qui séparait l'aire de jeu en
deux. Je crois que nous avions chacun notre terrain préféré. Le mien était
du côté de la porte, celui de mon frère, du côté de la fenêtre. Nous
avions aussi inventé le premier jeu de Basket-ball en chambre du monde (au
moins trente ans avant la mode de ces mini-filets de basket qui ont envahi
les chambres de nos bambins il y a peu). La balle était une simple boule
de papier froissé, et le panier une boîte en carton sans couvercle ni fond
fixée le plus haut possible en montant sur une chaise, avec du scotch sur
le mur au-dessus de la porte de la chambre. Nous étions très habiles à ce
jeu épuisant lui aussi, par la longueur interminable des parties puisque
comme au bille-tennis les parties succédaient aux revanches et aux belles
sans discontinuer. Le procédé était le suivant : deux parties ou une belle
gagnée donnait un point, trois points donnaient une nouvelle partie,
laquelle donnait droit à une revanche de trois points également et ainsi
de suite à l'infini en forme de poupées russes. Mais nous n'étions pas les
champions du monde à cause de notre taille déjà réduite par rapport à
celle de beaucoup de nos copains. Certains d'entre eux, beaucoup trop
grands, n'avaient même pas le droit de nous défier, d'ailleurs nous leur
cachions l'existence même du jeu. Savez-vous préparer un "oeuf dur parfait" ? En voici la recette, complètement surréaliste, sur ce site (par ailleurs à glisser dans vos favoris si vous vous piquez d'être un fin cuisinier) très sérieux, via David Madore posted by grossmann | 1/4/2004samedi "Maman, regarde !" J'ai cinq ou six ans. "Maman, regarde !" Je tourne
le pistolet vers elle, elle me semble très loin, venant probablement d'une
autre pièce répondre à mon appel. Je tourne le pistolet vers elle et
j'appuie sur la gâchette. "Maman, regarde !" Je le dis au moment où
j'appuie sur la gâchette. Je veux qu'elle regarde quoi ? Je me souviens du
sentiment de triomphe contenu dans l'appel à ma mère. C’était
l'anniversaire d'un petit copain. Sa maman, copine de ma mère, suisse de
bonne famille, avait organisé un goûter d'enfants comme cela commençait à
se faire à Paris, à l'époque, au milieu des années cinquante. La chambre
du petit copain était remplie de jouets militaires : figurines de soldats
à plat ventre, rampants, dans la position du tireur à genoux, des
cavaliers, des légionnaires qui marchaient au pas, des tanks, des Jeeps,
des canons, des drapeaux des fusils en bois et aussi un pistolet à
fléchette. "Maman, regarde !" Je voulais lui montrer comment j'avais
réussi à armer la fléchette, ce qui n'était pas facile à faire car il
fallait appuyer fort de la paume sur la petite ventouse de caoutchouc qui
la coiffait pour vaincre la résistance du ressort. Il faut dire que chez
nous les jouets militaires et les simulacres d'arme à feu étaient
totalement interdits. Les principes éducatifs de mon père, qui avait fait
la guerre et qui avait été prisonnier étaient stricts et sans nuances :
Pas un seul soldat à la maison n'était toléré. Pas une seule arme à feu,
revolver, pistolet ou fusil. Tout juste avions-nous droit aux épées de
mousquetaires, aux sabres de pirates et aux arcs des Indiens. Les
figurines se devaient de représenter la paix, chez nous : animaux de la
ferme, vaches ruminant, vaches broutant, chevaux attelés à des charrettes
ou chevaux au pré, cochons, poules et des chapelets de poussins minuscules
en plomb à qui des fermières en robe bleu électrique donnaient de larges
poignées de grain puisées dans les tabliers blancs qu'elles tenaient de
l’autre main. Le fermier s'appuyait sur son bâton pour surveiller les
moutons ou bien passait, la fourche sur l'épaule, il y avait même les
chats qui doraient au soleil, les chiens de garde, et les truies allongées
sur le flanc allaitant les porcelets. Tout ce monde-là dormait la nuit
tassé dans l'étable de la ferme en contre plaqué peint et se faisait
réveiller le matin sans ménagement par la fermière venue de l'habitation
des fermiers. Elle mettait dehors, d’une seule poignée, veaux, vaches,
cochons, couvées. Bref, gavé, fatigué, blasé d'agriculture, j'étais
fasciné par les soldats et le monde guerrier. "Maman, regarde !" J’appuie
sur la gâchette et le coup part. La fléchette va se ficher sur l’œil
gauche de ma mère après une jolie trajectoire de parabole aplatie. Grand
cri. J'ai juste le temps d'apercevoir ma mère porter une main à son œil,
déjà elle s'effondre en arrière soutenue par d'autres mères accourues à la
rescousse. L'une d'entre elles vient me confisquer avec rage l'arme du
crime. Je ne crois pas un seul instant avoir vraiment blessé ma mère, ni
ùêùe lui avoir fait très mal mais elle a disparu dans une autre pièce
soutenue par l'essaim des mères. Dans l'autre pièce, ma mère est affalée
sur un fauteuil une compresse d'eau chaude déjà en place sur l’œil meurtri
(la maman du petit copain est épouse de cardiologue, elle a été infirmière
pendant la guerre). On est venu me gronder. Ce qui m’a semblé injuste,
même à cet âge, c'est que personne n’ait ramené l'incident à sa réelle
dimension, que je saisissais parfaitement à l'époque, de bénignité
absolue, que personne n’ait plaisanté comme on fait souvent avec les
petits incidents causés par les enfants après l'admonestation de principe.
Ma mère "s'en était tirée" évidemment sans le moindre bobo, mais elle a
toujours voulu croire et me faire croire, non seulement que j'avais
failli, mais que j'avais voulu lui crever l’œil. "Les armes à feu" sont
restées définitivement interdites à la maison. Mais qu'avais-je donc voulu
qu'elle regarde ? La fléchette lui crever l’œil ? Ce n'est pas improbable,
finalement. "Maman, regarde !" |
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