vendredi
- posted by grossmann francis | 3/28/2003
Pensée de la nuit N° 15 : "Non ce n'est pas de me détacher d'une
image de moi" qui m'est "demandé". C'est de passer de moi, image de moi,
peut-être, mais tellement plus - de moi en cet instant, en train de
vous écrire, assise là, regardant le soleil d'automne sur les peupliers
devant ma fenêtre quand je lève la tête, pensant déjà à la phrase
suivante, et, marginalement à ce que vient d'être la journée, moi sans
cesse en projets et en souvenirs, passer de moi au noir absolu. Il
s'agit bien d'une image ! Il s'agit de cet "étroit passage" et rien
d'autre, être morte, soit, je veux bien, mais mourir..." Colette
Audry, Rien au delà. posted by grossmann francis
| 3/28/2003
Je me souviens de l'hippopotame du zoo de Vincennes. Je ne sais pas si
c'est un "vrai" "je me souviens". Je me souviens de l'hippopotame du zoo
de Vincennes de quand j'étais petit, mais je me souviens aussi de
l'hippopotame du zoo de Vincennes de quand mes enfants étaient petits.
Donc, quand je me souviens de l'hippopotame du zoo de Vincennes, je me
souviens aussi, peut-être, de l'hippopotame du zoo de Vincennes de quand
mes parents étaient petits ou de celui de quand vous, vous étiez petits ou
vos enfants, ou vos parents, ou quand vos parents étaient petits (je crois
que le zoo de Vincennes date de l'exposition coloniale de 1936). C'est un
hippopotame centenaire, au moins. Vous souvenez vous, vous de cette eau
croupie, puante, vert glauque, de ces remous, comme dans un chaudron de
sorcière, et soudain de cette gueule rose ouverte , béante, obscène, aux
quatre dents jaunes, énormes et gâtées ? On pouvait y laisser tomber, du
haut d'un petit promontoire, des bouts de pain énormes, de demi-baguettes
entières, au moins, des pommes pourries, des poignées de cacahuètes. Au
fond de ce rose, le gosier, comme un égoût, comme un siphon, qui
engloutissait tout. Je me souviens aussi de l'éléphant qui disait toujours
merci et petits enfants qui lui ordonnaient, impératifs, de remercier
:"Dis merci !" et il disait merci, mais il disait merci même quand on ne
lui avait rien donné, car il ne savait demander qu'en disant merci : il
levait sa trompe en l'air, reculait d'un pas et écartait grand ses
oreilles. Il recommençait jusqu'à ce qu'on lui jette une friandise. On lui
lançait des cailloux, aussi, ou des boules de papiers, des peaux de
bananes. Il vérifiait tout, consciencieusement du bout de sa trompe, il
triait, mais ne se plaignait jamais, ne se fâchait jamais. Il disait
toujours merci. Il doit être mort maintenant. Mes petits enfants ne s'en
souviendront pas. D'ailleurs, je ne sais pas s'il verront jamais des
éléphants vivants. C'est une autre histoire. Je me souviens du contact
rugueux du faux mur en pierre en vrai béton qui surplombait le rocher aux
singes à qui nous jetions des cacahuètes. Je me souviens de ce contact,
mais je ne me souviens plus si c'était quand mes parents me soulevaient
pour me permettre de voir ce que devenait ma cacahuète, au fond de la
fosse, ou quand je soulevais moi-même mes enfants, dans le même geste,
avec la peur, délicieuse qu'on vous lâche et que vous vous retrouviez avec
les bébés singes dans les bras d'une maman singe au cul tout rouge qui
vous aurait ramassé et emporté dans un coin du rocher.Je me souviens des
yeux phosphorescents du Aye Aye tapis dans l'ombre du rocher aux lémuriens
et de la chaleur de la ménagerie, du tigre qui tournait en rond dans sa
cage. posted by grossmann francis | 3/28/2003
jeudi
Attention : chic mais cru, très chic mais très cru, très très
chic mais très très cru, chic et cru,
quoi... (quand ça marche..). Et ne dites pas que je ne vous ai pas
prevenus. posted by grossmann francis |
3/27/2003
mercredi
Pour ce soir, quelques sites
(probablement) éphémères. posted by grossmann
francis | 3/26/2003
mardi
Fenêtre sur cour N° 12
posted by grossmann francis | 3/25/2003
<
Histoire
de Smaïl (épisode 10)
Une autre histoire, qui se situe quelques
années plus tard, montre quelle place tenait la violence dans la famille.
Comme il nous l’avait enseigné lui-même, Smaïl, depuis un petit moment, se
comportait avec nous de telle manière que les choses ne devaient pas se
passer très bien rue d’Angoulême : Il se mettait à nouveau en avant, se
montrait particulièrement irritable, accusait Mustapha des maux les plus
invraisemblables, ne supportait plus d’être contredit, nous accusait de
faire échouer, par pure malveillance, en mécréants impies que nous étions,
ses prophéties les plus infaillibles et ses prédictions les plus exactes,
prononçait des anathèmes et parlait fort. Il demandait toujours plus
d’Artane et nous laissait sans protester outre mesure et sans résultats
apparents forcer sur l’Haldol Décanoas. Bref, il nous sembla qu’il était
temps de prendre des nouvelles nous-mêmes, de faire une petite visite à la
famille. Un paquet d’années avait passé depuis le temps où nous arrivions
dans l’appartement aux tomettes rouges et nous nous asseyions autour de la
table branlante pour boire le thé dans des verres à moutarde en regardant
les enfants de Rachid jouer ou faire leurs devoirs à même le sol. Tout le
monde avait vieilli, y compris nous. Nous ce jour-là, c’était Aimé et moi.
Aimé avait déjà connu Smaïl quand il travaillait à Barthélemy Durand,
vingt ans plus tôt. Mais le plus évident, c’était les enfants. Amar, le
petit garçon turbulent était à présent un grand gaillard de seize ans au
crâne rasé. Nous avions entendu parler de lui, de loin en loin, lors de
réunions des nombreux professionnels médico-sociaux qui « intervenaient »,
comme on dit, « sur » la famille et dont nous faisions bien sûr partie,
comme d’un jeune particulièrement difficile, « placé » à plusieurs
reprises par le juge des enfants dans différents foyers, à la suite de
petits vols qui grandissaient de plus en plus et de divers trafics dont
Rachid, son père, jurait ses grands dieux n’avoir jamais été ni complice
ni instigateur, ce qui était difficile à croire. Il buvait, se défonçait
au crack. Une petite frappe. Il commençait à faire régner la terreur.
C’est lui qui devenait le vrai caïd. Il avait déjà barre sur son père, de
plus en plus acculé à jouer les seconds rôles et qui nous prenait même à
témoins de ses vains efforts éducatifs et de la jeunesse d’aujourd’hui
dont on ne pouvait décidément plus rien faire. Nous croyions
rêver…Toujours est-il que ce jour-là, Amar ne jouait plus sous la table.
Il fit son entrée en claquant la porte et nous demanda, en maître des
lieux, ce que nous venions faire ici. Il savait très bien que nous nous
occupions de son oncle depuis des années. Il vint directement vers moi et
me parla sous le nez, je n’en cru pas mes oreilles : « T’as fini d’embêter
mon oncle, toi, t’as fini de lui faire du mal, mais qu’est-ce que tu lui
veux ? hein, qu’est-ce que tu lui veux ? » C’était de la pure provocation.
Il cherchait la bagarre et rien d’autre. Il devait détester les «
intervenants médico-sociaux », par principe. Il était peut-être défoncé,
mais pas sûr, pervers, oui, certainement. Quoi que je réponde j’allais en
prendre une. Un grand coup de pied dans les tibias me fit donner le signal
d’une peu glorieuse retraite. Amar et ses deux oncles, Smaïl et Mustapha,
appelés à la rescousse, en pleine hystérie, sous le regard malgré tout
navré de Rachid et de sa mère, se mirent à nous prendre en chasse. Je me
souviens même que Smaïl s’était saisi d’un balai au passage et qu’il avait
enfilé l'escalier où nous nous étions engouffrés. Il suivait son chef de
neveu, aveuglément, qui lui avait indiqué son persécuteur, sans tenir
compte une minute de mon statut de bon docteur, ni du sien, conseiller
spécial dudit bon docteur. C’était plus qu’une défaite, une déroute. Je
m’en souviens comme d’un moment particulièrement humiliant et déprimant,
un moment où on se demande vraiment pourquoi on exerce un métier pareil.
Nous nous jetons dans la voiture toute neuve d’Aimé. Juste le temps de
verrouiller les portes avant de voir débouler nos poursuivants en pleine
rue. Smaïl et Mustapha font demi-tour et remontent l’escalier avec leurs
balais. Amar, toujours enragé, défonce la portière côté conducteur d’un
sauté-chassé des deux pieds pendant qu’Aimé accélère. Nous nous éloignons
enfin de ce cauchemar. J’ai deux énormes bleus aux tibias qui me font
boiter et la voiture d’Aimé, qui aime beaucoup les voitures, a subi une
brusque décote. Trois jours plus tard, Smaïl revient au Vingt-six, juste
un peu moins fou, maudissant Amar. Comment lui reprocher quoique ce soit ?
La famille ne nous a fait aucune excuse. Nous avons jugé vain de prévenir
la police. C’est la dernière fois que je suis allé rendre visite à Smaïl.
La psychiatrie de secteur a tout de même ses limites. posted by grossmann francis | 3/25/2003
lundi
Je médis, je médis... Mais il y a toujours quelque chose à trouver sur
la "the" toile, si on se donne la peine de chercher. Ce soir, je vous ramène
ça, pêché sur "Echolalie" posted by grossmann
francis | 3/24/2003
dimanche
Fenêtre sur cour N° 11
Livres et maisons Ensemble sur
les rayons Le dehors est dedans
>
Voiolà,
j'ai reçu ça par mail ce matin, c'est plutôt rigolo, secondegresque, et
mérite un petit
détour
Bonjour, Durant deux mois “Mon Dimanche, revue
populaire illustrée” [téléchargeable 95 ans après] a négligé ses lecteurs
et lectrices aussi abondants que fidèles. L’édition du dimanche
22 mars 1908 n’offrant aucun texte intéressant, la rédaction a donc
profité de l’occasion pour rattraper son retard. C’est donc une importante
livraison que nous vous offrons pour vous distraire et vous instruire ce
dimanche. (Rappelons que les fichiers de “Mon Dimanche” sont en
format A4, PDF. Le poids important de certains fichiers n’est dû qu’aux
ajustements de définition (et non pas à la taille de l’article) qui ont
parfois été nécessaire pour que nos lectrices et lecteurs populaires
puissent connaître un bon confort de lecture tant à l’écran que sur le
papier. Enfin, précisons que chaque article ne fait au maximum qu’une
page.) Bonne lecture, bon dimanche La
rédaction. Téléchargez toutes nos sélections listées ci-dessous
à l’adresse : http://www.mondimanche.fr.fm
Les sélections de
“Mon Dimanche, revue populaire illustrée” du 9 février 1908
:
LES FEMMES QUI SE DEFENDENT
Paris connaît
l’insécurité : on le sait. “Mon Dimanche” s’interroge : “est-ce qu’une
femme peut repousser l’attaque d’un agresseur ? Ne conviendrait-il pas, en
ces temps où la criminalité redouble d’intensité, de conseiller à nos
s¦urs, à nos femmes et à nos filles, de ne sortir qu’armées?” S’appuyant
sur des faits affreux qui se sont déroulés rue St-Sauveur, Boulevard de la
Grande-Armée, Porte-Maillot, près des stations du métropolitain ou au Far
West, Mon Dimanche fait ¦uvre de pédagogie.-
LES TROUBLES
CEREBRAUX DES DYSPEPTIQUES
Le Dr Drack, dont la compétence
et le sérieux ne cessent d’étonner notre lectorat, nous expose les
étonnantes conséquences de la dyspepsie sur l’équilibre mental.
“L’influence morbide de l’estomac sur le cerveau” peut conduire entre
mille choses à “l’obnubilation cérébrale”. C’est simple : la dyspepsie est
une maladie proprement terrifiante dont les conséquences sont aussi
inattendues qu’abondantes.
- LE CHOCOLATIER
MENIER
C’est lorsque qu’un capitaine d’industrie meurt qu’on
se rend compte à quel point on l’aimait. A chaque décès la presse se fait
d’ailleurs l’écho de l’amour que le peuple voue à ces grands hommes. “Mon
Dimanche” anticipe en traçant le portrait d’un de nos plus importants
Français, le chocolatier Menier. On saura tout de ses usines et de son
train de vie impérial. N’attendez pas la mort d’un capitaine d’industrie
pour vous rendre compte à quel point il vous manque. Lisez “Mon
Dimanche,”
La sélection de “Mon Dimanche, revue populaire
illustrée” du 16 février 1908 :
- VOLEURS D’ENFANTS
!!!
Signe de la perte des repères de notre société, perte de
la morale, et symptômes de l’avilissement et décadence de la société : on
entend de plus en plus parler des rapts d’enfants ; lesquels n’ont jamais
été si nombreux. “Mon Dimanche” fait le point sur quelques horribles
affaires récentes. Vraiment, jusqu’où ira-t-on ? Les sélections
de “Mon Dimanche, revue populaire illustrée” du 23 février 1908 :-
LES MESAVENTURES DE BOIS DE REGLISSE.
Les enfants
d’aujourd’hui lisent de plus en plus et leur maturité de plus en plus
précoce ne laisse pas d’étonner. C’est pourquoi “Mon Dimanche” a créé “La
page des enfants”. A travers de courtes historiettes distrayantes, “Mon
Dimanche” essaie de faire passer quelques idées sur le monde
d’aujourd’hui, afin que les jeunes lecteurs soient plus tard des adultes
complets, responsables et citoyens dans la société de demain. Il s’agit
d’éduquer nos têtes blondes ! “Les mésaventures de Bois de Réglisse” va
montrer à votre enfant comment on peut venir à bout de la paresse d’un
nègre.
- MOYEN D’APPRECIER SA FORCE
PHYSIOLOGIQUE
Le Dr Drack, dont décidément les compétences
scientifiques sont pluridisciplinaires nous livre un moyen de connaître si
l’on est ou non sensible à la maladie : il suffir de calculer son “indice
numérique”. Prenez taille, poids... Et une rapide équation vous apprendra
si vous serez prochainement malade.
- LE MARIAGE AUX RAYONS
X
“Mon Dimanche” consacre régulièrement des articles à la
vie américaine. Les Américains sont de grands enfants, mais parfois ils
inventent, reconnaissons-le, des choses étonnantes d’efficacité et de
pertinence. Dernière tendance en date : passer au rayon X avant de dire
“oui” lors de la cérémonie du mariage, afin d’éviter de se retrouver uni à
une personne malsaine. “Mon Dimanche” estime que cette pratique va se
répandre et se pérenniser.
La sélection de “Mon Dimanche,
revue populaire illustrée” du 15 mars 1908 :
- LES DANGERS
DES CONFETTIS
Le Dr Drack, qui a toute la confiance de la
rédaction tant ses connaissances sont impressionnantes, met en garde
contre les confettis. Cette invention qui remonte à une douzaine d’années
déjà à fait pléthore de victimes : étouffements, empoisonnements,
contagions pernicieuses... Le danger des confettis est réel. Des mesures
sanitaires
s’imposent...
----------------------------------------------------------------- LISEZ
MON DIMANCHE POUR VOUS DISTRAIRE LISEZ MON DIMANCHE POUR VOUS
INSTRUIRE http://www.mondimanche.fr.fm -----------------------------------------------------------------
posted by grossmann francis | 3/23/2003
vendredi

Fin de la série des natures mortes aux pieds vivants.
posted by grossmann francis | 3/21/2003
Pensée de la nuit N°14 "C'est seulement une heure après la mort, que
du masque des hommes, commence à sourdre leur vrai visage" André
Malraux, L'Espoir posted by grossmann francis
| 3/21/2003
Histoire de Smaïl (épisode 9)
Un jour, Smaïl a cassé le
nez d'Andrée. D'un coup de boule porté avec une technique telle qu'on a
bien vu qu'il n'en était pas à son premier essai : il lui a posément pris
la tête entre les deux mains et lui a tapé le front avec son propre front,
d'un coup sec. Il l'a laissé s'effondrer et est retourné s'asseoir sur le
canapé du bureau, assez content de lui. Dire posément, c'est plus à cause
de sa façon de faire, très "pro", qu'à son état du moment car il était
dans une période où sa mégalomanie n'avait plus de bornes. Il ne
supportait pas d'être contredit par quiconque, surtout pas par sa mère ni
les femmes en général. A vrai dire, seule la mère de Smaïl pouvait se
soumettre à une telle tyrannie, elle seule était assez forte - assez folle
- pour supporter l'insupportable. Elle l'a d'ailleurs toujours payé au
prix fort : Smaïl l'a plusieurs fois battue. Toujours est-il que ce jour
là, Smaïl, au Vingt-six, ne s'était trouvé entouré que de femmes, ce qui,
d'ailleurs, était déjà arrivé à de nombreuses reprises. Andrée s'était
opposée à lui, pour une broutille, enfin ce qui peut paraître une
broutille, ce qui en serait passé pour une n'importe où ailleurs : Une
histoire d’œufs dans le frigo, qu'il s'était approprié, qu'il ne voulait
pas partager rien que pour montrer qui était le maître, une histoire de
donner et de recevoir à manger. Les histoires de donner à manger, de
parler de nourriture ou de manger les mots, sont toujours des histoires
très compliquées et très étranges. On ne soupçonne pas toujours à quelles
dévorations sanglantes elles renvoient. Mais parfois, dans le feu de
l'action ou plutôt en l'occurrence, dans le train-train du quotidien,
comme au vingt-six - c'était l'heure du repas, il fallait s'affairer - on
oublie, on se dépêche, on fait comme si on était chez soi, avec les
gosses. On répond évasivement ou un peu vivement à une demande qui parait
banale. La violence de la réplique vous stupéfie et vous fait transpercer
le miroir, la cuillère en bois à la main, au milieu du verre fracassé
partout. On transporta Andrée à l'hôpital. Elle subit une opération aux
suites très pénibles et porta un masque de plâtre un mois durant. Smaïl, à
l'arrivée du SAMU comprit probablement qu'il risquait des ennuis et, comme
un bon délinquant qu'il essayait d'être à tout prix, s'éclipsa
discrètement, au milieu de l'agitation. Nous nous rendîmes chez lui, où
nous le trouvâmes, bien sûr, et où il se tenait d'ailleurs à carreau, pour
le plus grand bien-être de toute la famille, pour une fois, et comme par
hasard. Nous lui signifiâmes qu'il était évidemment tricard au vingt-six
pour une durée indéterminée. Si jamais la famille ne le supportait plus,
il se retrouverait à l'hôpital psychiatrique, voire en prison, un point
c'était tout. Cela n'arriva pas. L'événement avait donné à Smaïl, pour un
temps, le statut qu'il avait en vain recherché les dernières années : il
s'était conduit en mauvais garçon, pas en fou. C'était un comportement que
ses frères pouvaient comprendre, et mieux encore, tolérer. Il mit donc
momentanément son délire dans sa poche et roula des mécaniques. La mère
s'en remit à Allah, comme à chaque fois. Il fut même convoqué au
commissariat, où la famille était très célèbre, car Andrée, tout à fait
courageusement, avait porté plainte elle-même (l'administration de
l'hôpital s'était honteusement défaussé au nom d'une tolérance de principe
qui nous laissa rêveurs par ces temps sécuritaires. Nous savions désormais
à quoi nous en tenir sur le soutien à espérer de notre tutelle directe.)
Il en ressortit avec une remontrance et un avertissement sans frais. Nous
n'entendîmes plus parler de Smaïl pendant deux, trois, voire quatre mois.
Un répit. Cher payé. Puis un matin, pas plus beau qu'un autre, nous le
revîmes assis sur le perron du Vingt-six, attendant d'entrer, comme si
rien ou presque ne s'était passé. Il délirait gentiment à pleins tuyaux.
Ça ne devait plus trop gazer rue d'Angoulême. Andrée avait repris le
travail depuis longtemps. Il se souvenait quand même de ce qui s'était
passé et lui fit, un peu pour la forme, il fallait bien, des excuses
embrouillées qui se transformèrent en plaidoyer avec des tremolos dans la
voix et des pleurs rentrés, invoquant la faute des esprits de ses
ancêtres. Il jura qu'il ne recommencerait plus. Nous lui demandâmes
toutefois de retourner chez lui, le temps de prendre une décision. Il
attendit quelques jours, bien gentiment, que la sanction fut levée.
Andrée, toujours aussi courageuse, n'apporta que de minimes modifications
à ses horaires de travail pour ne pas avoir à partager trop de temps avec
lui, au début. Smaïl retrouva, comme on pouvait s'y attendre, sa place
derrière la table de la cuisine et la vie - si, la vie -
continua. posted by grossmann francis | 3/21/2003
mardi
Fenêtre sur cour N° 10 (et 10 bis)
 posted by grossmann francis | 3/18/2003
Histoire de Smaïl
(épisode 8)
L’oncle Amar était retourné en Algérie depuis
longtemps déjà. La question du « lit pour Smaïl » avait fini d’attendre sa
réponse. Elle resta définitivement en suspend. Smaïl, un peu plus calme,
recommença à retourner à la maison, laissant son lit à d’autres, mais il
ne perdit pas les liens avec le Vingt-six. Il tenait à ses ordonnances,
par exemple, au Valium et à l’Artane surtout, il fallait toujours en
rajouter (je me demande en tapant ces lignes s’il ne le trafiquait pas
avec ses frères.) Il prit l’habitude de venir passer ses journées parmi
nous, et commenter le déroulement des jours depuis sa place favorite,
derrière la table de la cuisine. Les entretiens avec la famille
s’espaçaient de plus en plus. Fatima, elle aussi, était retournée à sa vie
parmi les siens. Rachid et Mohamed, qui n’étaient de toute façon jamais
venus, continuaient leurs trafics. La mère allait au marché avec son
panier à roulette. Souvent nous raccompagnions Smaïl rue d’Angoulême en
fin de journée et parfois nous montions avec lui pour prendre des
nouvelles de la famille. Les choses se remettaient à peu près en place,
cahin-caha, sans beaucoup de changement. Je me souviens d’un samedi où je
l’ai emmené, avec un autre patient, voir le « Grand Bleu » au cinéma (nous
sortions tous les week end, en ce temps-là, avec tous les patients quel
que soit leur état, on se partageait les voitures de service, un petit
groupe partait dans les bois, l’autre se promener à Paris, par exemple) je
l’ai perdu au bout d’un quart d’heure. Non pas que le film ne lui ait pas
plu, Non pas qu’il l’ait angoissé, ce qui aurait été possible avec le «
Grand Bleu », je crois franchement qu’il lui avait été indifférent. Il
était tout simplement impossible que Smaïl aille au cinéma : il ne pouvait
pas rester un quart d’heure sans fumer. Il était tout simplement sorti
fumer dehors et était retourné au Vingt-six sans nous attendre. Nous
l’avons retrouvé devant la porte fermée à s’en griller une quinzième
(c’était la version longue.) Je me souviens de son rire et de la voix
suraiguë qu’il prenait quand il voulait exprimer de la joie ou du plaisir,
et de son sourire qui barrait tout son visage d’une oreille à l’autre,
mais le rictus de douleur, les pleurs et les cris déchirants n’étaient
jamais loin. Je me souviens quand ça n’allait pas du tout. En général il
cessait de venir pendant quelques jours. La mère, en allant ou en revenant
du marché, sonnait à la porte du Vingt-six, Elle entrait, tirant toujours
son panier à roulette derrière elle dans le couloir, sa petite silhouette
blanche s’encadrait dans la porte du bureau et, rassemblant tout son
courage, elle parvenait à dire : « Smaïl, ça va pas ». Il ne fallait pas
en demander plus. Elle ne savait pas en dire plus. Quand la mère disait
que Smaïl n’allait pas, c’est que Smaïl n’allait pas du tout, parce que
par exemple quand Smaïl allait comme d’habitude, c’est à dire simplement
mal, elle disait, si on le lui demandait : « Smaïl, ça va » avec un
charmant petit hochement de tête. Donc il se passait dans la famille
quelque chose qui touchait à l’insupportable, qui n’était pas dû à Smaïl,
la plupart du temps, ni à une quelconque évolution de sa maladie pour «
elle-même » : seulement Smaïl fonctionnait comme bouc émissaire, comme
caisse de résonance, il occupait le devant de la scène, il s’était assigné
la tâche de tromper l’ennemi, de faire diversion, de sauver la famille
coûte que coûte. Il fallait toujours qu’il se mette en avant. Nous
apprîmes à reconnaître dans l’aggravation de son état, les moments où par
exemple les frères étaient en difficulté, avait des ennuis avec la police
ou d’autres mauvais garçons, où le petit Amar en faisait voir de toutes
les couleurs aux éducateurs de rue et à ses maîtres à l’école ou quand il
y avait de mauvaises nouvelles d’Algérie. Smaïl finissait toujours par
débouler, mais aussi nous lui rendions visite chez lui. Nous le trouvions
prêt pour la guerre sainte, un foulard noué autour du front, par exemple,
ce qui faisait ressembler son visage, aux joues toujours creuses et mal
rasées et aux yeux qui lançaient des éclairs, à celui d’un Dieu guerrier
et vengeur. Dans ces moment-là, il acceptait souvent une injection de
sédatifs, mais pas toujours, il s’enfuyait. Nos relations étaient
chaotiques. Il fallait parfois négocier de longs jours pour qu’il accepte
un traitement. posted by grossmann francis |
3/18/2003
Pensée de la nuit N° 13 "Après avoir contemplé la lune Mon
ombre Me raccompagne" Sodo, Haiku posted by
grossmann francis | 3/18/2003
lundi
Histoire de Smaïl (épisode 7)
Nous sommes au Zoo de
Vincennes, avec Smaïl, Patrick et Marie Annick. C’est une belle matinée de
début de printemps. Smaïl marche seul devant, il ne se promène pas, il
fuit, tout droit, il cherche la sortie. Nous nous pressons atterrés
derrière lui, défaits. Nous passons à toute allure devant le rocher des
ours ou se tient le dromadaire qui promène les enfants. Smaïl n’a pas un
regard pour le dromadaire. C’est le fiasco. La promenade, minutieusement
préparée depuis plusieurs semaines tourne à la déroute, à la retraite de
Russie. Prévue pour la journée, la ballade-souvenir aura duré en tout et
pour tout un quart d’heure, au pas de course. Nous retrouvons la voiture,
Smaïl s’y engouffre et nous retournons à Corbeil en silence. Ce qui est
extrêmement rare avec Smaïl, je veux dire le silence. Il regarde le
paysage défiler à travers la vitre, l’air sombre et déterminé, mais pas un
mot. Bien sûr nous sommes en colère, Patrick, Marie Annick et moi. Nous ne
comprenons pas pourquoi Smaïl a délibérément tout gâché. C’était pourtant
lui, Smaïl, qui, au cours des entretiens avec Marie Annick et Patrick
s’était souvenu de son instituteur, quand il était petit, qui les avait
amenés lui et sa classe faire une promenade au Zoo de Vincennes et que
même il avait fait un tour de dromadaire. Un peu auparavant, Patrick et
Marie Annick avaient entrepris de faire parler Smaïl de son enfance, dans
l’idée de le « sortir » un peu de son monde délirant, au sens propre et au
sens figuré, en faisant appel à ses souvenirs, à son histoire. Il s’était
exécuté volontiers et leur avait servi, parmi quelques autres chromos,
celle de l’instituteur, toute pleine d’émotion et de bons sentiments : le
petit garçon émigré bien sage et très intelligent, débrouillard et modeste
à la fois. Comme d’autres. Smaïl donnait littéralement l’impression d’être
enfermé dans son délire, (« muré dans son délire » est une expression
consacrée) comme dans une bulle de fer résistant à l’espace, au temps, à
l’histoire et à la géographie, ne communiquant avec l’ « extérieur » qu’à
l’aide un appareillage compliqué, lourd, peu efficace, sans nuances, dont
le fonctionnement lui échappait, véritable labyrinthe impénétrable et qui,
de fait, était le délire lui-même, ultime tentative de guérison. Deux
solutions pour communiquer : entrer en force, maintenir ouvert le moindre
entrebâillement de la bulle par tous les moyens et tirer au dehors par le
bras ou la jambe qu’on a pu attraper, même si ça fait mal ( avec les
neuroleptiques pour calmer cette douleur) ou reconstituer les plans de
l’appareil, remonter patiemment les canalisations, parcourir toutes les
ramifications, rebrousser chemin dans tous les culs-de-sac, boucler toutes
les boucles, faire de la topographie, se transformer en géomètre, pour au
bout du compte se glisser un peu dans la bulle (« tu me fais un peu de
place Smaïl ? ») et naviguer à deux. « En pays de psychose, je ne suis pas
interprète, je suis topographe ou géomètre » dit Jean Claude Pollack.
Tenter de « sortir » quelqu’un de son délire, comme on dit, même avec les
meilleures intentions du monde, même si parfois le succès est au bout,
malgré toute la douceur que vous pouvez y mettre, est toujours une action
violente, une effraction, un passage en force. Et des passages en force,
il en avait connu, notre Smaïl, dans son existence de « pensionnaire » des
hôpitaux psychiatriques, il avait appris à se méfier, à louvoyer, à
protéger la bulle, à donner le change. Il était un vétéran des
neuroleptiques, un praticien rompu à toutes les subtilités des entretiens
psychothérapiques. Il nous a appris pas mal de psychiatrie. Certes, il
était entré dans le jeu de Patrick et Marie Annick, mais à moitié
seulement : il « savait » se souvenir, pas besoin de le tenir pour un
robot. Des souvenirs, d’ailleurs, il en avait à la pelle, autant que vous
voulez. Attention, je ne vous ai rien donné, je vous ai juste dit des
mots, parce que vous m’en avez demandé, mais ce ne sont que des mots, vous
n’êtes pas entrés en moi, vous ne me possédez pas encore, d’ailleurs c’est
moi qui vous possède. Si vous aviez cru que le Zoo de Vincennes
m’importait vraiment, vous vous êtes trompés. Je vous ai bien eu, moi, le
Zoo de Vincennes, ce n’est que mon histoire, et elle n’est pas prête de me
rattraper, foi de petit Smaïl, la seule chose qui compte pour moi ce sont
les prophéties des cadavres morts de la Kabylie, voilà. Rien, vous ne
savez rien. Rien de moi. Tel était le sens de la leçon que Smaïl nous
avait donné aujourd’hui et, même s’il faisait la tête, dans la 4L du
service qui filait sur l’autoroute, il fallait se rendre à l’évidence :
c’était un dur à cuire, un loubard, exactement comme ses frères. posted by grossmann francis | 3/17/2003
À cet endroit la Seine s'écoule en un ou deux méandres. Ils suivent
l'étroite route, presque un chemin, qui longe le fleuve en le descendant
du Barrage du Coudray à la piscine de Corbeil. Rive gauche. Elle a
brutalement décidé de passer par-là, de retour de Fontainebleau. Ils
roulent à très faible allure. Elle est au volant. Le ciel d'hiver est bas.
La lumière est terne. Ils vont si lentement qu'ils ont le temps de tout
voir : c'est même une sorte de passage en revue, une révision. Le Barrage,
ou plutôt l'écluse comme elle le fait remarquer, l'imposante passerelle
métallique peinte en bleu sale, La Renommée, restaurant à la terrasse
désertée à cette époque de l'année, des bicoques sans forme, des maisons
de parisiens prétentieuses ou de vieilles demeures vides cachées derrière
des murs gris, l'auberge du Barrage, avec des parasols en berne, qui a
scandé leur histoire, où ils ont fêté des anniversaires, des arbres
dénudés, des pontons disloqués par la récente tempête, des barques
éventrées à demi coulées, du bois mort qui flotte, cet étrange bâtiment
industriel désaffecté depuis toujours, entre le fleuve et la route, en
arrivant sur Corbeil. Ils ne se parlent pas beaucoup. Elle lui montre de
curieux oiseaux noirs à bec court qui nagent sur l'eau, parmi les canards
plus familiers. Ils n'en avaient jamais vu par ici. Il se demande si ce ne
sont pas des cormorans. Mais il n'en est pas sûr. Parfois il faut se garer
pour laisser passer une voiture en sens inverse ou un pressé qui veut les
doubler. Il la regarde conduire, attentive. Il déborde d'une tendresse
presque imbécile. Il ne dit rien. Combien de fois ont-ils longé ce chemin,
à pied ou en voiture ? Combien de serments y ont-ils échangés ? Combien de
disputes y ont-elles été consommées ? Il se demande si elle ressent la
même chose que lui, cette nostalgie, mais n'ose pas l'interroger. Elle
conduit en silence. Ils dépassent la piscine et entrent dans Corbeil.
Dans deux minutes, arrivés à la place Léon Cassé, ils vont se quitter.
Comme toujours. Il se dit qu'il est arrivé à ce point de sa vie : dire au
revoir aux choses. Il va passer le reste de sa vie à ça : retrouver les
choses pour leur dire au revoir. Quoiqu'il fasse pour se persuader du
contraire. Il se dit qu'il y aura de la douceur en cela. Si au moins il
arrivait à ça, dire au revoir aux choses, les quitter, avec tendresse,
mais sans regret, en prenant le temps qu'il faut, ça serait bien. Nous
passons notre jeunesse à découvrir le monde, à dire bonjour aux choses, à
les accueillir, les rencontrer, les perdre, les retrouver. Puis nous
croyons qu'elles sont à nous pour toujours. Mais en vérité il faut les
rendre. Les rendre à elles-mêmes, à leur nature de choses, parce qu'elles
sont éternelles, elles, et pas nous. Le moment vient où il faut rebrousser
chemin, dire au revoir aux choses. C'est le moment du détachement. Cela
devrait durer aussi longtemps que la jeunesse, refaire le chemin en sens
inverse, tranquillement, lentement, précisément. Longer les fleuves à
contre courant. Les voici arrivés Place Léon Cassé. (écrit le 21 janvier
1999) posted by grossmann francis | 3/17/2003
vendredi
Histoire de Smaïl (épisode 6)
La question était venue en
causant. Si Smaïl savait dormir, comme il le prétendait, le problème
n’était donc pas qu’il dorme, puisqu’il savait, Le problème était donc de
déterminer où Smaïl allait bien pouvoir dormir. Lui, disait : « Dans un
lit, tiens ! », et nous reprenions : « Bien sûr, dans un lit ! » Mais y
avait-t-il un lit quelque part pour Smaïl ? En tout cas, manifestement, il
n’y avait pas de lit à la maison ou, pour le moins, Smaïl n’était pas
prioritaire dans le lit voisin de celui de sa mère, c’était Mustapha qui
l’occupait, celui-là, et pas question de changer l’ordre préférentiel,
d’ailleurs Mustapha nous le faisait bien savoir, tout en restant
totalement mutique, dans les entretiens avec toute la famille, quand il se
mettait en colère dès qu’on abordait la question du « lit pour Smaïl », et
qu’il claquait la porte du bureau, on le retrouvait dans le hall des
Mozards à fumer cigarette sur cigarette (je n’ai jamais vu personne fumer
autant que Mustapha, les doigts de ses deux mains en étaient jaunes et
crevassés.) Il y avait bien celui du Vingt-six, de lit, mais tout le monde
comprenait bien qu’il ne s’agissait que d’un lit transitoire, d’un
lit-relais, d’un lit de secours en somme, qu’il faudrait bien quitter un
jour, pour laisser la place à un autre patient en mal de nuits blanches.
Alors, nous reprenions notre question : « Quel lit pour Smaïl ? » et la
famille tout entière se taisait, baissait la tête en se prenait le front
pour réfléchir et la relevait sans avoir trouvé de solution. C’est
probablement vers cette époque que Smaïl se mit à considérer qu’il avait
deux maisons tout en sachant que cela ne résolvait en rien la question de
sa place dans la famille et à l’intérieure même de ces maisons. La
première, rue d’Angoulême, auprès de sa mère qu’il disputait sans trop
d’espoir à Mustapha et la seconde, au vingt-six de la rue des Chevaliers
Saint Jean, auprès d’un simulacre de père, dira-t-on, qui était une sorte
de maison de replis, de secours parfois. Un asile en quelque sorte, mais
pas aussi tranquille que l’hôpital psychiatrique, s’il s’y était une fois
fait oublier, ce qui n’est pas sûr, un asile où il ne pouvait pas
s’abandonner. En tout cas la question du « lit pour Smaïl », elle, ne fut
jamais résolue, même celle de son lit de mort, comme on le verra plus
tard. Smaïl lui-même, d’ailleurs, tenait à cette place marginale de
veilleur, de vigie et faisait tout pour ne pas s’en laisser assigner, de
place. Le père était mort. Sa parole était tombée. Smaïl avait décidé de
ramasser cette parole morte, cette dépouille, qui ne voulait plus dire que
l’absence, de la reprendre, pour la porter à sa manière, comme un étendard
ou un flambeau, comme si la mort de son père lui avait donné la victoire
et en même temps la folie, indéfectiblement. posted
by grossmann francis | 3/14/2003
jeudi
La pêche sur la toile est toujours aussi chiche, par les temps qui
courrent. Je vous ai tout de même ramené ça : c'est mignon,
bon. posted by grossmann francis | 3/13/2003
Promenade quai de la gare, si
le coeur vous en dit posted by grossmann francis
| 3/13/2003
Pensée de la nuit N° 12 " Comment aurais-je aimé écrire ? Comme un
vieux grec qui évoque les morts et effraie les vivants. Ou comme un yeti
qui erre seul pieds nus. Noter la montagne, consigner la mer à
l'aide d'une fine aiguille, telle l'esquisse d'un motif de broderie.
Ecrire comme uin marchand ambulant russe en route pour la Chine :
il a trouvé une cabane. Il l'ébauche. Le soir il observe, la nuit il
dessine, et à l'aube il a fini. Il paie son écot et s'en va au point du
jour" Amos OZ, Seule la mer posted by grossmann
francis | 3/13/2003
Histoire de Smaïl (épisode 5)
Dire que tout devint
facile, et que le reste de notre histoire avec lui fut un long chemin vers
la guérison est très éloigné de la vérité. Je peux affirmer que la vie de
Smaïl a été un enfer, d’un bout à l’autre, sans aucun répit d’aucune
sorte, y compris parmi nous. Néanmoins, ce fut le début d’une sorte d’état
de grâce où, Smaïl, sans jamais se départir de ce qui constituait sa
radicale altérité, sans jamais accepter une seconde de quitter la position
sur laquelle il campait désespérément depuis si longtemps, voulut bien
nous montrer qu’il « savait », comme il l’avait dit à Dany, de quoi notre
monde était fait, et, qu’il pouvait, jusqu’à un certain point, nous y
accompagner. Mais delà à y faire des séjours prolongés, où y immerger un
peu plus que le bout de l’orteil, il y avait un fossé qu’il ne se résolut
jamais à franchir. Je peux seulement dire ceci, qui n’est rien d’autre
qu’un constat : à partir de ce moment là, et sauf au moment de sa mort,
c’est à dire pendant plus de dix ans, Smaïl ne retourna jamais à l’hôpital
psychiatrique. Il y eut à nouveau des moments plus que difficiles, où
Smaïl nous conduisit encore plus loin dans le découragement que lors de
ses premiers moments au vingt-six, mais aussi des périodes comme celle de
la « clé », où il semblait vraiment trouver un peu de paix. C’était les
moments où il se faisait vraiment gardien de la maison. De sa place
favorite, derrière la table de la cuisine, il surveillait les allées et
venues, et faisait, à haute voix, mais sans hurler, des commentaires
ésotériques, donnait des ordres un peu bizarres qu’il ne se souciait pas
de voir exécutés. Nous avions relancé le travail avec la famille. Je me
souviens de l’oncle Amar, désolé de la malédiction qui pesait sur la
descendance mâle de son frère mort, surtout sur Smaïl et Mustapha, mais
pas prêt du tout à nous décerner le titre de thérapeutes efficaces : il en
avait vu bien d'autres. Il ne se montrait pas certain que notre projet de
soigner Smaïl ailleurs qu'à l'hôpital était vraiment une bonne idée. Je
crois même qu'il soupçonnait en nous un peu de présomption. Nous vîmes
aussi la sœur Fatima, à fleur de peau, partagée entre sa tendresse de
fille aimante et reconnaissante, ses devoirs de sœur et la sauvegarde en
urgence de sa "vie privée", avec son mari et ses enfants, dont elle ne
voulut jamais nous parler comme si celle-ci avait pu, par notre simple
contact, être infectée par la folie de ses frères. Nous comprîmes qu'il ne
fallait pas trop lui en demander, d'autant qu'il était évident qu'elle
veillait de loin, à sa manière, avec tout l'amour (et aussi la
culpabilité) dont elle était capable sur la partie maudite de sa famille
(Zacchia, L'autre sœur ne se manifesta que bien plus tard, quand ce fut la
fin, mais qui peut lui en vouloir.) La mère, donc, Rachid, sa femme et ses
deux enfants, Mustapha et Smaïl vivaient à sept (et à huit quand Mohamed
revenait squatter, après l'échec inéluctable de ses minables aventures)
dans ces deux pièces de la rue d'Angoulême, donnant sur une cour triste,
perché au premier étage au bout d'un escalier tout sombre et tout droit.
Le reste de la famille s'était cotisé pour leur acheter ce logement
insalubre, pour qu'on ne puisse plus les expulser, pour qu'on ait pas un
jour à les héberger. La mère et les deux enfants fous dormaient dans la
même chambre. Nous y avons parfois pénétré, surtout quand Mustapha ou
Smaïl étaient alités pour une grippe par exemple ou que tout à coup,
Smaïl, après des semaines d'insomnie, cédait à un sommeil de plusieurs
jours. Mais dans la chambre ne pouvaient tenir que deux lits : celui de la
mère et celui de Mustapha, avec à peine l'espace pour circuler entre les
deux. Comme Smaïl ne dormait presque jamais, le problème du manque de
place avait été radicalement résolu. Pas de lit pour Smaïl. Il passait ses
nuit, attablé à la table de la cuisine, à jeter ses anathèmes, ou bien
dehors, quand la patience de la maisonnée avait atteint ses limites. Nous
aurions pu, si nous avions été nous même en proie à l'insomnie, le voir
errer, vers quatre heures du matin, sur les trottoirs de la rue de Paris
ou le croiser rue Feray attendant l'ouverture des cafés arabes ou bien
celle du Vingt-six. Rachid, sa femme et ses deux enfants occupaient
l'autre chambre qui était toujours fermée quand nous venions : nous avons
ainsi toujours ignoré de quelle manière s'y agençait l'entassement. Le
reste de l'appartement était une cuisine, au sol de tomettes rouges
inégal, sur laquelle donnaient les chambres, où la mère et la femme de
Rachid, silencieuses, s'afféraient toute la journée et où, même quand ce
n'était pas le temps du Ramadan, chauffait toujours une gamelle de Chorba
aux vermicelles. posted by grossmann francis
| 3/13/2003
Fenêtre sur cour N° 9

La même cour, mais pas la même fenêtre (celle de la
cuisine) posted by grossmann francis | 3/13/2003
lundi
Histoire de Smaïl (épisode 4)
Deux semaines après son
arrivé au vingt-six, Smaïl ne dormait toujours pas. Il passait ses nuits à
arpenter la maison de haut en bas, faisait craquer terriblement les
marches de l'escalier et hurlait ses imprécations. Personne ne dormait. Il
mangeait très peu et s'écroulait parfois quelques heures dans un sommeil
comateux d'où il n'émergeait que pour hurler plus fort. Nous ne pouvions
pas l'approcher, impressionnés par cette colère inextinguible dont nous
savions bien ne pas être la cause mais dont nous redoutions les effets.
Malgré tout, Smaïl acceptait les traitements que nous lui proposions, y
compris injectables, mais rien n'y faisait. Nous ne savions plus à quel
saint nous vouer. Les autres patients se terraient dans leurs chambres, la
fatigue se lisait sur les visages. Il fallait absolument une idée, sous
peine de renoncement. C'est Dany Bolzo qui l'eut, un jour. Elle s'était
souvenue d'une berceuse kabyle dont elle avait lu les paroles dans un
recueil, elle lui en avait lu les paroles en Français et il s’était
souvenu de la chanson en Arabe, il avait même tenté de la fredonner. Il y
était question d’un enfant qui s’endormait, comme dans toutes les
berceuses. La maman glissait la clé de la maison sous son oreiller pour
chasser les djinns et les mauvais rêves. Dany ne proposa pas de glisser la
clé de la maison du 26 sous l’oreiller de Smaïl mais de lui confier, tout
simplement, un soir après le dîner. Smaïl la prit sans surprise et
l’introduisit simplement, avec un sourire entendu, dans la poche
intérieure de son veston. Après quoi la soirée se passa comme d’habitude,
avec les allées et venues habituelles, la veillée dans le bureau et la
télé qui marchait toute seule. Vers vingt-trois heures tout était calme, à
minuit aussi et deux heures du matin encore. Tout le monde dormit tout son
saoul. Certains, le lendemain, rattrapaient même le temps perdu et
faisaient la grasse matinée. Smaïl attendait, assis à la place qui allait
désormais devenir la sienne, à la table de la cuisine, près de la porte,
tranquillement, que la maison se réveille. Pas que la maison fut tout à
coup devenue silencieuse, pas qu’on se soit mis, comme par miracle à
chuchoter et éviter d’élever la voix, pas que Smaïl lui même aie beaucoup
dormi, pas qu’il aie renoncé une seconde à sa colère inassouvissable, mais
quelque chose qui s’apparentait à la paix, à la trêve, était advenu. Si
nous avions été croyants, nous aurions appelé ça le « miracle de la clé »
et nous aurions demandé qu’on instruise un procès en canonisation du
vivant même de Dany, mais nous fûmes simplement fiers de nous, fiers
d’avoir tenu, d’avoir su résister à notre envie de baisser les bras, de
renvoyer Smaïl à l’hôpital psychiatrique, fiers d’avoir su chercher, avec
acharnement, à maintenir la relation, à laisser Smaïl saisir la bonne
occasion de baisser un peu la garde. Dany lui demanda : « Bien dormi,
Smaïl ? », il répondit par un grand sourire silencieux et porta la main à
sa poche de chemise. Il en extirpa la clé de la maison qu’il rendit à
Dany, puis il ajouta, sans répondre à la question : « Il sait dormir, tu
vois, le petit Smaïl! » Voilà, c’était ça la grande nouvelle : Smaïl
savait dormir. Qu’on se le dise ! posted by
grossmann francis | 3/10/2003
dimanche
Je me souviens de Joseph
Ujlaki et de Roberto Benzi
. Pourquoi les deux ensemble ? Je me souviens très bien de Joseph
Ujlaki avant centre du Racing de Paris. A cette époque il y avait la même
rivalité entre le stade de Reims et le Racing de Paris qu'entre le PSG et
l'OM de nos jours. Je me souviens que j' étais supporter de Stade de Reims
et que mon copain Alain était supporter de Racing. C'était un fan
d'Ujlaki. Je me souviens très bien d'un dispute à ce sujet, sur le chemin
du Lycée, rue Soufflot. Pour ce qui est de Roberto Benzi, c'est une scène
d'un film à la télé, "Prélude à la gloire", où, jouant son propre rôle, il
dirige un orchestre symphonique à huit ans en venant à bout des vieux
instrumentistes les plus endurcis. J'ai longtemps cru que Roberto Benzi
avait été un produit de marketing et que, devenu adulte, on l'avait
oublié, qu'il ne faisait plus de musique, si jamais il en avait vraiment
fait. Or c'est, encore de nos jours, un chef d'orchestre tout à fait
honnête et reconnu. posted by grossmann francis
| 3/9/2003
Pensée de la nuit N° 11 : "Nulla dies sine linea". Amiel,
journal posted by grossmann francis | 3/9/2003
Histoire de Smaïl (épisode 3)
Smaïl, avant, il ne
dormait jamais. Il parlait toute la nuit, il parlait tout le jour. Non
seulement il parle, mais il harangue, il vitupère, il apostrophe, il
menace. Les voisins viennent se plaindre à la psychiatrie de secteur parce
que la police ne veut pas se déranger et finissent par déménager. Rien n'y
fait, ni les mauvais traitements de Rachid, ni les insultes d'Amar, ni les
prières de la mère, ni les grosses doses de neuroleptiques même rajoutés à
son insu dans la soupe. Il a une voix très grave et très forte. Il prédit
tout et tout le temps, il a quelque chose du prophète, voire de Dieu
lui-même : il fait le monde au fur et à mesure, c'est le tuteur céleste,
le maître de tout. Il parle de lui à la troisième personne, pas comme les
enfants mais comme les rois, fait l'inquisiteur et jette des anathèmes.
Ses lamentations sont plus tonitruantes que celles de Jérémie. A la fin,
tout le monde devient fou. Pas moyen de le faire taire. Même à l'HP,
parfois il met des mois à se taire et à dormir la nuit. Alors, parfois,
les frères lui sautent dessus, sauf Mustapha, sans demander son avis à la
mère, mais elle n'en peut pas plus que les autres, et le déposent de force
aux urgences comme un paquet. Là, personne n'ose s'approcher de lui, il
prend ça pour du respect, on appelle le psychiatre de garde et on l'envoie
à l'HP la plupart du temps contre son gré. C'est comme ça, qu'un jour,
Smaïl arrive au Vingt-Six au lieu d'atterrir à l'HP. Il aurait peut-être
préféré, lui, mais c'est une époque où l'HP ne veut plus de lui. Le
Vingt-Six, il n'a jamais trouvé ça bien. Ses repères y sont tout
chamboulés. Personne ne respecte personne. Ça n'est pas ordonné, pas en
règle, les infirmiers n'obéissent pas aux médecins, et les
"pensionnaires", c'est encore pire, ils font ce qu'ils veulent : Comme il
n'y a pas de cafétéria, on les retrouve toujours au café du coin, ils
entrent et sortent sans prévenir, passent même des nuits dehors et on ne
sait pas où ils sont, ils prennent leur traitement quand ils ont le temps
parce qu'il n'y a pas de distribution à heures fixes. Smaïl ne s'y
retrouve plus. L'absence d'ordre immuable l'empêche de tout prévoir à
l'avance, ce qui forcément nuit à ses qualités de prophète et diminue son
rendement de conseiller spécial du médecin chef. Et d'ailleurs il n'y a
même pas de médecin chef. Bref, Smaïl est de la vielle école, le Vingt-Six
n'est pas assez classique pour prophétiser correctement. "Méfie-toi,
méfie-toi, Le petit Smaïl te le dis, tu n'es pas obéi comme il faut, les
infirmiers, ils traitent mal les pensionnaires" ne cesse-t-il de répéter
de sa voix de basse noble pleine de trémolos théâtraux. Je suis le sujet
de Smaïl, non pas seulement celui de son étrange royaume peuplé d'enfants
morts ressuscités, mais sujet-créature au service de sa toute puissance.
Smaïl fixe les rôles : il se fait d'emblée Docteur Mabuse de peur d'être
lui-même abusé, possédé. Qui peut le plus, peut le moins : en contrôlant
l'univers, il contrôle son espace proche et du même coup le médecin qu'il
contient. Il y a parfois des ratés. Des personnages plus ou moins
secondaires lui échappent. Tout maître est contesté aux marges de ses
terres : il y a toujours une dissidence à mater, des contrevenants à
tancer, des brebis égarées à remettre sur le droit chemin. Ne jamais
relâcher la vigilance, se méfier de tout et de tous, on connaît ces
paranoïas de tyrans. Je suis son instrument. Je ne suis que la main qui
signe des ordonnances télépathiques. Quand je le conduis en voiture, pour
l’accompagner chez sa mère, par exemple, il téléguide mes mouvements sur
le volant et c’est lui qui conduit la voiture par la force de sa pensée.
Il ne faut soigner que lui. A tout instant. S'il possède son médecin,
c'est plus pour en avoir toujours un près de lui que pour le tenir à
distance. D'autres aussi, au plus fort de leur angoisse, disent qu'ils
sont psychiatres ou chirurgiens. On dit qu'ils refusent les soins. C'est
faux. Ils en veulent trop. La souffrance se retourne en doigt de gant :
quand on va encore plus que très mal, il arrive qu'on ne meure pas, il
arrive qu'on passe de l'autre côté du miroir, on devient médecin... ou
Napoléon. Aujourd'hui je reçois l'oncle Amar et la mère de Smaïl. L’oncle
Amar vit à El Biar, près d'Alger, deux de ses enfants sont médecins. On
dirait qu'il n'a pas vieilli malgré tout ce temps, bien propret, rasé de
près sous sa toque de mouton. Il reste un homme du peuple mais son
français policé et suranné a quelque chose de noble. Un côté Algérie
française qui rassure... C'est un homme bon, un sage. La maman est belle
et lisse sous son foulard et ses tatouages. Ses mains sont posées sur ses
genoux. Elle suit la conversation avec attention mais n'intervient pas. Je
ne l'ai jamais entendue dire plus de trois mots en français. C'est l'oncle
qui parle pour elle. Depuis un moment elle a le projet de retourner en
Algérie, dans sa belle-famille. Bien sûr, elle voudrait emmener Smaïl et
Mustapha, pas question qu'elle s'en sépare. Mais Smaïl se soigne à
l'hôpital, comment faire ? L'oncle Amar pose de questions précises sur la
maladie et le pronostic, je lui réponds avec franchise. J’observe la mère
: elle a tout compris, elle ne sourcille même pas. Trois mots suffisent à
l'oncle pour tout traduire. Il prend la décision : Smaïl serait trop mal
soigné s'il retournait maintenant en Algérie, surtout avec les événements,
il vaut mieux que nous continuions à nous en occuper. Je le pense aussi.
La mère approuve avec un soupir. posted by
grossmann francis | 3/9/2003
Fenêtre sur cour N° 8
 posted by grossmann francis | 3/9/2003
vendredi
Histoire de Smaïl (épisode 2)
La mère, elle a fait le
pèlerinage à La Mecque. On se demande comment elle a pu se le payer,
économiser sur quoi. C'est peut être une bonne action de Rachid ou des
deux filles Zachia et Fatima qui ont fait des études, se sont mariées et
ont une bonne vie. On a tous cru qu'elle n'en reviendrait jamais, que
Smaïl et Mustapha allaient définitivement rester orphelins. Pas seulement
parce que c'était l'année de cet effroyable accident où des centaines de
pèlerins s'étaient fait écraser dans une bousculade, mais parce qu'elle
était partie à bout de force, un moment où Smaïl et Mustapha étaient plus
fous que jamais et parce que c'était la seule fois où elle les laissait.
Nous nous étions occupé de notre mieux de Smaïl et de Mustapha en son
absence et nous nous étions préparés à tout. Elle est revenue, après une
très longue absence, on n'y croyait plus, on aurait dit un ange du ciel
avec sa jolie bouille ronde et ses tatouages sous son fichu blanc. Il
fallait voir la joie de Smaïl et sa fierté, lui qui, comme tous les autres
hommes de la famille l'avait toujours traitée comme une moins que rien. Ça
lui avait donné un de ses fameux coups de sagesse qui ne duraient pas mais
qui était toujours ça de pris. Comme si c'était lui, le Hadji. Ils
recevaient gravement tous les deux, assis par terre en tailleur sur les
tomettes rouges de l'appartement, les femmes du quartier qui leur
faisaient les visites respectueuses traditionnelles. Alors, on a à nouveau
cru qu'elle allait encore mourir parce que justement elle était revenue et
que c'était la seule chose qui lui restait à faire de mourir, parce
qu'elle était vraiment très vieille et qu'elle avait presque atteint la
sainteté. Mais elle n'est pas morte. Elle a continué à revenir. Au fond,
toutes ces années, on a toujours cru qu'elle allait mourir bientôt parce
qu'elle ne pouvait plus continuer à porter toute seule sans jamais se
plaindre toute cette famille déchirée, parce que ce n'est pas humain,
parce qu'elle avait droit à un peu de Paradis. Mais elle ne mourait pas,
elle revenait toujours du marché, on la voyait tourner le coin de la rue,
avec son cabas à roulettes, avancer en se balançant le regard droit devant
elle. Elle n'est toujours pas morte. Peut-être elle a cent ans, aucun de
ses enfants ne connaît son âge. C'est Smaïl qui va mourir le premier, le
premier de tous après le père, d'une forme de cancer du poumon
particulièrement incurable. Depuis qu'il est hospitalisé, elle ne dort
plus dans l'appartement aux tomettes rouges où ils continuent de tous
s'entasser, elle dort juste en face de l'hôpital, à Montconseil, chez des
cousins, pour être plus près de lui. Elle lui rend visite tous les jours.
Elle vient se planter en silence devant le lit où Smaïl la houspille comme
il n'a jamais cessé de le faire, elle ne s'assoie jamais et ne sort en
soupirant que quand il dort, assommé par la chimio, sans déranger
personne.
posted by grossmann francis |
3/7/2003
Fenêtre sur cour N° 7
![le fantôme enfin démasqué]() posted by grossmann francis | 3/7/2003
mercredi
Histoire de Smaïl (épisode 1) :
La première fois que
je suis allé rendre visite à Smaïl, je ne l'ai pas vu. C'était dans le
vieux temps des Mozards, vers le milieu des années soixante-dix, en hiver.
C'était à Soisy sur Seine, en pleine ville. Leur maison, on aurait dit un
squat. D'ailleurs, on allait la vendre, le propriétaire les chassait. Il y
avait une grille rouillée, un jardin aux mauvaises herbes gelées, une
pièce nue avec un brasero. Les frères de Smaïl y jetaient des bouts de
planches ou de meubles cassés, le visage fermé. Les fenêtres étaient
ouvertes à cause de la fumée. Il faisait froid, le brasero ne servait pas
à grand chose. Rachid m'impressionnait, il était jeune et violent. Il
portait un blouson de moto en cuir élimé, il avait déjà la voix éraillée.
Mohamed s'agitait comme un dément pour attiser le brasero. Les frères
parlaient arabe, ils faisaient comme si nous n'étions pas là. La mère se
tenait à l'écart. Elle était silencieuse, elle ne faisait rien pour une
fois, elle se chauffait de loin. Le père était mort depuis longtemps. Il
avait eu sa crise cardiaque. Zachia et Fatima, les deux jeunes sœurs,
n'étaient pas là, elles avaient compris comment sauver leurs peaux. Il y
avait Mustapha, le jumeau de Smaïl en folie, mais Mustapha, c’est le fou
sage, celui qui se tait, subit sans rien dire, pas loin de sa mère, alors
que Smaïl est le fou hurlant, celui par qui le scandale arrive toujours.
Amar n'était pas encore né. Rachid n’était pas encore marié. Il nous
parla, il dit : "Smaïl, on n'en veut plus, il est irrécupérable, vous
n'avez qu'à le piquer. Comme un chien » Et il se tut. Smaïl, dans une
chambre à l'étage se pelait de froid et ne voulait pas descendre. La mère
s'excusait. Elle portait sur son visage rond toute la misère du monde.
Quand je vis Smaïl, c'était quelques années plus tard, aux Mozards. A
cette époque là, il faisait de longs et fréquents séjours à l'hôpital
psychiatrique. Il avait de longs cheveux bouclés et portait des pantalons
patte d’éléphant à carreaux beiges et gris, récupérés. Il prophétisait au
cours d'une réunion soignants-soignés. Mustapha ne faisait pas partie de
l'assistance morne et muette. C'est tout ce dont je me souviens de la
jeunesse de Smaïl. Ça pourrait être un rêve. Je n'ai pas connu le café à
Soisy, la période de gloire dont parlait toujours Smaïl, celle où le père
régnait derrière le bar, sur la famille, les clients et la communauté.
Smaïl disait qu'il était dur et juste. Il avait répudié la mère une
première fois et l'avait reprise quand l'autre femme était morte. Elle
était revenue sans rien dire et s'était remise au travail. Puis le père
est mort à son tour et la famille a tout perdu. Rachid est juste devenu un
petit chef de bande avec Mohamed pour lieutenant et a continué de traiter
la mère comme le père. Maintenant, Rachid est un pépé. Il est chauve. Je
ne sais pas s'il est complètement rangé des barrières. On dirait un cave,
en pyjama rayé bleu ciel et blanc et petites lunettes de la Sécu dans le
service de pneumo de l'hôpital où il se fait soigner pour l'asthme.
Mohamed aussi, on le voit à l'hôpital, mais aux urgences, quand des
copains de galère l'accompagnent pour se faire décuiter. Il m'interpelle,
en souvenir d'un vieux temps pas si bon que ça, où, apprenti dealer, il
avait reçu dans une rixe un coup de rasoir en pleine figure. Il a gardé
longtemps une cicatrice qui rayait son visage de haut en bas. Maintenant,
elle s'estompe. Il ne joue plus les caïds. La prison l'a laminé. Il ne se
drogue plus, il boit. Ça avilit encore plus sûrement. Il y a quelques
années, son neveu Amar, le neveu de Smaïl et le fils de Rachid, celui qui
jouait sous la table quand nous venions voir Smaïl dans le nouveau taudis
que la famille a habité plus tard à Corbeil, m'a sévèrement agressé. Pour
rien. Je n'ai du mon salut qu'à la fuite. Je n'y suis jamais retourné. Je
me dis qu'Amar, il doit avoir dans les vingt-deux vingt-trois ans
maintenant, il en avait seize à l'époque, depuis longtemps les éducateurs
ont baissé les bras, un jour il tuera quelqu'un, peut-être. posted by grossmann francis | 3/5/2003
Petite précision technique : bien que dans l'ensemble BLOGGER
soit un logiciel assez convenable, pratique et tout, il lui arrive de
se comporter comme un cochon. Par exemple, il enregistre les archives
exactement quand il veut, c'est à dire au petit bonheur ! Il a mangé les
archives de novembre 2002 et février 2003. J'ai donc du créer une nouvelle
rubrique en LCD les ARCHIVES BIS où je renvoie à la main
(admirez la performance !) sur mes propres archives. Je sais, vous n'y
comprenez rien, moi non plus, mais ça marche, ne me demandez pas
comment...
Deuxième petite précision technique : comme je
vous l'açi plusieurs fois rappelé (notamment le 25 aout 2002) Les
premiers seront les derniers. C'est à dire que, quand vous
lisez les textes ici mis en ligne, les plus récent s'inscrive
au-dessus des plus anciens, comme des strates successives.
Le texte à épisodes qui va suivre (donc précéder, hé hé, vous me suivez ?)
se lit en quelque sorte à l'envers : Il se terminera par le début. Mais,
n'ayez crainte c'est très facile à suivre. posted by
grossmann francis | 3/5/2003
Fenêtre sur cour N° 6
 posted by grossmann francis | 3/5/2003
lundi
Pensée de la nuit N° 10 : "Je me suis si bien habitué à ne pas lire
que je ne lis même pas ce qui me tombe sous les yeux par hasard. Ce n'est
pas facile : on apprend à lire tout petit, et toute une vie on
reste esclave de ces trucs écrits qui vous tombent sous les yeux. J'ai
peut-être du faire un certain effort, les premiers temps pour
apprendre à ne pas lire, mais maintenant cela me vient tout naturellement.
Le secret est de ne pas éviter de regarder les motds écrits, au
contraire : il faut les regarder fixement jusqu'à ce qu'ils
disparaissent." Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver posted by grossmann francis | 3/3/2003

Nature morte, aux deux pieds
vivants, mais en chaussettes (noires). posted
by grossmann francis | 3/3/2003
préhibernoluthidolichospasmes : sanglots longs des violons de
l'automne, phénomène météomusical aux propriétés
homéoanémicardiomutilatoires, décrit pour la première fois par
Verlaine en 1866 (via "XYLOGLOTTE", évidemment)
posted by grossmann francis | 3/3/2003
Nature,
morte encore, mais, cette fois, aux deux pieds vivants. posted by grossmann francis | 3/3/2003
Je me souviens qu'on nous distribuait, une fois par semaine, à l'école
communale, du Viandox dans des
quarts en alu, on faisait la queue dans le préau ; je me souviens que le
Viandox, un jour, a été remplacé par du Banania chaud (ou
l'inverse). Je me souviens aussi des timbres anti tuberculeux. Les
deux souvenirs arrivent toujours ensemble. posted by
grossmann francis | 3/3/2003
dimanche
La pêche n'est pas très bonne sur le web, ces derniers temps, ne
trouvez vous pas ? (ou alors est-ce mon humeur ?). Pour cette nuit, voici
ce que j'ai trouvé : c'est pratique,
original, gratuit et à l'heure !. Que demander d'autre ? posted by grossmann francis | 3/2/2003
samedi
Pensée de la nuit N° 9 : "Il y a la lumière, tout autour, la lumière
du soir. Le soleil te prend sur le côté, quand c'est comme ça, c'est une
manière plus douce, les ombres se couchent démesurément, c'est une
manière qui a, en quelque sorte quelque chose d'affectueux - ce qui
explique peut-être comment il se fait qu'en général, il est plus
facile de se croire bon, le soir - alors qu'à midi, on pourrait presque
assasiner, ou pire : avoir l'idée d'assassiner, ou pire :
s'apercevoir qu'on serait capable d'avoir l'idée d'assasiner, ou pire : se
faire assassiner." Alessandro Baricco, chateau de la colère posted by grossmann francis | 3/1/2003
Il y a deux rues à Paris, celles de l’Amiral
Mouchez et du commandant
Mouchotte, dont je confonds toujours les noms. Les voies dédiées aux
militaires sont nombreuses dans les grandes villes (et aussi dans les
petites), elles témoignent d’un passé militaire toujours glorieux. Il
suffit pour s’en convaincre de considérer l’exemple du Général De Gaulle
qui, doit-on ajouter, a aussi été homme d’état, de ses avenues ou de ses
places, de son aéroport, voire de ses boulevards ou de ses ponts ( ses
rues existent, je l’ai vérifié, mais sont alors le plus souvent ornées du
qualificatif Grande, sauf en deux endroits dans la région parisienne, à
Maisons-Alfort et l’autre à Arcueil, misérables rues Charles de Gaulle,
sans le grade - alors qu’il est superflu pour la place Charles de Gaulle
ou pour l’aéroport – quant aux passages ou aux impasses, il n’y en a pas,
mais il existe un rond-point pas très glorieux du Général de Gaulle à
Noisy-le-sec, par exemple). Jacques Réda, s’est longuement penché, entre
autres, sur le cas de la rue des Colonels Renard, dans le seizième
arrondissement de Paris, et Jacques Roubaud a consacré tout un poème à la
Place du
Général Brocard dans le huitième. D’une manière générale, les
sous-officiers ne sont pas gâtés : si on peut recenser une unique rue de
Caporal (Peugeot), il n’y a pas de rue du Sergent Untel ni de brigadier
Chose ni de maréchal des logis Machin, à Paris, et ce n’est pas plus
fréquent en banlieue, contrairement à ce qu’on pourrait peut-être penser,
Il n’y a que deux rues dédiées à des Adjudants (Réau et Vincenot). Les
Lieutenants sont à peine plus gâtés : ils n’ont que sept rues et une seule
place (du Lieutenant Stéphane
Piobetta). Quand on passe aux officiers, ça s’arrange nettement avec
les capitaines qui sont vingt deux, les commandants, qui sont vingt et un,
et les colonels, trente sept avec les lieutenants-colonels. Les officiers
supérieurs, on s’en serait douté, sont eux parfaitement représentés avec
les généraux qui sont soixante sept (bien que Leclerc et de Gaulle
monopolisent un maximum), les maréchaux qui sont trente neuf (Leclerc tire
dans les deux catégories et Pétain a été disqualifié) et les amiraux, dix
huit, seulement, sans compter les Amiraux de la rue des
Amiraux. L’Amiral Mouchez, celui d’une des deux rue dont je veux
parler fait partie des dix-huit. Le commandant Mouchotte, celui de l’autre
rue, figure bien entre le commandant Lamy et le commandant Rivière. La rue
de l’Amiral Mouchez est une pénétrante, comme on dit, une radiale, on
l’emprunte pour aller de la périphérie au cœur de Paris. C’est celle que
j’emprunte plusieurs fois par semaine quand je me rend de chez moi, à
Gentilly, vers le quartier Latin, par exemple. Comme souvent pour les
radiales, elle naît d’une avenue, Pierre de Coubertin en l’occurrence, et
prend son nom après la traversée du boulevard des
Maréchaux, à l’exact endroit ou le boulevard Jourdan passe le relais
au boulevard Kellermann. D’ailleurs il suffit que je transcrive ces deux
noms pour qu’une difficulté nouvelle apparaisse : Jourdan et Kellermann
sont bien deux maréchaux d’Empire, mais on ne dit pas boulevard du
Maréchal Jourdan ni boulevard du Maréchal Kellermann. Quel est donc la
règle qui fait qu’on place ou ne place pas le grade du militaire en
question avant son nom ? Est-ce une question d’époque ? Donne-t-on le
grade uniquement pour l’époque républicaine (mais alors quid de la rue
l’Amiral d’Estaing ? de celle de l’Amiral de Coligny ?), ou au contraire,
n’enlève-t-on pas leur grade uniquement aux officiers d’empire, comme en
témoignent en outre le boulevard Ney, le boulevard Murat ou la rue Eblé.
Ou bien ajoute-on le grade militaire au nom justement quand celui-ci est
plutôt inconnu, comme Mouchez ou Stéphane Piobetta (et celui-là, il a le
prénom en plus) ? Ainsi, la rue Bayard et non du connétable Bayard, la
place de Lattre de Tassigny et non forcément du Maréchal de Lattre de
Tassigny etc. Bref, la question n’est pas résolue. Quoi qu’il en soit la
rue de l’Amiral Mouchez a encore une particularité : elle coupe l’axe
Alésia Tolbiac exactement à l’endroit où la rue d’Alésia devient la rue de
Tolbiac, elle est elle-même la frontière entre le quatorzième et le
treizième arrondissement. A ce point, elle se sépare en deux, par une
fourche, perd son nom et prolonge sa course vers le centre en deux bras,
la rue de la Santé, qui longe les murs de sainte Anne et plus loin ceux de
la prison du même nom, et la rue de la Glacière qui part un peu plus à
l’Est à l’assaut du cinquième et débouche dans la rue Gay-Lussac. La rue
du Commandant Mouchotte est beaucoup plus courte que la rue de l’Amiral
Mouchez et n’a pas son importance comme axe de circulation. Elle relie
l’avenue du Maine, près de la gare Montparnasse à la place
de Catalogne, centre du quatorzième arrondissement nouvellement
rénové. Je l’emprunte beaucoup moins souvent. Je crois même que je ne l’ai
pas empruntée depuis des années. Ca remonte pratiquement au temps où
j’habitais le quatorzième, il y a plus de vingt ans. Pas que je ne la
croise pas de temps en temps, en débouchant sur l’avenue du Maine du
tunnel qui passe sous la gare, pour rejoindre en venant de l’école
militaire, par exemple, la place d’Alésia et le sud de la ville (en
revenant du ministère de la santé à Vigneux pour être encore plus précis,
je l’ai fait au moins deux fois cette année, ou encore du SAMU de paris,
logé impasse de
l’Enfant Jésus, mais si, qui donne dans la rue de Vaugirard, après une
réunion de la cellule régionale de l’urgence médico-psychologique pour
regagner l’autoroute A6 et la garde à Evry, je l’ai fais encore plus
souvent ) mais sans jamais m’y engager. Il y a là des immeubles qui n’ont
pas plus de vingt ans et qui sont toujours d’une fausse modernité
agressive. Notre amie Paule F* y habitait jadis. Ses fenêtre au quinze ou
vingtième étage, je ne sais plus, mais très haut, donnait sur les voies de
la SNCF qui viennent, pour ainsi dire, car c’était certainement il y a
plusieurs années, d’être recouvertes par un jardin suspendu que je n’ai
jamais visité (Paule F* a déménagé depuis longtemps avec son ami cinéaste
André dans une partie plus villageoise du quatorzième). Autant la rue de
l’amiral Mouchez, a gardé un caractère parisien, avec ses commerces, ses
immeubles de rapport des années soixante dix, son côté un peu hétéroclite,
autant la rue du commandant Mouchotte n’a jamais ressemblé à une rue.
C’est un espace entre deux blocs, un passage frayé à travers le béton, une
trouée. Il ne subsiste strictement rien de l’ancien Paris à cet endroit.
C’est une catastrophe architecturale, c’est le Paris de Giscard d’Estaing
et Ricardo Boffil. Mais je confonds les noms de ces deux rues : j’appelle
souvent la rue de l’amiral Mouchez la rue de l’amiral Mouchotte et la rue
du commandant Mouchotte, la rue du commandant Mouchez. Est-ce à cause des
consonances ? Est-ce à cause de cette mollesse et de ce côté enrhumé, de
ces mouches du coche qui contrastent assez avec leurs grades respectifs et
respectables, Est-ce à cause de ces sièges, les chaises et les chiottes,
qu’ils partagent tous les deux ? On ne s’y retrouve pas bien. On me dira
que cela n’a pas beaucoup d’importance, vu que, comme je l’ai déjà dit, je
n’emprunte plus la rue du commandant et que celle de l’amiral se résume
pour moi à un passage ( je m’y arrête pourtant parfois à une boulangerie,
non loin du carrefour avec la rue d’Alésia ) et que de toute façon
confondre un amiral et un commandant tout à fait inconnus n’est pas d’une
gravité irrémédiable. Soit. Mais ceci était un hommage à Jacques Réda et
Jacques Roubaud. posted by grossmann francis
| 3/1/2003

"Nature morte au pied vivant
(euh...le mien, by the way)". Bonne nuit, merry ciscobloggers ! posted by grossmann francis | 3/1/2003
vendredi
Je me souviens de l'amer Michel (on se
demande bien pourquoi : fidèle à ma méthode pour les JMS, j'ai fait le
vide en moi même une dizaine de secondes et laissé remonter les effluves
du passé. Et voilà ce que j'ai pêché ce soir ! ) posted by grossmann francis | 2/28/2003
J'ai habité le boulevard Saint Michel de 1950, date à laquelle mon père
a acheté, moins d'un an après ma naissance, au numéro 119, un appartement
situé au troisième étage sans ascenseur, un million de francs anciens (dix
mille francs actuels, mille cinq cent euros), à 1975, année où j'ai
déménagé rue Jonquoy, dans le quatorzième, pour vivre avec C*. J'y ai donc
vécu grosso modo vingt cinq ans, bien que sur la fin j'ai beaucoup partagé
les chambres de bonne de mes copines. F*, d'abord, rue de l'Avre, dans le
quinzième, à côté de la rue du Commerce, puis rue Cochin (beau studio
repris à Danielle B*, autre belle psychologue) toute petite rue qui relie
la rue de Pontoise et la rue de Passy qui donnent sur le quai de la
Tournelle ; C*, ensuite, rue Bayard, dans le seizième, puis rue Pierre
Nicole juste derrière le boulevard Saint Michel dans l'immeuble ou vivait
les parents de ma copine A* S*. Le 119 se situe en "haut" du Boul'mich,
avant la rue du Val de Grâce au bout de laquelle apparaît dans toute sa
splendeur baroque l'église du même nom, sur le trottoir qui mène au centre
Jean Sarail, qui abrite encore, je crois, le CROUS, et qui a été construit
au début des années soixante sur les ruines du célèbre Bal Bullier
abandonné depuis longtemps, dans une section de son cours où l'animation
estudiantine s'atténue sensiblement pour laisser la place à un calme
plutôt grand bourgeois que petit, à mi- chemin entre celui des "beaux
quartiers", vers l'avenue de l'observatoire et la rue d'Assas, et
l'activité sophistiquée du nouveau quartier de luxe qu'est devenue la
Mouffe tout proche. Vers 1969, à vingt ans donc, j'ai occupé au
rez-de-chaussée de l'immeuble, au fond du couloir d'entrée, l'ancienne
loge de la concierge que mes parents avaient racheté au début des années
soixante pour en faire le studio de Mongrandpère quand il est
définitivement venu vivre avec eux quatre ans après le décès de ma
grand-mère. Je lui ai succédé après sa mort et j'ai vécu là dans une
semi-indépendance dorée puisque j'étais blanchi et nourri si je voulais
dans l'appartement familial du troisième étage. Il me reste un souvenir,
réduit à l'état d'image floue, de la loge de la concierge telle qu'elle
était dans les années cinquante, encombrée de bibelots et puant l'urine de
chat. Quant à la concierge elle-même il me semble revoir la fée Carabosse
en personne. L'immeuble lui-me n'est pas luxueux comme beaucoup de ses
voisins hausmanniens, c'est même un des plus modestes de tout le
boulevard. Il date du début du siècle et ne possède aucun des attributs
décoratifs, moulures, colonnes, hauts reliefs et balcons, qui les
caractérisent. La façade est grise et intéressante, les fenêtres sont
plutôt petites et flanquées de méchantes persiennes. On accède à
l'escalier, à partir du couloir d'entrée, par une porte à un battant qui,
en ce temps là était libre, et sert maintenant de sas avec les inévitables
codes, haut-parleurs et serrures à ouvertures automatiques. Je me souviens
que, du temps où la porte pouvait battre librement, ce qui doit dater de
l'école communale, j'avais inventé le jeu suivant : il s'agissait d'ouvrir
grand la porte et de se ruer dans l'escalier, le gravir quatre à quatre
jusqu'à l'appartement de mes parents avant que je n'entendisse le bruit
fracassant mais assourdi par l'altitude de la porte qui se refermait toute
seule. Mon imagination avait fait de ce rituel un sport olympique et je
battais des records du monde de rapidité de montée d'escalier quasiment
trois fois par jour. La vérité est que je n'ai jamais perdu l'habitude de
ce jeu. Plus tard, il me servit à étalonner ma forme physique : si
j'arrivais au palier du troisième avant le fracas fatidique, le test était
validé. Et si je n'étais pas essoufflé, ce qui arrivait la plupart du
temps, sauf les lendemains de bringue, c'était encore mieux. L'apparition
progressive de légers signes d'essoufflement, même si je devançais
toujours la porte dans un fauteuil, fut tout de même à l'origine de ma
décision d'arrêter de fumer, vers les trente ans. Je me rends compte
aujourd'hui, chaque fois que je rends visite à mes vieux parents que le
test était décidément d'une dérisoire et bien trompeuse facilité : même si
le système de sécurité ne permet plus à la porte qui se referme de ne
produire qu'un petit claquement sec nécessite de tendre l'oreille tout en
courant, j'arrive encore sur le palier avant lui, ce qui ne signifie pas
que je sois dans une forme olympique, loin de là. posted by grossmann francis | 2/28/2003
mercredi
Fenêtre sur cour N°5

Vous voyez la dame à sa fenêtre ? On tenterait de se
rapprocher, modestement, et avec le plus grand respect, de "Fenêtre sur
cour, le film"
  posted by grossmann francis | 2/26/2003
Cette nuit, juste une petite pensée de la nuit :" Avec leur système
de film, la fleur qui s'ouvre au ralenti s'ouvre plus vite que la fleur
qui s'ouvre au normal...avec le ralenti, ça va plus vite ! faudra
m'expliquer." Jean Marie Gourio, L'intégrale des Brèves de Comptoir
91-92 (N° 8) posted by grossmann francis |
2/26/2003
lundi
Finalement, je m'aperçois que j'ai du mal avec le théâtre. J'avais
toujours pensé que ça allait sourdre de moi, un beau jour, et se répandre,
comme une flaque qui s'agrandit, comme le flot montant d'une inondation,
que cela viendrait tout seul. Mais non. Cela ne vient pas sans efforts.
Pas moins d'efforts, en tout cas, que pour tout ce qu'on peut lire ici.
Pourtant, j'aurais cru. Le théâtre m'a collé à la peau tant d'années. Je
n'arrive toujours pas à en finir avec le commencement. C'est comme un lent
retour. C'est comme un lever de rideau qui tourne toujours court, presque
un mauvais rêve. Le rideau retombe aussitôt, semant la panique dans les
coulisses, se relevant, retombant, avec les comédiens qui attendent leur
entrée en scène et qui s'impatientent, s'inquiètent, s'interpellent
("Alors ? On y va ? On n'y va pas ?"). Je commence à entrevoir pourquoi.
Laisser venir ce qui veut bien venir. Ne pas forcer. Les trois coups. Déjà
au Guignol, il y avait les trois coups. Pas de théâtre possible sans les
trois coups. Trois textes, trois coups ? Les trois coups, c'est une sorte
de mystère. C'est l'arrivée du grand méchant Loup. "Promenons-nous dans
les bois, pendant que le Loup n'y est pas. Loup y es-tu ? Que fais-tu ?" –
"Je mets mes chaussettes !" Etc. Comme vous le savez, les trois coups ne
sont pas vraiment trois, ils sont beaucoup plus. Il y a d'abord, une
multitude de petits coups, désordonnés, sans rythme défini, répondant en
écho au brouhaha de la salle, qu'ils étouffent petit à petit ; le loup est
loin, il en est encore à sa culotte ; il y a toujours un peu d'angoisse,
mêlée de bien-être, dans le silence qui se fait lentement, comme à regret
; toc toc o toc toc toc o toc toc toco toc "Loup y es-tu ?", silence,
suspension ; Tac : réponse, un coup, deuxième silence, éclat, le Loup
arrive; Tac : deuxième coup, le rythme advient, silence, le loup est tout
proche; Tac : troisième coup, le loup est là. Le rideau se lève, vite,
toujours (un lever de rideau ne doit pas être lent, c'est une guillotine à
l'envers, ça doit trancher, ou plutôt accoler, réunir brutalement).
Résolution de l'attente, fin de l'angoisse. Tout s'ordonne. Tout converge.
La scène, ce nouvel espace qui majestueusement se découvre, c'est le Loup.
La scène nous mange, elle nous avale, confiants, frissonnants. Nous ne
sommes plus une assemblée disparate, nous sommes devenus un seul regard,
nous sommes le public. Souvent, la scène fait mine d'être surprise par
nous. Le rideau se lève sur une conversation en cours, par exemple, celle
de Sganarelle et de son collègue sur le tabac, dans le Don Juan de
Molière, ou bien sur le silence d'un espace vide, bientôt rompu par un
appel, qui projète un personnage en cherchant un autre sous nos yeux, et
qui soudain, nous apercevant le regarder s'affoler, s'interrompt un
instant pour nous tenir au courant de la situation et reprend sa
recherche, genre, "tiens, vous êtes là, vous ? je ne vous avais pas vu,
mais tant qu'à faire, puisque vous êtes là, etc." Il nous met dans la
confidence, nous rattrapons l'action en cours. Nous avons fait irruption
dans leur monde, c'est ce qu'ils veulent nous faire croire, et nous les
croyons, ravis, alors que bien sûr, c'est l'inverse. J'aime que le rideau
s'ouvre sur une aube et se ferme sur un crépuscule. Unité de temps. Je
suis un fan de la règle des "trois unités" (c'est la seule règle qui
distingue profondément le théâtre de la littérature. En ce sens, le cinéma
est bien plus proche de la littérature que le théâtre. Il supporte les
ellipses, lui. On dit que Shakespeare, le théâtre élisabéthain en général,
le théâtre du siècle d'or espagnol, avaient brisé le carcan par avance.
C'est faux. Il y a, par exemple, une profonde unité dans les pièces
"historiques" du grand Wil, rythmées par l'éternel retour. Deux
tétralogies, deux cycles : printemps, été, automne, hiver. Deux fois.)
Comment cela a-t-il commencé ? Par le théâtre de marionnettes, le Guignol
du Luxembourg, très certainement. Et le souvenir de mon père, récitant des
poésies (il avait été fait prisonnier pendant la guerre, il avait appris
des poèmes, au stalag, de Miguel Zamacoïs et d'autres. Des poèmes de
résistance, il nous avait raconté qu'il les disait, après les commandos,
et la maigre soupe du soir), Mais aussi mon cousin Jean Pierre qui m'avait
emmené, vers 57 ou 58, dans les coulisses du théâtre de Reims où il
faisait de la figuration dans une "revue" je me souviens le titre : "Les
aventures de Monsieur Subito". Je me souviens précisément d'avoir monté un
résumé très approximatif de l'Avare de Molière (la scène avec La flèche,
et celle de la cassette – "Au voleur, au voleur !") pour une veillée en
colo. j'avais, déjà, en vrai despote, dirigé les répétitions tout au long
du séjour. Nous nous étions fait des perruques de coton hydrophile, des
moustaches au noir de charbon, et avions remontés nos chaussettes de ski
par-dessus nos pantalons en guise de hauts de chausse. Mais surtout, je me
souviens de mon propre théâtre de marionnettes, un simple châssis
articulé, découpé dans du contre-plaqué décoré, qui faisait un castelet
tout à fait acceptable. Un système très simplifié de cintres permettait
d'accrocher des "toiles de fond" en carton figurant intérieurs bourgeois,
places de villages ou forêts profondes. J'avais été émerveillé par la
figuration d'une tempête de neige dans une "Aventure au Pôle Nord" aux
Marionnettes du Luxembourg et par les jeux d'éclairage qui parvenaient à
donner une impression d'une vitalité chaleureuse à chacun des spectacles.
Je tentai de les reproduire à l'aide de lampes de chevet et de
prolongateurs. Je faisais le noir dans notre chambre, j'installais mon
frère en guise de public, je frappais les trois coups, tirai le rideau de
doublure cramoisie, m'emmêlais dans les fils électriques, faisais la
lumière. Le décor figurait la campagne sous la neige. Sur un côté de la
scène un arbre nu en carton découpé, de l'autre une maison avec porte et
fenêtre, simples trous ouverts sur la toile de fond en arrière plan. Les
flocons de neige étaient figurés par des confettis patiemment déchirés un
par un dans des feuilles de mes cahiers d'écolier, Caché derrière le
théâtre, j'en jetais en l'air une ou deux poignées qui retombaient fort
joliment, ma foi. L'histoire n'avançait jamais plus loin. Je reprenais
sans cesse au début, par perfectionnisme, telle ombre ne s'étirant pas
assez ou trop, la neige épargnant une partie du décor et qui aurait
retomber plus uniformément. posted by grossmann
francis | 2/24/2003

Fenêtre sur cour N° 4 : il fait enfin beau (au fond, les
tours du treizième). posted by grossmann francis
| 2/24/2003
vendredi
Pensée de la nuit N° 7 : "Le sentiment hypochondriaque est
l'obsession de veiller sans relâche sur son propre corps, tel un gardien,
un espion, un surveillant, un témoin de soi-même. L'hypochondrie
est une sorte de tendresse du corps pour lui-même, telle une mère qui
veille son enfant malade, et l'assure, par la maldie, Tel un
interprête aussi, qui écoute avec un mélange de compassion et de cruauté,
son instrument dont il veut connaître et soigner la blessure. Car
avoir mal au piano, ou à la musique, c'est en fait avoir mal au temps.
Gould jouant semble parfois un noyé voulant sortir de l'eau du temps
et s'arracher à ses remous par les yeux, les lèvres, les mains, le
corps tout entier tournoyant. En ce sens aussi, d'un transport vers un
au-delà du temps, il rejoignait, sans peut-être le savoir lui-même,
les expériences de la mystique. Glen Gould cherchait la limite la plus
difficile, entre la musique et sson corps. Parfois, son attitude
corporelle semble aussi exposée que s'il se sentait persécuté par la
musique. Michel Schneider, Musique de nuit. posted by grossmann francis | 2/21/2003
mercredi
Je me souviens du monôme du bac (si vous vous en souvenez aussi,
écrivez-moi). Je crois que c'est un rituel collectif qui a disparu dès la
fin des années soixante. Je crois même me souvenir du dernier monôme du
bac. Cela devait être en 65 ou en 66 (probablement 65, parce que
curieusement, j'ai l'impression qu'il n'y a pas eu de monôme l'année où
j'ai réussi mon bac), mais peut-être pas. Je peux avoir oublié les
suivants à cause de "soixante huit", ou alors parce que je ne me sentais
plus trop concerné. Mais je crois bien que les monômes n'avaient déjà plus
lieu dans les années soixante-dix, ou seulement sous une forme très
édulcorée. Bref. Je me souviens d'une foule immense qui remontait le
boulevard Saint Michel et dévastait tout sur son passage. Je me souviens
d'une formidable sauvagerie. Ce jour là, d'ailleurs, tous les commerçants
baissaient leurs rideaux de fer. Cela ne ressemblait en rien à une marche
de protestation, une "manif". Aucune revendication, aucun slogan, pas de
banderoles, seulement une marée humaine s'avançant à toute vitesse,
remontant le Boul'mich en quelques minutes, portant des arbres déracinés,
des kiosques et même des colonnes Morris, comme une vague sur la plage,
qui fait s'écrouler les chateaux de sables (les "manifs au contraire,
sûres de leur force, avancent lentement, prennet des heures. C'est ça,
d'ailleurs, la "force tranquille") Aucune sérénité dans les monômes, ou
alors crispée, comme dirait René Char. Une joie (une folie) furieuse,
païenne, aigüe, aussi peu sûre d'elle que ne l'est la "fragile" jeunesse.
Choc frontal avec la police, qui attend la vague, sur plusieurs rangs, à
la hauteur du Mahieu, ou de Capoulade. Coups de matraque. Os qui craquent.
Sang qui gicle. Scènes de violence assez ordinaire de la deuxième moitié
du vingtième siècle, au mois de juin, à Paris, chaque année. On n'a
d'ailleurs plus, de nos jours, idée de la violence de ces
temps-là. posted by grossmann francis | 2/19/2003
Je viens de faire une petite ballade parmi les liens de la LCD. C'est
donc illico que je vous dirige presto sur cette page de "Photomontage",
mignon, non ? (On devrait visiter "Photomontage" plus souvent. On y trouve
une belle idée par jour, au moins). posted by
grossmann francis | 2/19/2003
Pensée de la nuit N° 6 : "On peut voir regarder mais on ne peut pas
entendre écouter" Marcel Duchamp posted by
grossmann francis | 2/19/2003
mardi
Fenêtre sur cour N°3. Je triche un peu (déjà). C'est plutôt fenêtre sur
rue (mais je n'ai pas de fenêtre donnant sur la rue...)
 posted by grossmann francis | 2/18/2003
Pour en finir avec les rencontres fortuites de célébrités plus ou moins
célèbres aux coins des rues, dans les queues de Cinéma ou aux caisses des
supermarchés (ce qui est vraiment rare, mais qui arrive, parfois, enfin,
de temps en temps), voici une petite histoire, vraie évidemment, qui date
du week end dernier. Nous traversions Paris en voiture par un de ces après
midi d'hiver, froids, ensoleillés, revigorants, propres à nous sortir
momentanément de nos déprimes. Nous allions du quartier chinois (où nous
avions sacrifié, pour le déjeuner, au rite du "Pho" dominical) au quartier
de Bucy en passant par celui des Gobelins, le quartier latin évidemment,
et celui de l'Odéon (qui, comme dit Eric Hazan dans "l'invention de
Paris", se distingue tout à fait du quartier Latin sans qu'on puisse en
dire exactement les frontières), à la recherche d'une galerie de photos où
on exposait les œuvres de Francesca Woodman, quelque part entre la rue
Mazarine et la rue de Seine. Je conduisais. Mon ami Franklin, à qui je
venais de raconter ma "rencontre" avec Michel Serres, mon "croisement"
devrais-je plutôt dire, si c'était possible, enfin ma "non-rencontre",
s'écria soudain, alors que nous nous engagions dans la rue de Médicis,
après avoir traversé la place Edmond Rostand, et, que nous commencions à
longer les grilles du jardin du Luxembourg qui, à cet endroit-là hébergent
avec bonheur, depuis quelques années, des expositions de photos en plein
air, et que nous patientions au passage clouté qui relie la terrasse du
café le Rostand à l'entrée du jardin (un des segments de la ville que je
trouve des plus charmants, beaucoup de scène de "la maman et la putain" de
Jean Eustache y sont filmées), mon ami franklin, donc, s'écria : "Tiens,
Jospin !" J'avais déjà accéléré au feu vert, parce qu'à cet endroit, c'est
bien connu, si on ne fonce pas, les piétons continuent de traverser au
vert, au mépris le plus criant du code de la route, avec la plus grande
impolitesse. Je ne vis donc pas Jospin. Mais on peut dire en toute logique
que ce fut comme si je l'avais croisé moi même, moi aussi, enfin lui
aussi, si je puis dire, à partir du moment ou mon ami Franklin l'avait
aperçu et que je ne mettais ni sa parole ni son sens de l'observation en
doute. Comme je fonçais dans la rue de Médicis enfin dégagée de sa
piétaille et que, malheureusement, je ne pouvais me retourner pour
vérifier et tenter d'apercevoir, au moins, les célèbres frisettes blanches
un cran au-dessus des têtes piétonnières, je demandai, en conduisant, à
mon ami Franklin de me conter par le menu la scène qu'il venait de voir.
"Oh, rien de spécial, me répondit-il, il était là, au bord du trottoir, il
attendait de traverser, tout seul - c'est à dire, vu la foule qui
l'entourait, sans escorte notable, ni gardes du corps ni autre célébrité
politique, ni Noelle Châtelet etc. - Jospin, quoi, le vrai, le basiste, le
neo-anonyme. " Je ne sais pas pourquoi, ça revigore toujours de croiser
des célébrités, ça rend gai. C'est peut-être, il faudrait vérifier ça par
de savantes statistiques, que ça porte bonheur. On adore dire qu'on a
croisé une célébrité. Ça revigore. Ça vous grandit ; Ça rapetisse le
monde, en fait une sorte de village ; vous pouvez constater de visu que,
toutes célèbres qu'elles soient, elles se brossent potentiellement les
dents ou se mettent les doigts dans le nez ou elles remontent leurs
chaussettes, qu'elles fréquentent les librairies les tabacs et les
laveries automatiques (enfin, pas sûr, pour les laveries) tout comme vous.
Un peu de leur célébrité rejaillit sur vous, automatiquement, et vous vous
sentez un autre homme, une quasi-célébrité, vous aussi. Je me recarrai sur
mon siège, tendis les bras et empoignai le volant : J'étais l'homme qui
conduisait à travers Paris l'homme qui avait aperçu Jospin au coin de la
rue de Médicis. Cela vous posait là, non ? Et Franklin en rajoutait :
"L'autre jour, c'est Tibéri que j'ai croisé. C'était tard le soir, il
marchait dans la rue, sans chauffeur ni limousine, les mains enfoncées
dans les poches de son loden, c'était lui je te jure, il baissait les
yeux, il faisait une drôle de tête !" – "Et xavière, il n'était pas avec
Xavière ?" m'enquis-je en proie à la plus grande angoisse – "Non, il était
tout seul, te dis-je, il rentrait chez lui, sans Xavière, ça c'est sûr !"
etc. Ah, Paris sera toujours Paris ! posted by
grossmann francis | 2/18/2003
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