dimanche
Merveille, 15
 Je
ne me souvenais plus de la "tête" de la cour carrée du Louvre avant la
rénovation. Peut-être contenait-elle un jardin miteux que les pavés ont
avantageusement remplacé. Elle n'était pas ouverte sur Paris, je crois,
les grandes portes restaint closes. Elle est restée interminablement en
travaux, toujours au moins dans un coin du carré. Puis à la fin des
années quatre-vingt elle a enfin ouvert au public. Pureté des lignes et
classisisme triomphant, façades en pierre de Loire. A certaines
époques, à certaines heures, et malgré le flot des touristes pyramidaux
de la cour Napoléon dont la plupart ne poussent pas jusque là, on peut
la découvrir parfois déserte. On s'attendrait alors à y croiser de
fiers spadassins, traînes rapières ou conspirateurs en collerette.
Phillippe Beaussant, dans "le roi Soleil se lève aussi"
raconte que les parisiens, à l'heure de la la messe faisaient, à la
sortie de l'aile Est, une haie d'honneur toujours joyeuse au roi qui se
rendait avec femmes, maîtresses, ministres et courtisans tous les
matins à la messe à Saint Germain l'Auxerrois. J'y venais beaucoup il y
a une dizaine d'années avec N. Nous parvenions encore à trouver une
place terdite ou le plus souvent interdite sur le petit parking de
l'Insitut (depuis, on a ajouté des chaînes : plus moyen de s'y
faufiler) puis nous gravissioins les quelques marches qui donnent à la
passerelle du pont de art son aspect si particulier outre qu'elle est
réservée aux piétons et à la promenade : c'est qu'elle est surélevée
pour surplomber le fleuve, plus que les autres ponts de Paris. N. était
trés attiré par les bateleurs et les groupes de jeunes touristes avec
guitare, canettes de bierre et joints comme il se doit. C'est à cet
endroit que Paris est le plus beau.
En plein milieu de la passerelle du pont des arts. Il y avait le vent
qui venait du fleuve, le ciel, la rumeur du flot en contre-bas, le
bruissement des péniches ou des bateaux mouches et les
amoureux,accoudés à la rambarde, jamais mièvres en cet endroit,
trancendant le paysage ou transcendés par lui, qui, comme nous,
contemplaient ébahis l'étendue de la ville et du fleuve. L'île de la
cité, envoyée là par Notre Dame avait placé le Vert Galant pour
permettre au génial Pont Neuf de s'y poser. C'etait pour N. et pour
moi, le paysage urbain par excellence : un fleuve, un pont qui réunit
deux rives et les hommes, un jardin, le vent, au fond une fière
cathédrale, derrière nous une fête continue, la jeunesse et par dessus
tout çà le ciel toujours en mouvement. L'agitation et la majesté. Je
serrais N. contre moi, et sa petite main logée au fond de la mienne,
nous marchions comme des rois vers la grande porte de la cour carrée
qui s'avançait.
posted by grossmann |
1/30/2005
samedi
Un haiku par bain, 4
Miroir embué Flic floc, le robinet goutte Le temps fait des bulles
posted by grossmann |
1/29/2005
mercredi
Beau et angoissant, cliquez (via AEIOU)

posted by grossmann |
1/26/2005
dimanche
Tentative d'épuisement d'un weekend, 9 et fin
[Dej
avec Fkin qui me parle de l'euro et de la devise "liberté égalité
fraternité". Je lui suggère d'en faire un billet pour " Le monde". Il
me rappelle plus tard pour me le lire au tel. Extra. Tour chz Tang pour
acheter les narcisses rituels annuels. Retour à Gentilly, AM Flemme
avec le Znatha : Ordi et télé, Pian un peu. Fait des disques pour L.]
L'établissement
ne désemplit pas de la journée. On peut quasiment manger vingt-quatre
heures sur vingt-quatre la fameuse soupe fumante, servie dans de
simples grands bols de faïence blanc. Une armée de serveurs agités gère
la file des clients affamés qui cherchent à s'entasser dans ce lieu
somme toute exigu, de manière quasiment militaire, sans aucun sourire
commercial aux lèvres, sauf la jolie serveuse dont je parlais plus haut
: impossible de choisir sa place ni ses voisins, impossible de choisir
entre banquette de faux cuir fatiguée et spartiate tabouret de rotin.
On nous installe à côté de deux jeunes Japonaises pour qui la soupe Pho
est aussi exotique que nous, même si elles sont venues là par nostalgie
des foules de leur Asie natale. La salle est pleine de familles
chinoises et vietnamienne, de jeunes couples thaïs ou khmers hyper
branchés ( piercing et cheveux colorés) et de quelques européens comme
nous (pas mal d'Américains) C'est une vraie cantine, populaire et
branchée à la fois. Les soupes appétissantes, fumantes et odorantes
sont posées devant vous deux minute après votre arrivée. Nous sommes,
par chance, servis par la jolie serveuse souriante qui nous réjouit
toujours les yeux (elle n'est pas eurasienne : Africasienne?
Philippine?) Mais nous n'aurons, pas plus que d'habitude, le temps de
lui faire la causette, elle court de table en table. Il faut s'en tenir
à des sourires et de courts compliments pour lesquelles Franklin
excelle et pour la gloire. Autant de convives, autant de manière de
déguster le Pho : d'abord il faut ajouter les herbes fraîches et le
soja cru, qui attendent déjà à votre place, au bouillon fumant, pour le
rendre encore plus odorant, si c'est possible, mais certains négligent
ce rite, on peut aussi y presser deux quartiers de citrons (ce que
j'oublie de faire la plupart du temps), il faut ensuite préparer, en un
savant mélange de purée rouge de piment extra fort et de pâte "Hoï sin"
brune (qui est à base de soja fermenté), votre propre sauce, celle qui
accompagnera les morceaux de bœuf coupés en lamelles fines que vous
tirerez, plus ou moins cuits, selon votre goût et selon le temps où
vous les aurez laissé finir de cuire, du bouillon brûlant, (Pho : soupe
de bœuf. Pho au poulet, aucun intérêt, si la vache folle vous affole
changez de cantine) les Asiatiques, mais pas nous, ajoutent souvent au
bouillon du sucre en poudre qui n'est donc pas posé à l'avance sur les
tables pour le dessert. On peut aussi ajouter des rondelles d'oignons
crus, ce que je fais depuis peu, au risque de gâter mon haleine pour la
journée (cela dépend de la journée en question…) en principe les
baguettes sont tenues dans la main droite et la cuillère dans la main
gauche, en même temps. Les Vietnamiens alternent avec beaucoup de
délicatesse et d'habileté l'usage des baguettes pour saisir les
nouilles ou les morceaux de viande et la cuillère pour boire la soupe.
Cela n'est pas donné naturellement, à mon avis, aux européens, même
rompus à l'usage des baguettes : nous vidons d'abord le bouillon des
nouilles et de la viande à l'aide des baguettes et buvons le bouillon,
dans un deuxième temps, à la cuillère. C'est beaucoup moins élégant. Le
plus difficile, c'est de manger les nouilles : il faut les tirer, avec
les baguettes, du bouillon brûlant, il n'y a pas le choix (on ne peut
pas les tourner autour de la fourchette, puisqu'il n'y a pas de
fourchette, ce que ne font d'ailleurs jamais les Italiens eux-mêmes
avec les spaghettis, ni avec la cuillère, bien sûr) il faut donc se
résoudre à "manger salement", du moins pour nos manières d'occidentaux
: le visage à quelques centimètres du bol, et jouant des mandibules
pour faire progresser les nouilles avant de les couper en plusieurs
coups de dents et, en s'aidant des baguettes, faire retomber ce qui
reste dans le bol et non sur la nappe. Il est très rare que votre
chemise en ressorte aussi immaculée qu'elle était entrée. Mais c'est un
risque nécessaire. Ensuite tout est au choix : dis-moi par quoi tu
commence à manger ton Pho et je te dirai qui tu es : les boulettes
(toutes ou une seule), la viande ou les nouilles ? Outre cette grave
question existentielle, comme il se doit de deux aussi vieux compères,
Franklin et moi commentons l'actualité internationale de la semaine (
Franklin a un plan pour la paix au proche orient : renvoyer à la fois
Sharon et Arafat et mettre des jeunes à leur place) et le récent
remplacement du Franc par l'Euro : nous sommes passés à la monnaie
unique depuis trois semaines. Il me signale un fait qui semble être
passé totalement inaperçu et qui n'est pas, selon lui, sans une
certaine importance symbolique : les nouvelles pièces en euros ne
portent plus, et pour cause, la devise de la république française
"liberté, égalité, fraternité", ce qui, selon lui en dirait long sur la
"world company" et la "confédération intergalactique du commerce".
C'était comme si la devise de la république, gravée dans le nickel
sinon l'airain des pièces en avait jusque là sauvé la face (sinon le
pile) et rappelé aux possesseurs des poches au fond desquelles elles
transitaient les lois et devoirs intangibles d'une république qui se
respecte. La formule républicaine, gravée sur l'agent même qui aurait
pu la dévoyer, aurait été, en quelque sorte, le pendant de la mention
obligatoire sur les paquets de cigarette, qui traînent, eux aussi, dans
les poches : "Fumer nuit gravement à la santé". Cautère sur jambe de
bois, peut-être, mais respect d'une certaine éthique. Tout cela est
perdu avec l'Euro, et les lois intangibles ne tiennent plus, pour
combien de temps encore, qu'aux frontons des mairies et des écoles. Ce
n'est pas une petite perte. Personne n'en a parlé nulle part. Franklin
s'étonne. Je trouve ça étonnant, à la réflexion, moi aussi. Je lui
suggère d'en faire un billet, une "libre opinion" pour "Le Monde" ou
"Libé". Bien tourné, sait-on jamais, ils le publieront. Pendant tout le
repas, Franklin a tenté d'établir un contact visuel avec l'une de nos
voisines japonaises : il s'est fendu de larges et francs sourires mais
n'a obtenu en échange que des regards aussi vagues que la lune vague
après la pluie. Echec dont il se remet pourtant sans peine pendant que
nous remontons l'avenue d'Ivry en direction de "chez Tang", cet immense
entrepôt transformé en hypermarché par les mythiques "frères Tang"
débarqués de leur village chinois natal il y a à peine trente ans.
"Tang", comme une dynastie mandchoue, étale son empire commercial sur
tout le treizième depuis vingt ans au moins et on ne sait pas quand il
va s'arrêter. Comme tout les dimanche, les Toyotas, Mitsubishis et
autres Daewoos (mais il y aussi des Clios et des 206) forment une file
sans fin pour entrer dans le parking du magasin et bloquent l'avenue.
Des marées d'hommes de femmes et d'enfants chargés de sacs en plastique
jaunes aux inscriptions rouges dégorgent du porche de la cour ou se
tient l'entrepôt et s'écoulent en direction de Tolbiac ou des
boulevards extérieurs. Pour un amateur de grande surface comme moi,
"Tang" est un paradis, un vrai paradis exotique : mais les rayons
interminables et les gondoles surchargées ont remplacé les cocotiers et
le sable fin. (C'est un de nos buts de promenade préféré, avec mon fils
Nathan (et avant lui mon fils Jérémie) qui s'y est longtemps acheté,
avec son argent de poche encore républicain, d'improbables friandises,
à la gelée, certifiées pur colorants, qu'on ne trouve que là et avec
lesquelles il épatait tous ses copains reginoburgaliens (habitants de
Bourg la Reine), il y avait aussi les bonbons "Rabbit", au lait, tout
blancs qui collaient au dents et enveloppés dans un fin papier qui se
mange). Fin janvier, c'est la saison des premiers narcisses. Chez
"Tang" on peut les acheter, encore en bulbes, serrés par six ou huit
dans des pots en forme de coupelle. Ils écloront dans la chaleur des
appartements, grandissant ensemble à une vitesse pharamineuse, visible
quasiment à l'œil nu, tout droit vers le plafond en une magnifique
gerbe raide verte et jaune, figurant la force du printemps, d'un effet
très "zen". Nous en ramenons deux coupelles chacun, sacrifiant au
rituel annuel et nous retournons vers le carrefour Tolbiac, nous aussi
chargés de lourds sacs en plastiques jaunes aux inscriptions rouges. Je
retrouve Nathan chez moi. Nous passerons le reste de la journée fort
calmement à moitié devant la télé et les programmes du câble, à moitié
au piano et une troisième moitié à l'ordinateur. Vers seize heures, je
reçois un coup de téléphone de Franklin. Il a rédigé sa libre opinion
sur l'Euro. Il me la lit : "IL Y A DEVISE ET DEVISE. La république a
une célèbre devise : "Liberté, égalité, fraternité", et l'Etat français
a une nouvelle devise, l'Euro, qu'on ne cesse de célébrer. Un même mot
pour deux choses en apparence bien différentes. La première de nos
devises, la républicaine, évoque l'un des sens qu'aurait pris le mot
par le passé, dans le Berry (selon Littré) : subterfuge. Qui y croit
encore ? Ou plus exactement, qui DOIT y croire encore ? La classe
moyenne sans aucun doute. C'est sur la classe moyenne que l'on compte
pour abonder le libéralisme économique autant pour penser le socialisme
d'aujourd'hui (selon l'entretien accordé par Dominique Strauss Kahn à
Edwy Plenel sur L.C.I.) J'ai, devant moi, étalée sur la table, notre
nouvelle devise, la sonnante et trébuchante, et j'y vois soudain la
métaphore de cet état des choses : Plus d'inscription "Liberté, Egalité
Fraternité sur les billets (les riches n'en ont pas grand chose à
faire) ni sur les centimes (les pauvres savent à quoi s'en tenir), mais
uniquement sur les monnaies très "moyennes" de un et deux euros. Nous
nous approchons de la vérité du temps, et la vérité avait besoin de
deviser pour régner."
posted by grossmann |
1/23/2005
jeudi
Ce que fait Picasa2
n'est pas tout à fait permis. Je viens de l'installer sur mon PC. J'en
ai encore le vertige. Je ne peux m'empêcher de citer un extrait du
livre génial de Clémént Rosset : Principes de sagesse et de folie (minuit) :"Le
sentiment jubilatoire de l'existence est curieusement très proche de la
nausée de l'existence et tend même à s'y confondre jusqu'à un certain
point, le fait que l'existence existe étant éprouvé dans les deux cas
avec une égale et une exceptionnelle intensité. L'analyse de la joie
[...] montre en effet que l'homme joyeux ne se réjouit pas de tel ou
tel bonheur particulier, mais du fait général que l'existense existe ;
de même que l'homme saisi de nausée profonde [...] ne souffre pas de
tel ou tel aspect fâcheux de l'existence mais bien du fait de
l'existence elle-même. J'irai plus loin : jubilation et nausée ont en
commun de percevoir confusément l'existence comme non prévue, non
programmée, non nécessaire, bref, comme survenant en plus et en trop.
Surprise donc dans les deux cas, mais qui peut être aussi désagréable
que gratifiante selon que cette existence "en trop" qui donne de toute
façon plus qu'on ne pouvait attendre puisqu'elle est sans cause
apparente et n'a en somme aucune obligation à être, est perçue soit
comme fatalité imméritée, infligée par un dieu vengeur, soit come un
don gratuit, offert par un dieu généreux, - tel celui que célèbre Virgile dans la première bucolique(Deus nobis haec otia fecit, "c'est un dieu qui nous a donné tout cela)""
posted by grossmann |
1/20/2005
mercredi
Paris au volant 12

posted by grossmann |
1/19/2005
mardi
Je viens de passer quelques quarts d'heure sur ce site. Si vous faîtes un peu de photo courez-y, c'est simplement génial !
posted by grossmann |
1/18/2005
dimanche
Un haiku par bain, 3
A la fin du jour Le seul clapotis de l’eau Un instant m’endort
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1/16/2005
jeudi
Luxembourg, 2
Je suis luxembourgeois.
Ou lucobourgeois. C'est mon pays. Le jardin du Luxembourg, dit le
"Luco", à Paris. Plus que mon pays. C'est mon arrière-pays, comme dit
Yves Bonnefoy. J'ai habité ce jardin de trois à treize ans. Nous y
venions tous les jours,sous le règne du président Coty (mais peut-être
déjà, avant, dans nos landaus, sous celui du président Auriol), dès le
printemps, mais aussi en hiver pour les promenades du Dimanche (nous
allions aussi parfois ce jour-là au parc de Sceaux où à la forêt de
Sénart). Notre mère s'asséyait toujours au même endroit (nous
l'appelions "l'allée aux cerfs" à cause d'une très belle sculpture
animalière en bronze posée sue une pelouse encadrée de bosquets) située
non loin de la rue Auguste Comte, au Sud, et de la rue d'Assas, à
l'Ouest. L'allée était ombragée et plutôt calme. Notre mère y
retrouvait des copines et les enfants de ces copines étaient devenus
nos copains (ils le sont encore quarante cinq ans plus tard). Si le
jardin du Luxembourg était notre pays, et Pascal Quignard dit que nous
nous attachons encore plus à nos lieux qu'à nos proches, l'allée des
cerfs était notre province, notre village. C'était un petit entrelac
d'allées serpentant entre des pelouses bordées d'arceaux, à l'ombre de
grands arbres plusieurs fois centenaires. Nous nous y sentions bien,
nous nous y sentions chez nous. Nous y revenions avec joie retrouver "les mères" après
nos expéditions dans les autres provinces : "La grande forêt", par
exemple, au-delà du bassin et de la "grande pelouse", vers la sortie
sur la place Edmond Rostand avec ses vendeurs de marrons chauds ou de
glaces selon la saison, où d'autres bandes nous avaient tendu des
embuscades ou nous venions délivrer une petite copine prisonnière, mais
c'étaient aussi d'autres pays, comme les abords des parterres de roses
du Sénat, l'Orangerie et ses broderies de buis, les poires du Président
(pas très loin de l'allée aux cerfs) ou la fontaine Médicis avec ses
guirlandes de lierre, le kiosque à musique, ou le territoire des
joueurs de boule, celui des joueurs d'échec ou encore le terre plein de
"longue paume", bordé par les terrains de tennis. C'était un monde à
notre échelle, où ne nous perdions jamais et où nous plaisions à
imaginer des dangers aussi grands que ceux du Pays Imaginaire de Peter
Pan. Un pays que nous aurions aisément pu dessiner sur une carte au
trésor en en ayant soigneusement découpé et brûlé les bords pour imiter
le parchemin. Une île peuplée, à la nature ordonnée, aux kiosques à
bonbons toujours achalandés, aux plans d'eau sans tempêtes mais à
petits bateaux, aux cascades canalisées, aux forêts sans broussailles
et sans épines, et aux préaux disséminés un peu partout en cas
d'intempéries. Plus tard, dès le règne du général De Gaulle et juste
avant l'arrivée des nouveaux francs, il y eu la période des billes. Le
Pays imaginaire se transforma en monde impitoyable. Il avait lieu tous
les jours à la sortie de l'école, le long des grilles qui bordaient la
rue Auguste Comte. C'était un marché, une bourse, un champ de bataille,
du Balzac, du Zola. Des fortunes se faisaient et se défaisaient. Il y
avait des riches, des pauvres, des faillites, de fulgurantes ascensions
et des chutes vertigineuses. C'était un cours préparatoire à HEC,
l'anti-chambre de United Fruit. Un monde d'une cruauté inouïe, Dallas.
Tour à tour, nous étions vendeurs et acheteurs. De corbeille, point.
Mais l'agitation frénétique, les gestes incompréhensible au profane,
les cris. Les "vendeurs", après avoir tracé du pied à bonne distance un
trait en guise de "pas de tir" s'asseyaient dans la poussière, jambes
écartées à cent degrés, le dos calé contre le muret qui supportait les
grilles. Ils installaient un petit soldat, une figurine, une petite
voiture (plus rarement) à l'intérieur du sommet de l'angle formé par
l'écartement de leurs cuisses plaquées au sol. Ils prononçaient alors
leur boniment, "Qui tire ? Piquette pure, sans ass'(sans associés :
déjà la loi anti-trusts) etc." litanie précise et infinie des règles
alors en vigueur du jeu de billes. Les acheteurs, les chalands, à pas
lents, la main sur les billes au fond de la poche, ou la poignée
d'agates derrière le dos, ou dans leurs deux mains en coupelles,
debordant comme l'eau de la fontaine, il leur fallait déposer au sol un
petit monticule scintillant avant de tenter leur chance, ou l'unique
calot comme unique fortune à l'intérieur de leur bouche, à ne dépenser
qu'à bon escient, remontaient et descendaient la file des enfants assis
sur leurs derrières dans la poussière, les jambes écatrtées et
vociférant leurs boniments, stands d'une fête foraine humains ou plutôt
petitd'humains, à la fois grandes roues et chamboule-touts, évaluant
les cibles et la valeur des figurines exposées (mais on ne pouvait très
bien n'exposer qu'une bille qui, soit, "valait" la figurine ou le petit
soldat, soit d'autres billes, entre cinq et dix le plus souvent,
premier pas vers la valeur "pure" et la compréhension profonde du
capitalisme). Un marchandage se faisait toujours sur la distance du pas
de tir, répondant tant bien que mal aux nuances infinies des
évaluations, de la valeur présumée du but et des règles. L'accord
conclu, les "acheteurs", le plus souvent par groupes de trois ou
quatre, envoyaient leurs billes vers la cible qu'il s'agissait alors de
toucher le premier,au plus vite, comme dans les enchères à l'envers,
par salves, par volées. Je me souviens des impacts délicieux des
projectiles sur mes cuisses ou sur le bas de mon ventre, de mes mains
qui s'agitaient et ramenaient avidement, en tas mêlés de poussière, les
billes gagnées vers le sommet de l'angle ouvert de mes jambes, du
sanglot qui m'étreignait soudain au moment où la cible touchée
vacillait et tombait au sol telle un roi fait échec et mat, à la perte
irrémédiable et annoncée de mon plus beau petit soldat, ou cheval de
laiton, ou animal de la ferme, ou fermier ou fermière, tracteur Dinky
toy Norev. La figurine un instant tenue en l'air triomphalement
disparaissait au milieux des mains dans une poche obscure sans espoir
de retour. Il fallait ravaler ses larmes ou ne plus revenir. "Piquette
pure" : la bille devait atteindre la cible sans toucher terre après une
trajectoire parfaite comme un carreau à la pétanque, il y avait de
véritables virtuoses, des professionnels pour ainsi dire ; "roulette",
au contraire la bille ne devait jamais quitter le sol et rouler
jusqu'au but, les novices ou les moins bons croyaient que c'était plus
facile alors que c'était encore plus hasardeux. les trajets des billes
étaient comme des fusées dans le ciel, des pluies de météorites, des
trajectoires pointillées de particules, des copies de chambres à
bulles. Mon frère et moi en rêvions la nuit avec l'espoir de regagner
le lendemain les figurines perdues le jour. Car le nerf de la guerre
était les billes, avec leur taux de change, leurs "valeur" et leur
obéissance inexorable aux lois du marché. Les calots valaient trois
agates et les agates cinq billes en terre, c'était notre seule loi. A
l'apogée de son activité, nous devions être une centaine d'enfants à
participer en même temps à ce marché. Certains venaient avec ces sacs
bleus cylindriques qui servaient aux goûters ou aux affaires de piscine
remplis de billes à ras bord et se voyaient ruinés en dix minutes,
proprement nettoyés commme à Las Vegas après avoir tenté de regagner à
tout prix le cow-boy perdu la veille, d'autres repartaient en soutenant
leurs poches qui menaçaient de craquer sous le double poids de leus
chance et de leurs gains. Un peu plus tard, des grands de quinze ans
vinrent avec des sacs à dos entiers, réapprovisionner sur place les
petits intoxiqués que nous étions vite devenus en munitions à des prix
prohibitifs. L'argent, le vrai, se mit à circuler sans vergogne. Je
l'ai déjà dit, des fortunes se firent, les ruines avec promesses de
raclées parentales, les supplications, les pleurs les laissaient de
marbres. Ils ne connaissaient qu'un seul Dieu : la pièce de un nouveau
franc. Ils installaient des stands toujours plus sofistiqués, avec, par
exemple, des boites à chaussures percées de différentes portes dont la
largeur équivallait à des gains de plus en plus minces. Tout notre
argent de poche y passait. Ce marché, ce trafic, il faut bien le dire,
où nous n'avions rien fait d'autre que singer les travers les plus
mesquins des grandes personnes, où le conformisme, l'appât du gain, la
ruse, la rouerie et l'argent, le sale argent des grands avaient règné
sans partage, ne dura que quelques mois dans une fièvre à croissance à
deux chiffres et taux d'intérêts exponentiels. Les adultes comprirent
assez vite quelle caricature de leur propre monde s'était tramée là et
interdirent momentanément l'accès à ce coin du jardin. Un soir, les
poches pleines, en arrivant après l'école, nous vîmes les gardes du
jardin, en uniforme d'hirondelles, postés le long du muret au pied des
grilles. C'en était fini de nos rêves de regagner nos armées nos ranchs
nos garages nos plaines du Far West et nos basses-cours. C'est avec un
rage de petits actionnaires au coeur, mais aussi un soulagement
certain, comme on en voit seulement aux interdits de casinos, que nous
retournâmes aux manèges et ses petits chevaux, au bassin et ses petits
bateaux. Cela ne dura pas, car l'enfance était bien derrière nous. Un
peu plus tard, ce fut la période des Jeux Olympiques (Rome, 1960).
posted by grossmann |
1/13/2005
mercredi
Paris au volant 11

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1/12/2005
Pensée de la nuit N° 78 : "Freud
ne se reconnaît pas dans la glace du wagon-lit. Il s'est levé pour se
rendre au cabinet de toilette quand il se trouve nez à nez avec un
homme d'un certain âge et peu sympathique qui le considère avec
ahurissement. Puis avec épouvante. Sigmund Freud prétend qu'il ressent
alors une impression d'une étrangeté familière. Il se rend compte que
cet homme n'est pas un démon mais lui-même - et lui-même presque mort." Pascal Quignard. Les Paradisiaques.
posted by grossmann |
1/12/2005
dimanche
Ce soir je me suis amusé un petit moment avec ça (tapez, par exemple, votre prénom dans le champ libre et go !)
posted by grossmann |
1/9/2005
Et pendant ce temps là, Philippe de Jonkhere est en train de mener à bien son pari, réaliser la bijection parfaite : connecter cellule grise par cellule grise son cerveau à son ordinateur. Matrix, en somme.
posted by grossmann |
1/9/2005
samedi
Paris au volant 10

posted by grossmann |
1/8/2005
jeudi
fantastique
serie de photos sur la Chine : Life In China [A Series of Photos
Without Words, For The Mysterious Beauty and Contradictions of China]
en provenance de Eastsouthwestnorth
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1/6/2005
mardi
Un haiku par bain, 2
Un livre à la main, L’autre ne pas la mouiller Pour tourner la page !
posted by grossmann |
1/4/2005
Tentative d'épuisement d'un week-end, 8
[
9 Dimanche. Mal à me lever. Réveillé par plusieurs CT de L. grasse mat
au lit en lisant Marie Claire et recettes de cuisine. Salade de nouille
de riz aux crevettes et sauce au gingembre. pour 4 p. 250 g de nouilles
chinoises larges. 400g de crevettes roses. ½ botte de Pak Choï . 1
citron vert. 1 cuillère à café de gingembre moulu. 1 cuillère à soupe
de sucre. 1 cuillère et ½ de vinaigre de framboise. 5 cuillères à soupe
d'huile d'arachide. 1 et ½ d'huile de sésame. Sel. Prélevez le zeste du
citron. Faire bouillir 2 mn. Refroidir. Hacher. Dans un bol sucre et
sel dans vinaigre, ajouter gingembre et zest de citron, l'huile
d'arachide et l'huile de sésame et du poivre. Décongeler les crevettes
les faire macérer avec la moitié de la sauce. Découper le Pak Choï en
tronçons et le vert en lanières. Le faire bouillir5 mn dans de l'eau
salée plus deux c.a.s. d'huile d'A. faire les nouilles. Egouttez,
rincez, mélangez le tout avec le reste de la sauce. Servir 15 mn après.
C'est un plat tiède. Faire 1 peu + de sauce. Retrouvé Franklin au Pho
14 après marché à Mouffetard. Ne peux résister à l'Arbre à lettres.
Achète trois livres : 1 sur la peinture, 1 sur Heidegger et Primo Lévi
qui commence par : je déteste Heidegger, et le dernier Tabucchi]
Un
livre qui commence par ces mots "je déteste Heidegger" ne peut
qu'attirer mon attention. C'est un livre de (j'allais écrire "d'un
certain", mais depuis, j'ai lu le livre, (je sais, je ne respecte pas
la contrainte, tant pis) je crains que cela ne soit par trop
condescendant de ma part) "de" Max Dorra, donc, qui porte un nom de
camp de concentration ; le titre exact en est : " Heidegger, Primo
Lévi, et le séquoia". C'est vraiment un excellent livre, stimulant,
réjouissant, intelligent. Alors, Heidegger ? On le déteste ou on ne le
déteste pas ? On sépare l'homme de l'œuvre ou on ne le sépare pas? On
jette le bébé avec l'eau du bain ou on ne le jette pas ? Je sais qu'il
faut détester Heidegger, et je le déteste bien poliment, bien sagement,
comme tout le monde, pour son engagement prouvé archi-prouvé dans le
nazisme, pour la trahison innommable de son maître Husserl, etc.
Facile. Mais la lecture du livre de Max Dorra ne m'a pas ôté cette gêne
qui se saisit de moi à chaque fois qu'il faut détester Heidegger : car
il serait l'exemple même de la faillite humaine. Facile, encore.
Comment peut-on détester ce qui est à la fois la preuve du plus évident
génie (pas que je comprenne grand chose à "Heidegger dans le texte", je
me mélange toujours dans les "être-là", les "être pour-soi", les
être-en soi", les "être -pour-le- monde" et tous ces "être pour
l'autre" dont, pour n'être pas philosophe, il me manque la définition,
mais je crois ses éminents commentateurs sur parole, et Emmanuel
Levinas en premier) et la preuve de la plus grande lâcheté, au moins,
si pas pire. Il y aurait donc un côté proprement monstrueux chez
Heidegger : comme une bande de Moebius sur laquelle on avance toujours
croyant cheminer sur les sommets de la philosophie la plus élevée et
s'apercevant soudain qu'on ne fait que patauger dans la merde. Le pire
c'est que Heidegger, je veux dire l'homme, le vrai, pas celui des
livres, je veux dire celui en chair et en os, il n'a jamais cherché à
nous gruger, à nous en faire voir. Il ne s'est jamais même excusé, il
n'a jamais tenté de se disculper. Il a toujours pensé, le salaud, que
sa philosophie était en parfait accord (Muss Es Sein…) avec sa vie,
avec les actes même de sa vie ! Le salaud, je dis ça parce que ça nous
fait douter de l'intelligence, de la bonté et même de la Poésie ! Bref,
j'écris ces lignes : "un livre qui commence par "je déteste Heidegger"
ne peut qu'attirer mon attention" non pas pour souligner mon accord
avec la proposition (vous en voyez, vous, des livres, aujourd'hui qui
commenceraient par "j'adore Heidegger" ou par "je sais qu'Heidegger a
été nazi, mais" ça attirerait sacrément l'attention !) mais au
contraire pour souligner tout ce que je trouve de "facile" dans la
formule, pute, même, un peu. Heureusement, la première phrase est
sauvée par tout le reste du livre, et Primo Levi, ouf ! (en écrivant
ces lignes, et pensant à Primo Levi, je ne sais plus si vous avez déjà
lu le fragment ou il est question de "l'équilibre du monde", de
Rohinton Mistry (oui, vous l'avez déjà lu, du moins si vous lisez les
fragments les uns après les autres) eh bien, je veux juste écrire ici
qu'il y a un autre roman que je tiens pour un chef d'œuvre absolu, qui
est de "l'ordre", comme on dit, de "l'équilibre du monde", c'est
"Maintenant ou jamais", de Primo Levi, qui n'est pas son livre le plus
connu, qui est son seul roman, je crois, et qui raconte la fuite
éperdue d'un petit groupe de juifs polonais et russes, que rien ne
destinait à vivre ensemble, à travers toute l'Europe de la seconde
guerre mondiale, dont un des personnages s'appelait "Guedal", diminutif
de "Guedalia", qui était le prénom de mon arrière grand père et ce
n'est pas pour cela que le livre est un chef d'œuvre.) Mais revenons à
mon réveil, en ce dimanche matin où je ne suis donc plus de garde à
Longjumeau. C'est la douce voix de ma douce copine qui me réveille une
première fois. Nous échangeons de douces mignardises, et… je me
rendors. A Longjumeau, on ne se passe pas "physiquement" le relais,
comme c'est partout ailleurs la tradition, d'autant que pas mal de
"gardistes" prennent leurs gardes chez eux (ils habitent dans le coin),
ce qui est le cas ce matin. Je peux donc "garder" le lit, à tous les
sens qu'il vous plaira. Je décide de faire la grasse matinée.
Voluptueusement. Mais comme je ne suis plus à l'âge on les matinées se
graissent facilement et que ma copine me rappelle pour d'autres
mignardises téléphoniques, je goûte à la volupté d'une grasse matinée
réveillé, au lit, en lisant et en écoutant la radio. Et ce n'est pas,
vous vous en doutez, Heidegger que je lis en cette dite grasse et
sainte matinée, c'est le journal "Marie Claire" qui traînait par-là et
n'était probablement pas celui du mois. Je le lis de la première page à
la dernière, comme je le fais avec tous les journaux dits "féminins"
qui me tombent sous la main. (mon préféré, c'est "Elle", parfois je
l'achète, "neuf", chez le marchand de journaux avec un peu de la honte
que doivent éprouver les acheteurs de revues pornos) Ca prend du temps.
Je recopie une recette de cuisine chinoise sur mon Psion. Je fais
collection des recettes de cuisine, j'en ai plus d'une centaine, au cas
où. Mais je ne m'en sers presque jamais, sauf pour faire de la
blanquette de veau ou les petits oignons marinés de Franklin, le reste
on verra plus tard, à la retraite. J'aime lire les recettes de cuisine,
les relire. Lire une recette de cuisine me suffit presque. C'est comme
si j'avais mangé le plat. C'est dire , au moins, si j'aime la lecture,
sinon la cuisine… Vers onze heures je laisse le luxueux CMP de
Longjumeau à ses silences de fins de semaine et, par l'autoroute
déserte du dimanche matin je file d'une traite à Mouffetard. Je trouve,
comme d'habitude, une place dans la coquette rue Lagarde pour garer ma
voiture, achète les journaux ( l'Equipe et le Journal du Dimanche
réunis) chez le marchand de journaux qui se situe à gauche en montant
vers la Contrescarpe, après la rue de l'arbalète, en face du
torréfacteur Marc et je vais les lire devant un café-tartine dans
l'arrière-salle de café "le Verre à Pied", un peu plus bas. C'est le PC
des écolo-bobos-branchés du quartier et le café préféré de mon fils
Nathan qui est tombé amoureux de son poêle Godin encore en service, de
son beau vrai Zinc comme on n'en trouve plus, de ses poivrots pour
touristes new-yorkais accoudés au-dit Zinc et des tables en bois sombre
aux plaques d'étains vissés (table des "dinosaures", table des
"Zigotos", etc.) qui datent au moins du temps de Verlaine et de
Rimbaud. Mais je ne verrai Nathan que dans l'après midi : il fait
encore la grasse, lui. Depuis deux ou trois ans, depuis que j'habite à
vingt mètres de Paris, je me suis mis à fréquenter à nouveau ce
quartier de mon enfance. J'y suis pratiquement tous les samedis ou
dimanches matins quand je ne suis pas de garde. D'un coup de voiture,
en cinq minutes, je viens faire mon marché. Malgré toutes les années,
et toutes les transformations, je m'y sens encore chez moi. Je devrais
écrire plutôt : je veux m'y sentir encore chez moi. La maison où vivent
encore mes parents est à quelques tirées d'aile : passer sous le porche
des immeubles modernes qui conduit à la rue Pierre Brossolette dans le
prolongement de la rue de l'Epée de Bois, tourner au coin de
l'extension 1930 de normale sup' (qui contient encore le petit théâtre
ou nous avions joué "les mille et une nuits" il y a vingt cinq ans),
traverser la rue d'Ulm, enfiler la rue Thullier ( ou mon père avait son
garagiste), traverser la rue Gay-Lussac, continuer par la rue des
ursulines, déboucher rue Saint Jacques en face de l'institut national
des jeunes sourds (fondé par l'abbé de l'Epée et où officia le grand
Itard, celui précisément qu'interprète lui-même François Truffaut dans
"l'Enfant Sauvage"), y marcher vingt mètres, traverser encore, prendre
la rue de l'Abbé de l'Epée, longer le mur de l'institut qui porte
depuis toujours un "DEFENSE D'AFFICHER", LOI DU 21 JUILLET 1889" qui le
préserve depuis toujours de la colle et du papier, dont j'aime la
rugosité sous ma paume qui l'effleure, même encore maintenant que je ne
cours plus parce que je ne suis plus en retard à l'école, traverser la
rue Henri Barbusse, et, enfin, prendre pied sur le boulevard Saint
Michel. Dix minutes en tout, à peine. Pour un peu, je dirai que le
quartier est "trop bien" préservé. La "forme d'une ville change bien
plus vite, hélas, que le cœur des humains" (c'est moi qui rajoute le
mot "bien" (pas le mot "hélas") au titre du recueil de poèmes de
Jacques Roubaud) : Le luxe tapageur se cache mal sous cette tentative
conservatrice et trop superficielle (de surface). Depuis longtemps le
quartier Mouffetard n'est plus un quartier populaire. Il triche,
honteusement. Mais la rue Mouffetard où je marche est celle ou "marche"
mon cœur depuis quarante-cinq ans. J'espère seulement que mon cœur,
lui, n'a pas encore changé tant que ça. Je me laisse donc volontiers
berner par tous ces mensonges en descendant la rue au milieu de la
foule et des étals des marchands qui vendent des primeurs de luxes
hélant le chaland comme il y a trente ans et qui sont tous des
descendants du petit Bachir de la "sorcière du placard à balai". En bas
de la descente, c'est le Square Saint Médard, avec la magnifique église
Saint Médard d'ou s'écoule la sortie de la messe qui va encore grossir
la foule et où l'animation est à son comble à cette heure somme toute
tardive (ce ne sont pas les bobos-branchés qui vont se lever à huit
heures le dimanche pour faire leur marché, c'est le marché qui s'est
adapté aux bobos-branchés : à midi, on est encore loin de fermer
boutique) Il y a un vrai faux chanteur de rues qui distribue les
partitions de "Nini peau de chien" ou des "Escaliers de la butte" aux
touristes australiens, belges et bellifontains. La terrasse de "La
Bourgogne", chauffée par ces grands radiateurs à gaz en forme de
champignons qui ont poussé comme des champignons aux terrasses des
cafés branchés et qui font perdre tout sens à la notion – toute
saisonnière - de terrasse de café (mais l'appât du gain conjugué au
désir forcené de faire "parisien" des avides cafetiers a tout fichu par
terre), est pleine à craquer de "bruncheurs" de tous âges. Un peu plus
loin, à la jonction de la rue de Bazeilles et de l'avenue des Gobelins,
un bassin rond, avec jet d'eau au milieu, véritable aberration
urbanistique (imaginez l'installation d'un "cours des halles"au milieu
du parc Monceau) a récemment été mis en place par le maire de
l'arrondissement pour faire joli et gagner des voix ce qui ne l'a pas
empêcher de perdre la mairie de Paris (il y a tout de même une
justice). C'est là que s'abouche la petite et charmante rue Edouard
Quenu qui abrite l'une des seules librairies de Paris ouverte le
dimanche matin, j'ai nommé (je vais seulement nommer d'ailleurs, je
m'apprête à nommer, je me demande pourquoi on dit ainsi) : "L'arbre à
Lettres". Il est du dernier chic d'y pénétrer avec son cabas d'où
dépassent les poireaux. Ce que je fais d'ailleurs sans honte aucune.
Ici, une incise obligatoire : la liste de mes librairies préférées de
Paris, que je vais bientôt dresser dans un prochain fragment, est
comparable, en tout point, à la liste des immortels de l'Académie
Française ou celle de l'Oulipo : Quand on fait partie de la liste de
mes librairies préférées de Paris, c'est pour l'éternité, in secula
seculorum. Même si la librairie a disparu, a été remplacée par un
magasin de fringues ou un Mac Do' ou même si restée une librairie elle
s'est retrouvée aux mains d'un commerçant inculte qui a cru bon de
remplacer le fond de philosophie par la collection "Soignez-vous même
votre dos" et un stock de posters ou de cartes postales. Disparu, on
est juste "excusé" quand on fait l'appel. Je suis le secrétaire
perpétuel de ma liste de mes librairies préférées de Paris. Fin de
l'incise. Mais "L'arbre à Lettres" n'en est pas encore là. C'est une
bonne librairie, au fond copieux, qui sent encore bon le papier et la
colle. Nonobstant le caractère complètement snob de la chose ici, dans
ce quartier confisqué, il n'est pas du tout aberrant qu'une bonne
librairie se retrouve au milieu d'un marché aux légumes. Les livres
font partie des choses comestibles. Je serais assez tenté, même, de
traiter les librairies comme les épiceries ou les supérettes. Je ne
considère pas les librairies comme des endroits "à part", comme des
temples de la culture. Une "bonne" librairie n'occupe pas un rang plus
élevé dans la hiérarchie qu'un bon boucher, qu'un bon caviste ou qu'une
bonne boutique de fringue..., Je dis, Par exemple, en faisant
l'inventaire de mes placards : "tiens, je n'ai plus de sel" ou "je
manque de riz" ou bien "il faudrait que j'achète une ou deux paires de
chaussettes" ; En cherchant parmi les rayons de ma bibliothèque je peux
aussi bien dire : "tiens, je manque de Verlaine" ou "je suis en panne
de Garcia Marquez" ou "j'achèterais bien un peu de Maurice Leblanc" ou
"je me taperais bien un polar". Quand j'ai besoin de café je vais chez
l'épicier, quand j'ai besoin de Baudelaire, je vais chez le libraire.
Voilà tout. Je ne conçois pas qu'on puisse emprunter un livre pour le
lire. De même qu'on ne peut pas emprunter une botte de poireau ou un
steak pour les manger, parce qu'on les mange, justement, en
vinaigrette, ou au poivre, parce qu'on doit les consommer, les
incorporer, et que ce que l'on rendra ce ne seront sûrement ni les
poireaux mangés, ni le steak digéré, mais éventuellement d'autres
poireaux, ou un autre steak, achetés spécialement pour être rendus, et
donc non consommés, de même on ne peut pas emprunter les livres, car ce
n'est pas les mêmes livres qu'on rend, jamais. Les livres, ça se
consomme, comme les poireaux, comme les steaks. C'est le même mécanisme
physiologique. Je sais, il y a un côté cannibale à la chose, c'est
comme ça. Bien sûr, j'ai déjà lu des livres empruntés, mais j'ai
toujours eu, après les avoir rendus ( il faut toujours, mais toujours,
rendre les livres empruntés (ou alors il faut les voler)), comme une
impression d'inaccompli. Pour moi, la lecture ne peut s'accomplir,
s'achever, qu'avec la certitude que le livre subsistera dans mon
univers immédiat. Un livre lu, je m'en suis nourri, il me peut plus me
quitter, surtout s'il est "bon", comme les poireaux vinaigrette. C'est
pourquoi je pense que les livres ont un vrai prix, qu'il faut les
acheter ou bien ne pas les lire. Je me suis toujours méfié des gens qui
ont pour habitude de vous emprunter des livres (sauf les êtres chers,
mais ce qui est à vous est à eux). Je soupçonne qu'ils n'aiment pas
vraiment lire ou qu'ils sont des radins encore plus radins que les
autres. De la pire espèce. D'ailleurs ils ne rendent pratiquement
jamais les livres, non pas parce qu'ils vous les ont volés, mais parce
qu'il n'y attachent tellement pas d'importance qu'ils les perdent ou
les jettent en oubliant à qui ils les ont emprunté (comme je l'ai dit,
je préfèrerais de loin qu'ils me les volent, malgré le grand délit que
cela représente), et en plus ils ne les lisent pas, j'en suis sûr. Et
si on ne me rend pas un livre que j'ai prêté malgré ma réticence à la
chose, c'est qu'on m'a volé un bout de moi, je le dis tout net. Je peux
me fâcher très fort pour un livre pas rendu. Ça n'a rien à voir avec
une manie. Et si cela en est une, je la revendique. Il faudra aussi que
je m'explique, mais dans un autre fragment, si vous permettez, sur les
bibliothèques publiques, celles ou on emprunte des livres, ces maisons
de tolérance. Ce n'est pas pareil. Et sur les grandes bibliothèques, ou
les "très grandes", ou les "nationales". Ce n'est pas pareil non plus.
En attendant, je téléphone à Franklin sur son portable. A midi, un
dimanche matin, je sais que je risque de le réveiller (j'admire sa
faculté de dormir tard pour un homme de son âge (et du mien)). Il ne
dort pas. Il finit juste son petit déjeuner. Nous projetons de nous
retrouver à déjeuner au "Pho 14", à Chinatown, dans le treizième, qui
est en quelque sorte notre cantine. J'ai le temps de finir mon marché
pendant qu'il finit de se préparer. Le "Pho 14" sert la meilleure soupe
Pho de Paris (et "même du monde" comme rajoute avec fierté la jolie
serveuse qui travaille là avec un entrain toujours égal) depuis le
rachat du "Pho pasteur Saïgon" où nous avions eu nos quartiers pendant
dix ans (le restaurant a changé de nom, il s'appelle le "Village
Saïgon", il s'y sert encore des "Bô Bun" très corrects mais le Pho n'y
est plus ce qu'il était). Nous nous retrouvons dans la file d'attente
qui s'allonge sur le trottoir.
posted by grossmann |
1/4/2005
lundi
Spécial étrennes
Plein les mirettes avec "l'année 2004 en images" du New-york times.
posted by grossmann |
1/3/2005
samedi

posted by grossmann |
1/1/2005
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