CISCOBLOG
LE SITE D'UN GRAPHOMANE IMPENITENT ET INTERMITTENT


jeudi  
















Pas plus tard qu'il y a deux jours, Francis Grossmann m'a encore envoyé un mail. Comme vous le savez, Francis Grossmann, c'est moi, enfin, en principe. Si vous avez raté le dernier épisode, ce qui prouve que vous n'êtes pas un lecteur assidu et ce qui me peine vraiment, cliquez tout de même ici comme dirait le papa de Victor Hugo. Donc Francis Grossmann ce n'est pas moi (j'ai comme un petit vertige, là). J'ai bien noté que vous avez noté que je viens de dire que Francis Grossmann c'était moi. Mais, bon, un peu de patience, j'essaie de vous expliquer : Francis Grossmann, c'est un éminent linguiste de la faculté de Grenoble. Il n'a strictement rien à voir avec CISCOBLOG (qui a aujourd'hui un an plus trois jours, modeste comme célébration, n'est-il pas ?) Comme je suppose que depuis les cinq ou six dernières lignes vous n'avez toujours pas cliqué sur le dernier épisode, ou bien que, rebutés par la longueur du texte vous ne vous êtes pas attardés sur la page, et vous n'avez pas tort, je vous fais un résumé : Francis Grossmann, pas moi, l'autre, l'heureux universitaire, a deux adresses email et, comme il en a parfaitement le droit, on est en république, il n'y a rien là de répréhensible ni même de douteux, moi aussi, Francis Grossmann, j'ai deux adresses email et je ne suis pas le seul, il a sûrement de très bonnes raisons pour faire cela, même si je, moi, Francis Grossmann, n'en voit pas le véritable intérêt, il s'envoie lui-même des emails d'une adresse à l'autre. L'une de ses adresses est une adresse professionnelle, l'autre est son adresse personnelle. Il fait donc passer des notes ou des brouillons d'une adresse à l'autre pour des raisons, qui , je viens de le dire, ne regardent que lui, Francis Grossmann, et personne d'autre, surtout pas moi, Francis Grossmann. Nous n'avons rien à y redire, moi, Francis Grossmann et tous les autres. Il fait cela quand il le veut, quinze fois par jours si ça lui chante, et moi, Francis Grossmann et tous les autres, nous n'avons aucune objection à y faire. Seulement voilà, de temps à autres, pas si souvent que ca, mais tout de même parfois, comme il y a deux jours, un message de Francis Grosmmann fait irruption, pour ainsi dire, dans ma boite à lettre Outlook. C'est une erreur , il s'est emmêlé les pinceaux, il a fait une fausse manipulation (je ne rentre pas dans des détails ennuyeux, mais, en gros, son adresse perso ressemble, dans son libellé à la mienne et, surtout, nous avons le même FAI, ce qui n'est pas particulièrement étonnant quand on sait que c'est Wanadoo). On peut comprendre, j'espère, que même pour une personne rompue, comme moi, à la pratique des moyens de communication modernes, même pour un internaute (je deteste ce mot) chevronné, ce qu'une telle irruption, j'ose même dire une telle intrusion (effraction ? Non, c'est trop fort) peut avoir d'étrange et un peu déstabilisant. Je m'y suis fait, à vrai dire, en résolvant le mystère, il y a quelques mois (si vous vous voulez savoir comment, la seule solution est de cliquez là où j'ai dit plus haut, mais ce n'est pas obligatoire). On se fait à tout, en général, même à l'idée d'avoir un parfait homonyme, ou plusieurs, en particulier, quelque part dans le monde. Mais il est plus difficile d'admettre que cet homonyme vienne s'immiscer, sans que vous lui aiyiez rien demandé, dans l'intimité de votre boite de réception Outlook. En psychiatrie, et non pas en xyloglotte, ( j'ai peut-être tort : c'est souvent la même chose !) il existe un terme qui signifie voir son double à l'extérieur de soi, venir vers soi : l'héautoscopie (du grec héautoû de soi-même et scopos, regard). Ca arrive, mais c'est rare ; c'est une expérience innéfable et angoissante ; j'ai connu un homme à qui c'était arrivé, il ne rigolait pas tous les jours. Pour ce qui me concerne, il faudrait d'ailleurs, pour être précis, dire : héautolexie (et là, on peut parler de xyloglotte, puisque c'est un mot qui n'existe pas) et encore plus précis : héautoexoscopolexie (exoscopo signifiant Outlook, en grec ancien, évidemment). A vrai dire c'est beaucoup moins angoissant. On pourrait même dire que c'est supportable, à la longue. C'est donc en proie à une bénigne crise d'héautoexoscopolexie que j'ai répondu au mail de Francis Grossmann pour lui dire que je, moi, Francis Grossmann, donc, étais un peu agacé par ses mails à lui, Francis Grossmann, disons, intempestifs. Il, je, non, il m'a d'ailleurs gentiment répondu qu'il, je, non, il allait y veiller. Bon. Le problème, c'est que plus cela se produit, plus je, il, non, je moi, Francis Grossmann, je le m'imagine linguiste à Grenoble III. Vous me comprenez : celui que j'imagine, bien entendu, ce n'est pas je, moi, Francis Grossmann, mais lui, il, Francis Grossmann. D'ici à ce qu'il se prenne, lui, Francis Grossmann, pour un psychiatre à Vigneux sur Seine, il n'y a pas tripette. Il va bien falloir sortir un jour de cette confusion, même si ce n'est pas grave. Par exemple, je suis persuadé que le Francis Grossmann grenoblois a exactement le même aspect physique que moi quand il se promène dans les rues de Grenoble, ou qu'il écoute France Culture dans les embouteillages. Il a mes cheveux, mes lunettes, mes chemises, mes copines, mon âge et mon petit bedon (eh, oui chères admiratrices anonymes, j'ai un petit bedon), etc. J'ai le plus grand mal à l'imaginer autrement que comme mon double spéculaire.A part, allez savoir pourquoi, que je le vois, lui, comme moi j'étais, disons, vingt bonnes années en arrière. C'est moi, mais en plus jeune. Tiens, il faudrait peut-être que je lui demande son âge, la prochaine fois, ça pourrait aider.

posted by grossmann | 5/29/2003


mardi  

Ce soir - ça fait plutôt longtemps que cela n'est pas arrivé- petite partie de pêche à la ligne sur le web. en passant par mes sites favoris, j'ai d'abord pensé vous ramener ça (c'est en anglais, mais ne vous inquiétez pas, c'est encore plus impayable en français), ou bien ça, sans vous dire par où j'étais passé et vous faire croire que je l'avais déniché tout seul. Mais ce n'étais pas vrai. Moi qui ne cite pas toujours mes sources, pour vous faire croire que je suis un champion de pêche à la ligne, je me suis senti tout à coup malhonnête, bien que le mot soit juste un peu trop fort, enfin j'ai eu des remords, je me suis dit que ce n'était pas bien, et j'ai fini, quoi, par rendre à César ce qui appartenait à César. Je dois donc à la vérité de dire que j'ai trouvé tout ça chez la charmante "Meslubies" (voyez en LCD). Et finalement, tant qu'à faire, c'est à son "post" tout entier (je ne retrouve plus le mot en français, s'il a jamais existé) du 27 mai, que je me suis dit qu'il était de mon devoir de vous emmener. C'est plein de trouvailles, drôle, original, pas prise de tête et pas bête, enfin rien que du talent, comme dirait Jean-Michel Larqué! Et encore bravo, mademoiselle !

posted by grossmann | 5/27/2003
 

aujourd'hui, CISCOBLOG a un an plus un jour

posted by grossmann | 5/27/2003


samedi  

gare Montparnasse, 1965Il y a un livre sur Paris qui a traîné longtemps sur ma table de nuit. Il s'appelle "Paris perdu". Il est plein de photos qui me rappellent le Paris de mon enfance. Il a bien vite disparu, ce Paris là, avant même que je n'atteigne l'âge adulte. Je me rends compte que j’ai vécu, dans cette ville que je j’aime comme une femme, un moment charnière pour elle. C'est dans ces années, cinquante et soixante, que la ville s'est le plus transformée. Comme si, avant ma génération, il n'y avait eu qu'Haussmann, ses grands boulevards et ses percées triomphales, le nettoyage définitif des scories du Moyen-âge et puis après, plus rien, jusqu'à la vague des années soixante dix quand il en fut fini du Paris populaire (en même temps que des bidonvilles de la proche banlieue) même si, ça et là, subsistèrent des îlots de résistance de plus en plus réduits. J'ai par exemple assisté à la fois aux six jours de Paris et à la démolition du Vel' d'Hiv, aux départs en train vers la Bretagne et à la destruction de l’ancienne gare Montparnasse, J’ai visité le Louvre sombre et froid de Belphégor et vu y pénétrer une lumière splendide par la Pyramide de Peï, acheté du poisson aux halles de Baltard, assisté à des spectacles sous ses verrières désaffectées (l’inoubliable « Orlando furioso » de Luca Ronconi, par exemple) participé à des manifs contre leur destruction, contemplé longuement ce qu’on a appelé pendant près de dix ans le « trou des halles », énorme chantier qui n’en finissait pas et acheté mes livres à la FNAC du Forum des halles, ensemble architectural tellement laid et tellement toc qu’il serait déjà à refaire(Delanoé s'y attaquerait, paraît-il ). J’ai assisté à la disparition de la rue de la Mare dans le vingtième peu après que Perec lui-même y ai vu s’évanouir la rue Vilin. J’ai vu abandonner les abattoirs de la Vilette et de Vaugirard et l’aménagement à leurs places des parcs de la Vilette et Georges Brassens, j ‘ai assisté à la « rénovation » des rives du canal Saint Martin, à la bataille contre la radiale Vercingétorix (victoire à la Pyrrhus) et à la transformation de ce qui était cité comme le plus laid édifice de Paris en un magnifique musée du dix-neuvième siècle. J’ai vu disparaître à peu près tous les cinémas de quartier après y avoir vu s'y succéder les films de Kung Fu et de péplums. J’ai connu Paris tout noir, avant les ravalements ordonnés par Malraux et découvert, émerveillé, Notre Dame dans toute sa splendeur un matin d’hiver de 1966. J’ai connu les pavés sur les boulevards et les rues qui ont toutes été définitivement bitumées après mai 68. J’ai connu les machines à vapeur entrant dans la gare de Lyon. J’y prend maintenant le TGV alors que l’îlot Chalon a été remplacé par un ministère des finances aux pieds dans l’eau. Et bien de choses encore, qui emplissent toute une vie. Si, donc, on en croit « Paris Perdu », le boulevard Pereire est le plus beau de Paris. Je n’ai jamais aucune raison de me rendre dans cette partie Nord Ouest de la ville, qui hormis le quartier des Batignolles, m’est pratiquement inconnue. C'était un jour d'Août, J'ai profité d'un trou dans mon emploi du temps truffé de gardes à l’hôpital. Je me suis donc rendu presque directement au boulevard Pereire voir s'il est bien le plus beau boulevard de Paris. J'ai été déçu : un peu désert et pas si beau que ça. Je préfère l'avenue Junot, la rue Colincourt et le boulevard Arago, ou l'avenue Georges Mendel et même l'avenue Mozart, si on veut s'en tenir aux beaux quartiers. Mais je me suis aperçu qu'il était situé dans le XVIIème arrondissement et coupait la rue de Tocqueville qui est la rue où je suis né, dans l'appartement que mes parents ont d'abord occupé en arrivant de leur banlieue (je ne sais pas le numéro.) Canicule absolue : 35 degrés à 14 heures. Je l'ai parcourue en voiture au ralenti. Il y a quarante ou cinquante ans ce devait être un quartier popu (puisque mes parents y ont habité) aujourd'hui comme partout dans Paris intra muros ça c'est embourgeoisé. Mais, traces du populaire : un marché de la rue de Lévis, pas très animé, il était un peu trop tard, presque treize heures. Les boutiques fermaient rue de la Terrasse. Aucune émotion. Forcément aucunn souvenir : C'était la première fois que je revenais sur les lieux depuis ma naissance. Comme une ville étrangère. J'ai déjeuné à l'ombre, en touriste, dans un troquet plutôt sympathique et plutôt cher au coin de la rue Legendre et je suis retourné à Gentilly et plus tard monter la garde, à Evry.

posted by grossmann | 5/24/2003
 

ceux qui se souvienne de ceci ne sont pas loin d'avoir au moins mon âgeJe me souviens de la pendule à spirale de la télévision des années soixante (Je me souviens aussi que Mongrandpère, né en 1885, comparait, avec le plus grand soin, l'heure que donnait sa montre gousset à l'heure de cette pendule qui représentait pour lui la dangerosité de la technique moderne. Il n'eut jamais besoin de l'avancer ou de la retarder. Je n'ai jamais douté du fait que, que s'il avait avait constaté que les deux heures ne correspondaient pas, il aurait probablement proclamé qu'il fallait remonter la télévision.)

posted by grossmann | 5/24/2003


vendredi  





Pensée de la nuit N° 28 "Je refermai mon parapluie : ce symbole par excellence du grotesque de notre existence terrestre" Imre Kertesz, Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas.

posted by grossmann | 5/23/2003
 

Aujourd'hui, CISCOBLOG a un an moins deux jours.

posted by grossmann | 5/23/2003


jeudi  

Kateb, quatrième partie


"Eh, docteur, t'exagère, j'peux rentrer ou quoi ?". Je lève les yeux de mon écran. Pour un peu mon Kateb paraîtrait inquiet. Cette fois, il n'attend pas de réponse, il s'impose, il entre. Il s'assoit face à moi, de l'autre côté du bureau avec un sourire. On va parler. Il s'installe bien. ?a va être du sérieux. Il ne laisse pas d'espace entre sa chaise et le bureau, comme font les autres patients, il s'approche le plus possible. Il s'accoude pendant que je me carre dans mon fauteuil. Il se met à tripoter des objets. Il fait l’inventaire de ce qui a changé, il soulève des papiers, fait un peu le ménage, il évalue, par réflexe professionnel, ce qui pourrait se piquer (une petite statuette, un stylo de marque, un objet publicitaire de labo), mais je sais bien qu'il ne le fera pas. "Faut qu'on parle sérieusement, docteur" - "Ah, bon on dit des bêtises les autres fois ?". ?a le fait rire. Il est souvent rigolard, par sens du commerce, pas par joie de vivre, pour ainsi dire. Mais dans la seconde qui suit, le voilà qui fait la gueule, "ça va pas", il soulève son bonnet et se gratte le crâne, "il faut trouver un endroit". Le mot est lâché, à sept heure du soir : un " endroit" - "oui, quoi, un endroit, ailleurs, un autre endroit, quoi". Je sais bien, c'est toujours la même chose : Kateb veut toujours aller ailleurs. Il n'est jamais bien là où il se trouve. C'est son symptôme, il faut toujours qu'il se casse, qu'il mette les voiles, qu'il trisse. Là où il et, ce n'est jamais bien, "ça pue, c'est relou, on s'emmerde". Mais le problème c'est qu'en même temps, exactement en même temps, il faut qu'il soit reçu, accueilli, recueilli. Il est persuadé qu'il y a un lieu idéal juste fait pour lui, une sorte de nirvana, de paradis, de walalah, de champs élysées, où il pourrait entrer et sortir, à sa guise, soit se la couler douce, allongé les pieds sur la table devant la télé avec décodeur Canal Plus la main plongée dans un plein saladier de rahat loukoums servi par un harem d'infirmières girondes, soit, quand il le voudrait, aller s'éclater et se défoncer la gueule "dehors", pour le "fun", passer des nuits à boire ou à fumer. A peu près la même chose que chez ses parents où, comme il le sait, la tolérance de sa mère est inépuisable. Mais pas celle de son père, c'est ça le hic. Et son père le fout dehors quand il se pointe à trois ou quatre heure du mat raide foncédé, parce qu'il réveille ses frères qui doivent se lever tôt pour aller au lycée, même s'il gèle à pierre fendre. "Aucun cœur, celui-là", "j'ai dormi dans une voiture, j'l'ai pas volée, la voiture, R'hossmane, j'l'ai juste ouverte pour renter d'dans." Ou alors il va "à la gare de Lyon", c'est tout ce qu'il connaît de Paris, la gare de Lyon, terminus du train qui passe à la gare de Vigneux. Il y retrouve la fausse chaleur de tous les galèreux de la banlieue Sud, une mini-société qui a ses propres lois de la jungle où il est loin d'être le plus fort. Il en revient après deux ou trois jours, cassé par du mauvais rouge ou du mauvais shit, lessivé, dépouillé, honteux de s'être une fois de plus laissé humilier. "Tous des oufs, là bas, graves" - "Mais pourquoi tu y retournes ?" - "Parce que, Rossmane docteur. Parce que t'as pas voulu me trouver d'endroit la dernière fois que je me suis fait virer par le reup" - "Mais pourquoi tu te fais toujours virer par ton père, Il est d'accord pour te garder si tu joues le jeu, si tu te conduis bien, il me l'a encore dit la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone ! Tu peux même y retourner ce soir, tu sais bien qu'il t'accueille toujours" - " Ouais mais c'est relou là n'dans, je dors dans la chambre des petits frères, j'peux pas fumer, je les réveille parce que je ronfle, l'achèleme, il est trop petit l'achèleme, depuis le temps qu'on doit en avoir un plus grand ! Y'a plus de place pour moi, c'est eux qui veulent que mon reup y m'vire." Le match commence. Service Kateb : "T'as pas une place ici c'soir pour moi ?" Bien sûr que non je n'ai pas de place, l'hospitalisation est pleine comme un oeuf - "Et en plus, Kateb, je te rappelle que la dernière fois c'est toi qui a insisté pour sortir !" - "Ben oui, mais c'est relou là n'dans, c'est tout petit, on se marche dessus, on s'emmerde, y'a pas Canal Plus" - "C'est comme chez tes parents, alors ?" - "Ben oui". Silence. Nous nous jaugeons. Kateb évalue ma patience et moi j'évalue sa détermination. "Alors, qu'est-ce qu'on fait, docteur, tu téléphones ?" - "Où ?" - " Ben, à un endroit, quoi" - "Ce soir ?" Il a un sourire gêné, voire coupable, il sait bien qu'à cette heure-ci on ne peut plus trouver ni place d'hospitalisation ni hébergement, Il vient de perdre la main, je profite de mon avantage : " Déjà le matin tu sais que ce n'est pas facile de trouver, mais alors le soir, on ne va pas en parler, Kateb. Pour ce soir retourne chez tes parents, on verra demain, si tu viens le matin, et pas le soir. En plus tu viens quand ça t'arrange. Désolé, je ne suis pas entièrement à ton service". Balle de break. je pousse encore mon avantage : "Et puis une place doit se libérer ici, tu pourras venir dans quelques jours, si c'est nécessaire". Une proposition qui ne se refuse pas. Jeu, set et match. Il se gratte encore la tête en soupirant, ça ne lui dit vraiment rien de retourner se faire houspiller chez son père, c'est ça ou la gare de Lyon, non-merci, il vient d'en prendre. Il ira chez ses parents. "T'es dur, toi." Il se lève en exhalant un long soupir de pauvre martyr incompris, il enfonce son bonnet et recule vers la porte en me tendant la main " A j'reviens quand ?". Je lui serre la main, je sais qu'il reviendra quand il voudra "Je ne sais pas, moi ? Après demain, par exemple. Le matin" - " Y'aura de la place ici ?" - "En principe. " Il ne sera pas dit qu'il aura tout perdu : "Dis, t'as pas cinq euros pour un paquet de cigarettes, je suis raide, là ?" Surtout ne pas l'humilier. Je fouille mes poches et lui donne deux pièces de deux. Il les prend avec un grand sourire, il a oublié la défaite, il a tout de même réussi à obtenir quelque chose de moi. "Je te les rendrai, je touche ma pension jeudi." Je n'en doute pas. Kateb rend toujours l'argent qu'il emprunte, enfin, plus ou moins rapidement, il faut parfois lui rappeler, avec tact, mais il rend. Pour l'instant il disparaît dans la nuit noire. Les quatre euros s'ajoutent aux vingt qu'il me doit déjà. ?a fait vingt-quatre. A trente, stop. Encore une petite marge. Pour la négociation.

posted by grossmann | 5/22/2003
 

Je me souviens que je ne me souvenais plus des "Mistrals gagnants" avant que Renaud en fasse une chanson. Mais je me suis toujours souvenu des Cocos Boer, des roudoudous dans des vraies coquilles de coque, des bombons à un franc (ancien, le franc : un centime de franc nouveau, 0,15 centime d'euro).

posted by grossmann | 5/22/2003
 

J'adore cette version japonaise de la "A la recherche du temps perdu" :

Longtemps, je me suis couché de bonne heule. Palfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se felmaient si vite que je n’avais pas le temps de me dile : « Je m’endols. » Et, une demi-heule aplès, la pensée qu’il était temps de chelcher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je cloyais avoil encole dans les mains et souffler ma lumièle ; je n’avais pas cessé en dolmant de faile des léflexions sur ce que je venais de lile, mais ces léflexions avaient plis un toul un peu palticulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont pallait l’ouvlage : une église, un quatuol, la livalité de Flançois Ier et de Challes Quint. Cette cloyance sulvivait pendant quelques secondes à mon léveil ; elle ne choquait pas ma laison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se lendle compte que le bougeoil n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenil inintelligible, comme aplès la métempsycose les pensées d’une existence antélieule ; le sujet du livle se détachait de moi, j’étais lible de m’y appliquer ou non ; aussitôt je lecouvlais la vue et j’étais bien étonné de tlouver autoul de moi une obsculité, douce et leposante pour mes yeux, mais peut-êtle plus encole pour mon esplit, à qui elle appalaissait comme une chose sans cause, incompléhensible, comme une chose vlaiment obscule. Je me demandais quelle heule il pouvait êtle ; j’entendais le sifflement des tlains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un bédane dans une folêt, lelevant les distances, me déclivait l’étendue de la campagne déselte où le voyageur se hâte vels la station plochaine ; et le petit chemin qu’il suit va êtle glavé dans son souvenil par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causelie lécente et aux adieux sous la lampe étlangèle qui le suivent encole dans le silence de la nuit, à la douceur plochaine du letoul. J’appuyais tendlement mes joues contle les belles joues de l’oleiller qui, pleines et flaîches, sont comme les joues de notle enfance. Je flottais une allumette pour legalder ma montle. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de paltil en voyage et a dû coucher dans un hôter inconnu, léveillé par une clise, se léjouit en apelcevant sous la polte une laie de joul. Quer bonheul, c’est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques selont levés, il poulla sonner, on viendla lui polter secouls. L’espélance d’êtle soulagé lui donne du coulage pour soufflil. Justement il a clu entendle des pas ; les pas se lapplochent, puis s’éloignent. Et la laie de jour qui était sous sa polte a dispalu. C’est minuit ; on vient d’éteindle le gaz ; le delnier domestique est palti et il faudla lester toute la nuit à soufflil sans lemède. (via Echolalie, bien sûl !)

posted by grossmann | 5/22/2003


mercredi  

kateb, troisième partie


De la fenêtre de mon bureau. Avenue H.BarbusseLe soir tombe, je continue d’écrire sous ma lampe qui n’éclaire que ma table et laisse le reste de la pièce dans la pénombre. Il y a des patients aiment cette ambiance un peu feutrée, ils aiment flotter dans cet espace un peu indéfini, d’autres, pas du tout, ils se sentent embarqués dans une capsule spatiale, au fond d’une mine ou d’une oubliette, il faut vite allumer le plafonnier. L’animation du CMP tombe peu à peu. A l’ « extra » les calmes consultations du soir commencent, l’infirmier de permanence a pris la place de la secrétaire qui a fini ses huit heures et s’installe à côté de l’ordinateur, fait des réussites pour passer le temps et attend l’arrivée du médecin de garde. A l’ « intra », c’est l’heure entre le goûter et le dîner, temps un peu mort, où l’angoisse se fait sourde et les idées un peu plus noires. Les patients, désœuvrés, deviennent des ombres dans les couloirs ou mettent la table du dîner, très en avance, s’assoient devant une assiette vide et se mettent à attendre. Les infirmières, entre elles, préparent les médicaments et commencent à remplire le cahier de transmissions. Il y a de beaux couchers de soleil à Vigneux. Justement ce soir, le vent a chassé les nuages et, le froid hivernal venu du pays du père Noël s’est installé dans nos contrées. Je vois à travers la fenêtre, au-dessus des toits des pavillons d’en face où planent de lents avions, des lambeaux de nuages qui se teintent en rouge vif puis tournent peu à peu au mauve sur un fond gris bleu de plus en plus foncé. Kateb attend toujours, je ne sais pas ce qu’il espère. Il va falloir que je le laisse entrer et que les pourparlers commencent. Oui, pourparlers. Cette expression diplomatique convient très bien à la manière dont Kateb établit et maintient le contact. C’est un négociateur né. Il aurait pu faire carrière au Quai d’Orsay ou comment agent de joueurs de foot professionnels. On dirait qu’il ne peut parler qu’en négociant, n’importe quoi, pourvu qu’il y ait matière à marchandages. Il se dit souvent dans les synthèses, qu’on finit toujours par se faire avoir par Kateb, c’est à la fois vrai et faux : Kateb ne peut se sentir exister qu’en « ayant » l’autre. Il faut toujours qu’il lui en « prenne » une partie, comme si, le langage, qui, autrement, ne serait que du bruit fait avec la bouche, voire de la musique, ne pouvait se soutenir, comme signifiant quelque chose pour lui, que d’une matérialité prise à l’autre, même imaginaire. Pour parler avec Kateb, il faut se laisser prendre. De là à dire qu’on se fait prendre à son jeu, il y a un pas qu’il ne faut pas toujours franchir. C’est en acceptant un peu d’ « être pris » qu’on a une chance de communiquer vraiment avec lui. C’est le prix à payer. On n’a rien sans rien. C’est tout de même mieux qu’avant, quand Kateb prenait sans demander, arrachait ce qu’il voulait et s’enfuyait, les sacs des mémés dans la rue, les barrettes de shit de ses copains dealers, l’argent de ses parents ou des autres patients qu’il rackettait. Pas qu’il ait totalement arrêté, mais maintenant il demande, il discute d’arrache pieds, il est dur en affaires, comme on dit, et accepte même parfois de ne rien recevoir, ce qui veut dire qu’il commence à entrevoir que parler est utile, qu’on peut tirer du plaisir de la conversation, et que les mots peuvent avoir du sens. Les pourparlers, c’est bien pour parler. De plus, avec Kateb, c’est comme avec les pré-ados, sauf qu'il a trente ans, on se doit d’appliquer à la lettre les préceptes de la linguistique pragmatique : dire, c’est faire. Tenir sa parole. Dans la mesure du possible. et comme, bien sûr, à l’impossible nul n’est tenu, il s’efforcera de tenir la sienne, si nous tenons à peu près la nôtre.

posted by grossmann | 5/21/2003
 

Pensée de la nuit N° 27 "Très cher René. Merci de ton mot...le "cassé bleu", c'est absolument merveilleux. Au bout d'un moment, la mer est rouge, le ciel jaune et les tables violet, et puis cela revient à la carte postale de bazar. Ca et cette carte postale, je veux bien m'en impreigner jusqu'au jour de ma mort. Sans blague, c'est unique, René. Il y a tout là. Après on est différent. Dis, je rentre bientôt, je t'embrasse. Nicolas" Nicolas de Staël, Lettre à René Char. Correspondance.

posted by grossmann | 5/21/2003
 

Ce soir j'ai cliqué, comme j'aime bien le faire parfois, complètement au hasard, sur le Wiki d'écholalie et j'ai trouvé ça. Bonne pêche, à vous aussi !(moi, en tout cas je trouve ça drôle)

posted by grossmann | 5/21/2003


lundi  

kateb, deuxième partie


Parce que, avant, Kateb, il faisait peur à tout le monde à Camille Claudel. Il menaçait, il frappait, il cassait, les vitres du CMP ou celle de votre voiture. Il pouvait aussi vous casser la gueule. D'ailleurs, même les flics avaient peur de lui. Les flics n'aiment pas les délinquants qui ne sont pas de vrais délinquants, ils ont peur des fous délinquants, ils ne savent pas par quel bout les prendre. Ne nous trompons pas, les flics font parfaitement la différence entre les délinquants et les fous, ils ne se défaussent pas de leur sale boulot sur la psychiatrie publique, comme on l'entend dire trop souvent. Ils ont raison de dire qu'ils ne savent pas y faire : les fous, ce ne sont pas leur métier, c'est le nôtre. Ils ont raison de les amener à la psychiatrie publique, même si ça ne plaît pas toujours à la psychiatrie publique. Il suffit de travailler aux urgences de l'hôpital général pour s'en convaincre tous les jours : il y a très peu d'internements arbitraires et la loi de 1990, toute mal ficelée qu'elle est, et peut-être qu'on ne pourra jamais mieux la ficeler, puisque c'est une loi qui détermine elle même ce qu'elle ne peut pas aborder, en une sorte de boucle paradoxale, de macula, de point aveugle, est pratiquement toujours correctement appliquée dans son principe et toujours dans sa forme. Quand les flics amènent un fou aux urgences, ce n'est pas pour le faire enfermer ailleurs que chez eux, ou pour le faire sanctionner ailleurs, parce qu'ils n'auraient plus de place, ou parce qu'ils en auraient marre, qu'ils ne pourraient plus le supporter, par exemple, mais vraiment pour le faire soigner, ils y croient dur comme fer, le plus souvent. Je peux en témoigner. Peut-être qu'ils ont tort de le croire, mais c'est une autre histoire, et qui concerne surtout les psychiatres. Certains d'entre ceux-ci ont le mot "Loi" toujours à la bouche. Ils n'ont qu'à faire flics à la fin, ceux-là, comme si la Loi dont ils parlent avait à voir avec la loi du Droit, celle des avocats des procureurs et des juges. La vraie question est celle des limites, pas celle de la Loi. C'est vrai, quand on dépasse les bornes, on se fait taper sur les doigts. Mais il y a des gens qui ne connaissent pas leurs limites, je veux dire au sens propre, celles de leur corps. Ils croient toujours être à leur recherche, mais ils ne savent pas qu'ils se répandent, qu'ils dégoulinent, qu'ils ne se contiennent plus depuis longtemps, on les appelle des têtes brûlées, des pétés du casque, des fous, comme Pierrot le Fou, par exemple, mais ça peut être moins grave que ça, heureusement. Seulement pour rencontrer leurs limites, ils ont sans cesse besoin de se colleter physiquement à du solide, au sens propre ou au sens figuré, ils se mettent sans arrêt en danger, pas qu'ils aiment ça, même si certains aiment ça, mais ils ne peuvent tout simplement pas faire autrement. C'est une maladie, pour ainsi dire. C'est vrai qu'il y a des bandits qui sont un peu fous, voire très fous et des fous qui sont un peu voyous même beaucoup, Mais, bandit, c'est un état, une profession qui a ses propres lois, celles du "milieu" comme on dit. Il y a des gens qui ont pour profession d'agir "mal" - ils ont choisi, ils n'ont pas pu faire autrement, c'est la faute à la société, peu importe - mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont malades. On doit les mettre hors d'état de nuire et, ça, c'est le boulot de la police, ils purgent leur peine, recommencent ou pas, libre à eux. Ils préfèrent toujours aller en prison plutôt qu'à l'HP, qu'ils aient une fois essayé de se "faire passer pour fou", pour éviter la sanction, alors ils ont vite compris que ce n'était pas leur place, ils ne recommenceront plus : L'HP est un lieu bien plus hors la loi que la prison, bien plus terrible, ils le disent tous. En revanche, l'enfermement, qu'il soit celui de la prison ou celui de l'HP, convient souvent très bien, c'est un paradoxe, à ceux dont j'ai parlé et qui recherchent désespérément leurs limites : comme s'ils se sentaient enfin abrités dan un endroit qui jamais ne perdra contenance. Il faut qu'ils l'éprouvent avec leur corps, vraiment, et si ça ne suffit pas, ils feront tout pour être encore plus enfermés. C'est même ça le problème. Certains, ainsi, sont allés jusque dans les hôpitaux de force, même le mitard à la prison ne leur convenait pas. Mais voici que le visage de Kateb apparaît à nouveau dans l’entrebâillement de la porte, il insiste, plutôt pas plus que d’habitude, il n’a que faire des mes élucubrations et de mes digressions : « t’as fini, docteur, j’peux rentrer ? » Je réponds : « cinq minutes, dans cinq minutes, attends encore ! » Le visage disparaît, la porte se referme tout doucement. Il retourne attendre, toujours patient.

posted by grossmann | 5/19/2003


dimanche  

N* ou le Trajet des Choses, deuxième partie


dormitaineMarguerite Duras dit qu'aucun amour au monde ne peut tenir lieu d'Amour. Pour lui, N*, tout aussi sûrement qu'une Boussole indique le Nord, indiquait le Sud. Bien que née quelque part en Europe centrale, c'était incontestablement une femme du Midi. Enfant, elle avait vécu en Algérie et se souvenait de nounous aux visages tatoués et aux lourds bracelets d'argent. Elle avait vécu plus de dix ans en catalogne, dans la région de P*, un petit village au milieu des vignes, R*. Elle y avait élevé ses deux premières filles. Elle l'y emmena dès leur première fugue d'amoureux. Elle y retrouva sa belle maison de pierre, sa rue, son passé. Elle se souvint de son chien Bakounine, et de promenades solitaires dans les vignes. Il y avait, à R*, un tout petit charcutier qui s'appelait "Chez Francis" et qui ne payait pas de mine. On y venait, pourtant, de quinze lieues à la ronde. On y trouvait le meilleur "fouet" de toute la catalogne française (et peut-être même catalane). Le "fouet" est une saucisse aussi fine qu'une lanière et aussi sèche qu'un pendu. Il y a du fouet "nature", du fouet "à la pistache" ou du fouet au "fromage". N* n'avait pas voulu sortir de la voiture, de peur qu'on la reconnaisse ou que la nostalgie lui fasse venir les larmes. Il vit que Francis était un bon gros charcutier à moustaches gauloises noir corbeau. Il était présentement un peu entre deux vins et houspillé par sa femme. Il avait le cœur sur la main et, à fleur de gorge, la grande fraternité des intempérants. Pour un peu, son "fouet", il l'aurait donné au premier venu, lui, si sa femme n'y avait veillé. Ils avaient mangé le fouet dans la voiture en le coupant avec les dents sur la place de la mairie de R*. N* ne voulut pas croire que Francis s'était mis à boire. Il l'avait tant de fois dépannée quand elle s'était retrouvée fauchée avec les filles. C'est vrai que sa femme était une peau de vache. Apostolos Doxiadis dit qu'il y a trois choses que l'on ne peut cacher : le rhume, la richesse, l'amour. Il y eut aussi B*, qui est la capitale de cœur de l'Europe. Ils y furent à un début de printemps. Il croyait bien n'y être pas revenu depuis le temps de l'agonie de Franco, il ne se souvenait que de la longueur infinie de l'Avenida D*, d'un enchevêtrement de ruelles tristes et noires avec des gosses en guenilles et des cheminées de Gaudi en forme de sentinelles sur le toit de la casa M*, mais il n'était plus très sûr de ne les avoir pas seulement vues dans le film "Profession reporter" d'Antonioni. Près de trente ans plus tard, la ville "des prodiges" le surprit une nouvelle fois par sa vitalité. Dès leur arrivée ils allèrent tout droit prendre une Agua limon à la terrasse d'un café de la plazza R*, au soir tombant. Ils logèrent à l'hôtel Rembrandt (il y avait dans l'incongruité de ce patronyme nordique, ici à B*, quelque chose qui me stimulait), dans une petite rue animée jusqu'à pas d'heure du B*A*, à mi-chemin des R* et de la cathédrale. Elle l'emmena au Corte Inglès de la place de C* où elle avait, elle aussi, des souvenirs. Ils flânèrent parmi les immeubles en démolition des vieux quartiers où Pépé Carvalho et le commissaire Mendés ne traînaient plus leurs guêtres depuis longtemps. La bodega "Xampa?et", non loin du musée Picasso, avec ses tapas du tonnerre et son petit blanc pétillant, leur servit, pour ces quelques jours, de quartier général. Ils dégottèrent aussi de vielles chocolateries où des garçons compassés en vestes blanches leur servaient de délicieux chocolats viennois avec la condescendance qui convenait à la vénérabilité des lieux. Il s'emplirent les yeux d'Art Nouveau et s'assirent aux terrasses, juste pour regarder palpiter la ville. Ils grimpèrent jusqu'au parc G*. La brise avait dégagé le ciel et, vue du belvédère aux mosaïques multicolores, la mer par dessus les toits leur appartint comme Paris apparut à Rastignac. Ils gravirent aussi la colline de M* pour acheter des santons au "Village E*" qu'on leur enveloppa dans du papier journal (on trouve les mêmes dans les boutiques du P*, à la frontière, N* avait la foi du charbonnier : elle croyait dur comme fer que c'était le petit vieux au moins deux fois centenaire du "Village E*", et seulement lui, qui les fabriquait à la main.) Malgré les échafaudages vertigineux, le fracas des machines-outils et les talkies walkies des ouvriers casqués de jaune, la S*F* se construisait avec l'exacte lenteur des cathédrales du moyen âge. Ils purent compter le nombre de tours qui manquaient encore (une bonne douzaine, dont la plus haute) et firent le serment de venir inspecter l'avancée des travaux au moins tous les trois ans. L'idée qu'ils ne vivraient probablement pas assez longtemps pour voir la fin des travaux ne les chagrina pas plus que ça. Ils regardaient, à la tombée de la nuit, les cartomanciennes s'installer sur les R*, derrière de minuscules tables pliantes. Elles allumaient de petits photophores dont les flammes dansaient à la file indienne dans le vent qui venait de la mer. Sérieuses comme des papes, elles disaient les tarots à voix basse à des clients, souvent des hommes, soucieux, attentifs et contrits. Une heure plus tard, au plus, le salaire quotidien gagné, toutes avaient déjà plié bagages. La promenade était rendue jusqu'au petit matin aux bateleurs, aux hommes-automates, aux supporters de foot, aux chorales de tous les pays, aux dealers, aux putes et aux joueurs de bonneteau. Une nuit, dans leur petite chambre, elle fut prise de frissons irrépressibles. Rien ne put la réchauffer. Elle n'avait pas de fièvre. Cela passa comme c'était venu. J.D. Nasio dit qu'il n'est de douleur que sur fond d'amour. Ils furent aussi, un jour, là où la plaine butte sur les premiers contreforts des Pyrénées, sur la tombe de sa grand-mère, à V*, parmi les cyprès qui se découpaient sur les collines toutes proches où l'on apercevait le tout petit village de Saint B* de C*. avec son immense cathédrale. La beauté parfaite de la petite église romane à l'ombre de laquelle s'éparpillaient les sépultures, ajoutait encore à la douceur et au sentiment de sérénité qui émanait du paysage : il aimait ces petits cimetières de campagne, qui, à l'inverse des grandes nécropoles, rendaient la mort presque familière. Elle voulut lui montrer le village, L*B*, et la maison où ses parents, qu'elle n'avait pas revus depuis vingt ans, vivaient toujours, mais je compris que c'était eux, bien sûr, et non la maison, qu'elle voulait revoir, malgré toute la douleur qui risquait d'en advenir. Il l'attendit dans la voiture en écoutant des cassettes. Une heure plus tard, elle le rejoignit, défaite, comme ils s'y étaient attendus. Ce qui se fait par amour se fait toujours par delà le bien et le mal, dit Nietzsche. Une nuit d'août, ils furent sur la route de C* à R*, en revenant d'un dîner chez V*. Dans un virage, à la lumière des phares, apparut un verger au fond duquel se dressait une grande villa au toit de tuiles rondes et aux volets fermés, inhabitée, qu'ils avaient plusieurs fois admirée de jour. Depuis un moment, ils cherchaient un endroit pour garer la voiture. Ils longèrent à petite allure un muret de pierres sèches qui séparait le verger de la chaussée ; ils finirent par y trouver une simple ouverture, sans portail. Les roues crissèrent sur une allée de gravier qui menait, parmi les arbres fruitiers, à l'entrée de la villa. Personne. La nuit noire, l'allée blanche, les grillons, les sons dont est fait le silence des ténèbres au moment où, coupant le contact, il (ou elle, je ne sais plus) arrêta le ronronnement du moteur et éteignit la lumière des phares. L'immobilité. Le rythme asynchrone de leurs souffles. Elle portait (très bien) une robe d'été longue et étroite, à fines bretelles, en tissus éponge. N* leva les bras au-dessus de sa tête et bascula son siège. N* lui a dit : enlève-la il suffisait que je la remonte comme un gant tu ne peux pas te souvenir toi puisque je m'en souviens des trois cercles blanc au centre brun que faisaient tes deux seins avec leurs pointes et ton ventre avec le nombril et cette robe tirebouchonnée comme une chaussette, arrêtée par son visage et ses bras il aurait fallu qu' elle bouge qu'elle se dégage mais elle ne faisait pas un geste la femme cent têtes elle ne voulait pas voir aveuglée être vue mais il voyait son cou et ses artères qui battaient les trois cercles de son ventre et de ses seins si ronds si parfaits ce n'est pas Adam que Dieu a d'abord modelé dans la glaise informe c'est elle et lui je pose mes mains sur cette argile frémissante pas que je ne me souvienne pas du cantique des cantiques ses seins sont deux faons jumeaux mais c'est plutôt à un passage des mille et une nuits que je pense ses fesses sont comme du beurre et puis ce n'était pas le moment de se souvenir même après dans le silence de la nuit elle est restée avec sa robe sur la tête elle ne voulait toujours pas voir mais il se souvient d'un chat qui est arrivé les chats arrivent toujours de nulle part il a voulu grimper dans la voiture ça les a fait rire. Pascal Quignard dit encore : Quand deux amants se séparent, tous deux désirent à jamais. Le désir persiste en eux après qu'ils se soient séparés. Cette ouverture est à jamais inassouvie. Nous nous mentons toujours sur ce point : c'est nous qui repoussons le désir (le vivant) quand nous l'accusons de nous déserter.

posted by grossmann | 5/18/2003
 

Kateb, première partie


Je suis dans mon bureau. Je travaille ou je téléphone, parfois même je suis en entretien avec un patient. On frappe à ma porte. Je reconnais la manière qu'on a de frapper, à la fois discrète et insistante. je ne dis pas "entrez", mais la porte s'entrouvre quand même. c'est la trogne de Kateb qui apparaît. Kateb est le seul patient que je ne vais pas chercher moi-même dans la salle d'attente. Il ne m'en laisse jamais le temps. En plus, Kateb ne prend jamais de rendez-vous. De toute manière, ça serait inutile : il est là presque tous les jours. Il a besoin de me voir tous les jours en ce moment. "T'as deux minutes, docteur Oussemane, a j'dérange pas là ?" Il est capable d'attendre deux heures ces deux minutes-là, si je lui dis que je suis occupé par exemple ou si je n'ai vraiment pas le temps de le recevoir. Il va se faire payer un coup au Marigny, va fumer deux ou trois clopes sur le trottoir de l'avenue Henri Barbusse, tape une converse avec un autre patient, revient, frappe à nouveau, repart, revient encore. Quand il a décidé de me voir, il peut être d'une persévérance à toute épreuve. Il a raison, dame, je le reçois toujours, à la fin. Kateb n'est pas très beau. Il n'est pas très grand, même plutôt petit, mais très large. Il a une grosse tête, de grosses lèvres, de grands yeux qu'il peut faire tourner à toute allure, un sourire énorme et éclatant, la boule à zéro, du bide, un gros cul, des jambes courtaudes, de grosse paluches, la casquette vissée à l'envers en été, et le bonnet à la virgule Nike enfoncé jusqu'aux yeux, en hiver. Il porte les jeans larges des rappeurs et des hauts de survêt de marque, ou de grosses doudounes très chères à capuches. Il a une démarche qui fait penser à celle d'un jeune ours, rapide et oscillante. Il a bientôt trente ans mais en paraît au moins dix de moins. Tout le monde connaît Kateb à Vigneux. Sa famille habite aux "Pierres Bleues", le père est gardien, Kateb l'aide parfois à renter les poubelles, en fin d'après midi. Il y a toujours eu un problème avec Kateb, depuis la petite enfance. Il était suivi au CMPP, où il retourne encore voir si son ancien médecin est toujours vivant, mais on ne sait pas très bien pourquoi. Il n'a jamais appris à l'école, il ne sait pas lire, compte juste ce qu'il faut, a un défaut d'élocution, bégaie un peu. C'était un enfant hyper actif comme on dit maintenant, il ne tenait pas en place, ne faisait que des bêtises, se faisait rosser par son père. Le père est un grand gars encore assez jeune mais qui ne parle pratiquement pas français, Il est très respecté par toute la famille, même par Kateb, quoiqu'on puisse en penser, mais surtout par sa femme, qui est restée très traditionnelle, paysanne, vieillarde bien avant l'âge, tatouée de partout, qui, elle, ne parle pas un mot de français, par sa fille Nedjma, la deuxième, jolie comme un cœur, et par les trois autres garçons dont les deux derniers vont encore à l'école. Nedjma a épousé un bandit. On s'en doutait déjà, à pas mal de signes, qui déteignaient sur Kateb en quelque sorte, en forme de caricature, mais c'est quand il a été assassiné à coup de revolver, l'année dernière, quelques mois après la naissance d'un bébé qu'on n'a plus eu aucun doute. Nedjma a disparu de la circulation quelques mois avec le bébé, peut-être a-t-elle été envoyée en Algérie, en tout cas elle vient seulement de réapparaître, remariée, ou tout comme. Elle habite à Grigny, y invite Kateb de temps en temps, mais pas très souvent, elle a plutôt coupé les ponts avec Vigneux. C'est dommage, enfin, façon de parler, parce que c'était quelqu'un sur qui on pouvait compter dans la famille. Kateb, à l'époque nous avait parlé de tout ça, mais il en savait assez peu, avait été probablement tenu à l'écart. C'était une période où il s’est mis à nouveau à aller assez mal, où il m'a parlé pour la première fois de choses terrifiantes, qui arrivaient à son corps, des transformations, des pénétrations, des effractions, des viols, des choses qui lui étaient dites, qu'on le forçait à faire, des voix si terrifiantes qu'elles le pourchassaient même la nuit et ne lui laissaient pas de repos. Des choses qu’il avait déjà ressenties quand il avait été petit et qu’il avait été hospitalisé en psychiatrie à la Salpetrière une fois, et une autre fois à Toulouse alors qu’il avait été placé en famille d’accueil. Il s'était remis à boire beaucoup et à fumer du shit, ce qui ne lui réussit pas du tout, mais alors pas du tout. Il s'était remis à faire peur à tout le monde.

posted by grossmann | 5/18/2003
 

Merveilles 5


Si on veut bien considérer les choses sous un certain angle, on s'aperçoit que le monde de tous les jours recèle bien des beautés cachées. Prenez par exemple, un trajet sur l'autoroute A6 de la porte de Gentilly à Evry. La plupart du temps, me direz-vous, c'est un véritable enfer : Des files interminables de voitures sur six voies dans un paysage déstructuré, bétonné et métallique, traversé de lignes à hautes tensions. Rien qui ne puisse réjouir le regard. Votre voiture, même confortable ne vous semble plus qu'un fourgon cellulaire. La nuit déjà arrange un peu les choses, et peut monter des choses intéressantes si vous n'êtes pas trop fatigué. Le paysage, masqué par l'obscurité ne vous agresse plus. Avec trois fois rien d'imagination, votre fourgon cellulaire se change en une sorte de cocon motorisé qui semble glisser dans la nuit sur un long ruban lumineux blanc et rouge. Mais c'est au crépuscule que la véritable beauté surgit parfois. Il faut que l'allure de la file soit suffisante ; Il faut que vous vous trouviez à la hauteur des pistes d'Orly quand l'autoroute s'oriente enfin plein sud ; Il faut que le ciel soit dégagé mais pas trop : Quelques nuages effilochés sont préférables. C'est le moment où la route grise se métamorphose en ce ruban lumineux dont je parlais tout à l'heure. C'est déjà magique, mais si vous avez la chance de vous trouver au bon endroit au bon moment, avec le soleil qui flamboie à l'horizon sur votre droite c'est toute une harmonie de rouges : des signaux lumineux de matérialisation de la piste d’atterrissage en passant par les feux arrière des voitures jusqu'aux enseignes lumineuses des hôtels du bout de la plaine déserte. Et si vous avez la chance qu'au même moment, surgisse un énorme A 320 à l’atterrissage qui semblera rouler sur le pont qui enjambe l'autoroute sous lequel vous allez passer, dans un vacarme de tous les diables, le spectacle touchera au grandiose.

posted by grossmann | 5/18/2003
 

Entre la règle de la World Company et l'exception culturelle franchouillarde je préfère (très) souvent encore la daube américaine.

posted by grossmann | 5/18/2003


jeudi  

Merveilles 4


Je me suis toujours demandé ce que serait "Le Mépris" sans la musique de Georges Delerue. Il n'existerait probablement pas. C'est comme souvent dans les fims de JLG : on ne sait plus si ce sont les images qui se font musique ou bien la musique qui se met tout à coup à être visible (dans "Prénom Carmen", on voit même, en plans de coupe, l'orchestre de chambre qui joue la musique qui n'accompagne, justement pas, les images). Dans "Le Mépris", les images et la musique sont vraiment indépendantes. La musique n'accompagne rien, elle ne souligne rien, ne renforce rien. Et pourtant elle vous prend à la gorge, vous tire les larmes. C'est une question de phases. Elle fait irruption tout à coup, et les images prennent une dimension tragique alors qu'à la fraction de seconde précédente ce n'étaient que des images, justement (la fameuse phrase de Godard : pas une image juste, juste une image, etc.) C'est aussi un film qui vous regarde alors que vous croyez être en train de le voir. Tenez, Godard filme Raoul Coutard à la caméra prenant les images du film, mais la caméra est énorme, une locomotive, et Coutard est comme le Gabin de la bête humaine. Il y a alors ce magnifique mouvement de travelling et de panoramique à la fois, précis comme un ballet, où la caméra et Coutard se tournent vers nous qui le regardons filmer et, qui, tout à coup, à la fin du mouvement, braque son objectif sur nous, nous fixe et nous filme, nous, spectateurs, soudains interloqués. Coutard nous débusque dans l'obscurité de la salle où nous croyions être en sécurité ; il nous prend en flagrant délit de passivité : regarder un film est beaucoup plus passif que de lire un livre par exemple, on peut très bien regarder un livre et ne pas le lire, ce qui est tout de même plus fréquent que de ne pas voir un film qu'on est en train de regarder. Quand on lit le livre, on ne le regarde plus, on entre dedans (ou il entre en vous, c'est selon) pas seulement avec ses yeux, pas seulement avec tout son corps, mais aussi toute son histoire. Le cinéma, on ne le regarde pas non plus, on le range dans notre tête, à côté des rêves. C'est cela que Coutard qui nous filme filmé par Godard veut dire : le cinéma, ce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas vous qui regardez le film, mais les images qui vous regardent. Nous croyons voir le cinéma, mais c'est lui qui nous regarde. Nous croyons parler, mais c'est nous qui sommes parlés.

posted by grossmann | 5/15/2003
 

Pensée de la nuit N° 26 "Je deteste cette personne - Mais comment pouvez-vous la detester si vous ne la connaissez pas ? - La réponse est dans la question : je ne peux pas detester quelqu'un que je connais" Edgar Varese

posted by grossmann | 5/15/2003


mercredi  

N* ou le Trajet des Choses, première partie


dormitaine Ils avaient repris la route qui serpentait dans les vignes. Ils passèrent à F*, puis à E*, dans le massif des Fenouillèdes où Jacques H* prit plusieurs années de suite des photos de Catherine M* nue, à T*, où il y a un hôpital psychiatrique, et B*, dans la montagne, tout près des cheminées des fées. N* cherchait des maisons à acheter pour démarrer leur vie commune. Le Canigou les couvait du regard. C'est à sa manière, une sorte de Mont Fuji, géant tutélaire et bienveillant. A la fin de la journée, ils étaient retournés à P* manger une glace avec beaucoup de chantilly chez "Espi". Ils dormaient à l'hôtel "Méditerranée", dans la rue qui mène à la gare où Salvador Dali situait l'exact centre du monde. Le Sud, encore : les ruines d'E*, désertes et blanches sous le soleil mat de fin Mars. La mer, calme et immémoriale, juste derrière les grands pins maritimes. Il revoit N* qui marche courbée, entre les murets et les statues, à la recherche du moindre tesson, sigillé ou pas (c'est elle qui lui a appris ce mot : sigillé). Elle brandit, joyeuse, ses trouvailles qu'il ne sait pas distinguer de banals cailloux. Le Sud. Le Sud et l'archéologie. Amour, appel sans délai du Jadis pur, dit Quignard. Au moment ou je frappe ces mots, ceux de Quignard, pas ceux de la ligne au-dessus, je suis frappé, moi, pour ainsi dire, de plein fouet, par la certitude absolue qu'aucune évocation du passé, telle que celle à laquelle je me livre ici, en vain, donc, si minutieuse soit-elle, ne pourra jamais décrire le manque (et toi, N*, si jamais tu lis ces lignes, qui sait trop bien la nature fulgurante de ce qui précède l'origine). Elle l'avait emmené aussi voir le musée des dinosaures, à E* au fin fond d'une vallée aride de l'Aude, bien au-delà de M*, de C* de F* et même de S*J*-et-le B*. Il n'y a rien que des collines sèches, chauves, pelées, ingrates. Un seul troquet entièrement années cinquante qui sentait la vielle bière. On les avait regardé par en dessous depuis le bar comme des extra-terrestres. C'était le lieu rêvé, pour un aussi improbable musée. Il ressemblait à une station de chercheurs d'or, en Oklahoma. Il y avait des vitrines avec des dents, des œufs pétrifiés, des fragments de vertèbres. N* s'était attardée, rivée au moindre bout d'os et à l'ère jurassique. Mais cela n'aurait encore jamais assez avant le commencement. Elle s'accrochait tant au passé enfoui qu'elle s'y laissât parfois engloutir et disparaître. Elle avait bien connu Françoise Claustre, elle avait fouillé pour elle, il y avait dix ans, dans des chantiers où il s'en passait de belles, on fouillait tout le jour, et la nuit, on se fouillait les uns les autres (image d'images – télé ? - où je revois Françoise Claustre seule au milieu du désert, enlevée par les rebelles d'Issen Habré, des siècles avant leur histoire) Elle la lui avait désignée un soir, parmi les clients, attablée seule, dans une brasserie de P*, la Casa C*, où ils mangeaient des escalivades. Trente ans après le Tibesti, elle était toujours archéologue. N* aussi, mais à sa manière. Une autre fois, ils étaient allés dormir dans le Vallespir ( qui sonne comme "espoir et soupir"), à C*, gros village qui se donnait des airs de ville, rendu célèbre - mais moins que Vauvenargues, Vallauris ou Mougins - par Picasso qui y avait travaillé deux ou trois étés. On y accédait autrefois par un "pont du diable" au-dessus du T*, torrent dont on pouvait soupçonner les colères ; maintenant on n'y passait plus qu'à pied, les automobiles empruntaient un viaduc moderne, construit juste à côté, qui faisait double emploi. Leur hôtel était situé au bout du mail ceinturant le cœur de la ville, bordé des deux côtés par des platanes centenaires et de jolies boutiques. Il y avait un musée d'art moderne. ? cause des peintres que Picasso avait drainé dans son sillage, les autres cubistes, Soutine, puis Tapiès, Viallat. C'était un vrai musée, qui n'était pas consacré exclusivement à Picasso, fonctionnel et international, d'une taille raisonnable, correspond à celle de la ville (mais qui n'avait rien des splendeurs de l'hôtel Salé dans le Marais, ni du charme du palais Grimaldi à Antibes), fermé le mardi et tout, comme les musées nationaux. Et c'était un mardi. Ils ne le visitèrent que l'été suivant, avec la foule. Il se souvenait d'un dîner d'amoureux, seuls dans la salle vide de chez V* une "vielle maison" de la ville, dont N* avait connu le fils du propriétaire au temps où elle habitait la région. Ils avaient bu un vin de Maury, tuilé, délicieux, et mangé des parillades de poisson. Un peu ivres, juste ce qu'il faut, ils s'étaient embrassés sous les porches, au son des fontaines. Il lui avait murmuré à l'oreille qu'à eux deux ils formaient une jolie "parillade". Les rues pavées et les places désertes, qui s'ouvraient les unes sur les autres, où leurs chuchotements résonnaient, leur appartenaient. ils rêvèrent d'y vivre. Un autre jour encore, elle l'avait emmené à la maison de Maillol, toute perdue au fond d'un vallon recouvert de vignes (le pays tout entier est recouvert de vignes) sur les hauteurs de B*. On en a fait un musée. N* s'y balada parmi les "beaux Maillol", qui son tous des reproductions du corps de cette seule femme, D* V*, mais c'est son corps nu à elle, N*, qui désormais occupe toutes mes pensées. Il n'y avait aucun autre visiteur, et pendant que la sensualité de la maison - c'était un tout petit musée dont on pouvait faire le tour en trois pas - s'emparait d'eux, ils échafaudèrent un plan pour faire l'amour sur-le-champ, parmi les statues, mais ils ne le mirent pas à exécution. Ils avaient traîné dans les petites rues désertes de C*, où Matisse et Derain ne peignent plus depuis longtemps, ils avaient acheté un bocal d'anchois et l'avaient mangé, assis sur la plage, face au clocher de l'église du village, construite sur la mer elle-même et dont la forme vraiment érotique laissait N* rêveuse, avec les doigts et l'huile qui leur dégoulinait des lèvres, en regardant les commandos d'hommes grenouilles revenir du large dans de belles annexes oranges. Port V* est un vrai port de vraie pêche, avec de vrais pêcheurs en salopettes bleues et cirés jaunes, exactement comme à Loctudy ou Fécamp. C'était fin mars. Malgré les restaurants qui avaient tout juste ressorti leurs tables, il y régnait ce trafic calme et laborieux qui surprend toujours les voyageurs habitués aux foules du mois d'août, comme si on les remisait en coulisses à la morte saison et qu'il fallait les installer à nouveau, dérouler les quais, remplir les bassins, semer les poissons, remonter les moteurs des bateaux, avec filets qui sèchent et pêcheurs en marinière dans le décor, les beaux jours revenus. Ils s'étaient installés à une terrasse d'un café de la Marine quelconque pour prendre les derniers rayons du soleil. Il avait lu l'"Equipe" pendant qu'elle ne faisait rien, le regard perdu dans la contemplation des travaux portuaires. S'il avait pu voir ses yeux, à ce moment là, il y aurait lu le désespoir qui les habitait peut-être déjà. Ils ne poussèrent pas jusqu'en Espagne, Port B*, où, le paysage perd subitement une grande part de sa beauté et où Walter Benjamin se suicida en 1940, comme le raconte J* H* dans "l'habitation des femmes". Ils regagnèrent P* en longeant la côte pendant que le soleil se couchait derrière les montagnes. Le sud, encore. Shakespeare dit que l'amour est une vapeur formée des fumées des soupirs. Elle l'emmena à M*, où elle rêvait de retourner habiter ; elle y avait vécu certains des jours les plus heureux de sa vie. Ils étaient descendus Rue S*, dans le sixième, pas de plus joli nom pour une rue, au B* Hôtel, à quelques dizaines de mètres du petit appartement qu'elle avait occupé, dix ans auparavant, quatre étages au-dessus du bout de trottoir où se postait tous les jours une accorte prostituée au décolleté mirobolant vu de si haut. Elles faisaient, en criant, un brin de causette tous les matins et tous les soirs, aux heures où on aère les draps et où on arrose les balconnières. Il y avait un colloque à l'hôpital de la T*. Ils avaient écouté H*C*, le premier jour, qui malgré ses quatre-vingts ans passés avait improvisé une intervention tout en malice, puis ils avaient séché le reste toute une journée, passée au lit, à l'hôtel, peut-être là même où la putain gynécomaste emmenait jadis ses clients. Plus tard, elle lui avait fiévreusement montré la ville, qu'il ne connaissait pas, sauf le vieux port, la B* M*, et le mur peint de Z*, rue par rue. Elle l'avait entraîné dans des marches à pied dont il ne l'aurait pas cru capable. Ils regardaient le prix des appartements aux devantures des agences. Il lui acheta des robes rue S*F*. Elle fut joyeuse comme une enfant. Il fut ravi de sa joie. Le quartier du P*, en pleine réhabilitation, lui plût, il l'avait imaginé beaucoup plus touristique, à cause du film "Borsalino" et de son côté italien ; il y avait beaucoup moins d'escaliers qu'à Montmartre. Ils descendirent la montée des A* et flânèrent le long des galeries blondes de la vieille C* déserte, à l'ombre de la coupole ovale. Mais elle préférait le sixième, la rue P*, la rue, B*, le cours P* et l'avenue du P* qui ressemblaient plus à Lyon ou à Paris. Le début de la C* lui parut sale et moche, avec des centres commerciaux ultramodernes déjà fatigués menaçant d'engloutir les récents restes de la ville antique mis à jour. Là encore, elle l'emmena longuement dans de petits squares déserts où gisait parfois une Vénus oubliée parmi des colonnes en rondelles ou des mosaïques effacées. Les habitants de M* ne lui parurent pas particulièrement méridionaux, d'ailleurs, ils parlaient français, étaient blancs, blacks ou beurs comme à Paris et toutes les autres grandes villes. A part un ou deux garçons de café, personne ne forçait sur l'accent. Le métro ressemblait au métro parisien et les autobus à des autobus de banlieue. Il s'attendait à croiser des Marius et des Jeannettes à tous les coin de rue : il ne savait pas encore que c'était Marie Jo qui me tenait par la main.

posted by grossmann | 5/14/2003


lundi  



Je me souviens de "Y'a qu'une télé, c'est Téléchat". Bonne fête à tous les "je me souviens" ! (désolé pour la pauvreté du lien. Le chat Groucha et sa copine Lola la cigogne n'inspirent pas Google : incompréhensible)

posted by grossmann | 5/12/2003
 

Pensée de la nuit N° 25 "On ne peut jamais dire une seule fois la même chose" Alfred Jarry

posted by grossmann | 5/12/2003
 

MAISPUTAINMERDEQUOI : [ Adjectif] Superlatif de MAISPUTAINQUOI
(Ex : - maisputainquoi j'ai niqué l'ordi - maisputainmerdequoi kesketé[kon|nul] !!! - pour une fois que je nique)

Et le Définistaire, vous y êtes retrourné, une fois, au Définistaire, au moins. Je parie bien que non. Eh bah vous avez eu tort. Jamais vous faites ce qu'on vous dit de faire ici, des fois ? Et la Colonne de Droite, la LCD, elle n'existe pas peut-être ? Bah non, faut croire, quelle misère !(au cas, fort improbable, je sais, où vous le feriez, de faire ce qu'on vous dit, pour une fois, en cliquant sur MAISPUTAINQUOI comme je vous y invite (pas celui-là, il n'est pas en rouge, celui d'au dessus) laissez moi vous conseiller de suivre l'enchaînement des liens : c'est un pur ravissement ! Enfin, ce que je vous en dis, moi, hein...)

posted by grossmann | 5/12/2003
 

blograffiti Tenez, je viens de vous pêcher çà sur le web. C'est tout frais, ça frétille, ça sent encore la mer (c'est le cas de le dire) et c'est interactif ! Moi, je sais où il est, mon graffiti, na nanère ! z'avez qu'à faire pareil : Cliquez ! (bon, c'est amusant, ça détend après une dure journée de travail, mais ça ne mérite tout de même pas la LCD)

posted by grossmann | 5/12/2003


dimanche  

Merveilles 3


Derrière moi, la fugue naît du silence. Comme, dans l'espace intersidéral, une galaxie naît d'un seul atome, la fugue naît de sa seule première note : mi bémol. Puis, cent mille ans après, la seconde note : si bémol ; puis, le million d'année suivant, un triolet descendant : do bémol, si bémol, la bémol. Et, à la suite, tout le thème, sur deux mesures et demie. C'est comme une plainte, une douleur, mais déjà résignée, qui porte déjà en elle sa consolation. Pendant que j'écris ces lignes, derrière moi, la fugue se met lentement à tourner sur elle même, infatigable, majestueuse, lancinante. Elle entre en moi, me prend, m'occupe, me vainc, m'asservit. Sur trois voix, le thème revient, inexorable, évident, étendu par les modulations et ses "entrées" en escalier, par tierces et quintes descendantes de plus en plus graves. Une bonne trentaine de fois, il revient. Il frappe à la porte, on ouvre, il entre. On l'attend, il arrive, à chaque fois différent et pareil à lui-même, mais il arrive, le voilà : huit notes qui tranchent littéralement dans le vif, divisent l'espace et mon corps, en deçà (au delà ?) des mots. Il me faudrait me taire. Arrêter d'écrire. Vous laisser écouter, laisser la musique vous pénétrer. Mais, très probablement, vous lisez, vous, ces lignes, en écoutant rien, ou une autre musique, qui n' a rien à voir. Vous n'êtes pas au milieu de la nuit, en train d'écrire pendant que Glenn Gould joue derrière vous la fugue N° 8 du livre 1 du clavier bien tempéré. Max Dorra dit : " Lire c'est laisser rêver un texte. Des images insolites, des thèmes insistants alors émèrgent dont on ne saura jamais à qui ils appartiennent vraiment, à l'auteur ou au lecteur. Peu importe puisqu'on est devenu le sujet du rêve."

posted by grossmann | 5/11/2003
 

"Sept jours" : Vendredi

Fermé le vendredi (en principe posted by grossmann | 5/11/2003


 

OUF ! Tout est réparé. Merci encore de votre patience, à vous tous.

posted by grossmann | 5/11/2003


samedi  

Entre "Blogger" (qui est aux autres éditeurs de blogs ce que la voiture à pédale est à la formule 1) et n'importe quel autre éditeur de blogs, beaucoup plus sûr, je préfère bêtement toujours "Blogger"

posted by grossmann | 5/10/2003
 

Trois heures plus tard... Chers ciscobloggers. Malgré mes bourdes je fais tout de même des progrès en HTML : j'ai en partie déjà réparé la catastrophe. Sans aller jusqu'à dire que vous ne vous seriez peut-être aperçu de rien, le message ci-dessous était donc un tant soit peu alarmiste (seules les archives ont pris un vrai coup, peut-être irréparable, mais pas sûr, elles restent tout de même lisibles.) Toutefois, il est trop tard pour que je puisse terminer de recopier tous les liens en rubrique "liens" de la LCD enfin retrouvée. Que les heureux ouèbmestres auxquels ils renvoient veuillent bien patienter encore quelques heures, et, vousjure-je, il n'y paraîtra plus. Merci encore de votre indulgence à tous !

posted by grossmann | 5/10/2003
 

Chers Ciscobloggers. Je viens de faire une énorme boulette dans l'utilisation de Blogger, qui a, entre autres, "mangé" toute la colonne de droite (la LCD). Je travaille d'arrache pied pour tenter de réparer le problème. Dans quelques jours, il n'y paraîtra plus et vous retrouverez votre ciscoblog tout comme avant. Mille excuses. Je compte, bien entendu sur votre légendaire indulgence en attendant. Merci

posted by grossmann | 5/10/2003


jeudi  

Pensée de la nuit N° 24 "Les bons crus font les bonnes cuites" Pierre Dac, Essais, Maximes et Conférences

posted by grossmann | 5/8/2003


mercredi  

Liste de noms qui sont aussi des prénoms. Petit rappel (et petite pub, absolument gratuite) : n'oubliez pas de visiter régulièrement "Echolalie", il y a toujours du nouveau dans l'étonnant WIKI. La LCD n'oublie pas ce qu'elle lui doit.

posted by grossmann | 5/7/2003


mardi  

Je me souviens de Maria Callas quand elle était une grosse dondon.

posted by grossmann | 5/6/2003
 

"Sept jours" : Jeudi

Fermé le jeudi, enfin, ce jeudi là, tout au moins posted by grossmann | 5/6/2003




lundi  

Entre un chef d'oeuvre au cinéma et une connerie à la télé je préfère toujours la connerie à la télé

posted by grossmann | 5/5/2003
 

Parfois j'ai la tête vide. Parfois non, ça vient tout de suite. Travail de mémoire, mystère. Plusieurs fois par jour des souvenirs me reviennent, à la pelle, comme les feuilles mortes de la chanson, par salves ou par bouffées, au moment les plus inattendus, en voiture par exemple, à un feu rouge, en regardant traverser une femme ou pendant un entretien avec un patient qui m'ennuie un peu et renforce particulièrement le côté flottant de mon attention. Je ne prends pas la peine de saisir le chemin d'une possible association, je n'essaie pas de comprendre l'irruption, je préfère me livrer au plaisir qu'elle m'apporte et me laisser aller au jeu de ramifications qui peuvent devenir infinies. Par exemple : Festival d'Avignon 1967 avec G* et je ne sais plus qui. Le camping sauvage dans l'île de la Bartelasse, le soleil qui tape à fond sur les tentes le matin. La traversée du pont vers les remparts sous le cagna. Presque un calvaire. Le cousin B* S* installé là comme vétérinaire qui se moquait des festivaliers et pestait contre Avignon en hiver parcouru de Mistral. Le déjeuner toujours au même petit bistro dégotté non loin de la place de l'Horloge. Je me souviens du prix du menu : cinq francs, de la trogne sympathique de la grosse patronne et des salade de tomates et poivrons qu'il y avait tous les jours. Souvenir aussi du café La Civette, allez savoir pourquoi. (si, je sais : à cette époque là, je fumais. Gauloises, Celtiques.) Le « Petit Train de Monsieur KAMODE » ( Capitalisme Monopoliste d'Etat, grande théorie du PC de Waldek-Rochet, encore avant George Marchais.) pièce d'André Benedetto. Le théâtre du chêne noir de Gérard Gelas, assez baba, mais c'était l'époque, mauvaise copie du Living Théâtre. L'année suivante, il fera tout un cinéma en s'enchaînant avec la troupe du même Living Théâtre le long des grilles du Palais des Papes. Les quatre fils Aymon de Béjart dans la cour d'honneur du palais des Papes et Nomos Alpha du même Béjart avec Paolo Bortoluzzi. Peut être Georges Down, mort bien plus tard du SIDA, dansait-il dans les quatre fils Aymon. Puis en 74 ou 75 avec C*, C* B*, J* C* B*- déjà - et S* J*. Une très chouette Célestine mise en scène par Thaddée Jurado dont je ne sais absolument pas ce qu'il est devenu. Du théâtre off partout, dans des endroits improbables, dans des cours avec des arbres qu'on se débrouillait pour intégrer au décor et c'était sacrément réussi, et la chasse aux chaises : plus une chaise dans Avignon ce mois là, les vieilles avignonaises se faisaient des c*** en or, si je puis dire. Nous créchions dans un dortoir et nous allions trois fois par jours au spectacle. Superbe "As you like it" dont j'ai déjà parlé dans la cour d'honneur du palais de papes. Répétition de la troupe de Merce Cunningham à la chartreuse de Villeneuve les Avignon et superbe spectacle d'Alvin Nikolais dans la cour d'Honneur. Ballades en mob dans les Alpilles. Panne de voiture à Saint Rémi de Provence. Mais quelle voiture? L'ami 6 ou la R5 de parents? Souvenir d'un arrêt prolongé à Saint Rémi le temps de la réparation, mais ou avions nous dormi ? Camping ou Hôtel ? Avions nous même passé la nuit là ? Et si cela avait été au contraire deux jours ? Retour en Avignon depuis : deux souvenirs. Lors d'un congrès de l'association "Accueils?" moribonde il y a quatre ou cinq ans ou plus... ( j'avais revu avec plaisir F* connu à Moisselles et alors chef de service à Valenciennes, j'avais honteusement été dragué par une psychiatre bretonne, jolie brune très provocante) et il y a deux ans avec le Z*, sur la route du festival de la Roque d'Anthéron où nous ne vîmes pas Martha Arguerich, qui une fois de plus s'était décommandée au dernier moment. Déception dudit Z*, qui était dans sa période célébrités et "œuvres d'art". Martha avait été remplacée au pied levé par un jeune plein d'avenir, Nicolas Angelish, que bien entendu, le Z* avait trouvé complètement nul. Revu aussi Saint Rémi de Provence avec le Z* le même été 1999. et les baux de Provence aussi : plus rien ne ressemblait à mon souvenir de la panne de voiture. Aix en Provence, goût de calissons dans la bouche et les platanes du cours Mirabeau. Combien de fois dans ma vie? Une fois avec les parents, dans l'enfance, à peu près sûr (souvenir de la grande place ronde qui précède le cours Mirabeau quand on arrive dans la voiture de Papa). Une autre fois avec C* très probablement quand nous avions rendu visite à G* C* et D* S* avant (ou après?) la naissance de J*, dans la maison des parents de G* à Rognes (goût du vin de Rognes dans la bouche et aussi des tomates mûres, souvenir stupide de G* en train de rater une sauce béchamel inratable). Peut-être une fois aussi avec F*, sur le chemin d'Antibes et de la rue Barcancannes, en face de la maison de Prévert (Jacques, le poète) dont l'autre côté donnait sur le rempart et la mer ( Souvenirs du Marché d'Antibes tout proche et goût de la Brousse dans la bouche que F* achetait et souvenirs des sardines farcies de la grand mère de F* aux yeux étrangement bridés et aux pommettes hautes, comme son fils et sa petite fille, un air de Russe d'Asie.) La maison deux pièces par étage de chaque côté de l'escalier avec tout au sommet le "poste de pilotage du "commandant", beau père du père de F*, ancien préfet, ancien directeur de cabinet de Léon Blum. La dernière fois - souvenir encore parfait - toujours avec le Z*, un soir sans concert à Laroque d'Anthéron, dîné dans un improbable resto chinois des rues non loin du cours Mirabeau. Et sous le pont Mirabeau, à Paris coule toujours la Seine et mes amours faut-il qu'il m'en souvienne Sonne l'heure je demeure...(voix de C* dans ma tête qui chante à merveille la très belle version de Léo ferret.)

posted by grossmann | 5/5/2003


samedi  

Merveilles 2


J'irai revoir aussi la vocation de Saint Mathieu à San Luigi Del Franscesci, à Rome. The "Calling" of Saint Mathew. C'est en recherchant une image du tableau sur internet que j'ai été mis devant l'évidence du titre en anglais : "l' Appel". Je n'y avais jamais pensé. D'ailleurs, le tableau le dit bien : le personnage dans l'ombre, à droite, juste au dessous du rai de lumière, presque entièrement masqué par son serviteur, et dont on ne voit pratiquement que le profil, c'est le Christ. Son rôle est joué par une sorte de chambellan ou de fondtionnaire de gauche chargé des oublis de l'empereur. Il tend une main fatiguée, molle et autoritaire. Elle montre un homme déjà mûr qui compte de l'argent, attablé avec des employés, peut-être. Cet homme, surpris, se désigne, "Moi ? Mais que me veut-on ?" Même l'apôtre, le serviteur, n'est pas très sûr que c'est bien cet homme qu' a désigné son maître, "C'est bien celui-ci ? Vous êtes sûr ?" J'ai toujours pensé que la "vocation", ("avoir la vocation", pour les "ordres", pour la "médecine", la "musique"..) était quelque chose qui venait de l'interieur, comme une pulsion, qui pousse, en vous. Mais non. Le tableau dit l'inverse : c'est un appel de l'extérieur. On vous tire, on vous prend par l'épaule. Un homme venu d'ailleurs, que vous ne connaissez pas, vous désigne tout à coup, allez savoir pourquoi, mystère de la grâce, et vous suivez, jusqu'à Ormesson, votre vie est transformée, jusqu'au martyr, il suffit de regarder sur l'autre mur à San Luigi del Franscesci. Un jour dans ma jeunesse, moi aussi, j'ai eu la vocation. Je me méfie, je sais ce que c'est, enfin, je croyais savoir. La scène se passe de nos jours. C'est un tableau biblique en costumes modernes. D'habitude, chez Caravage, il n'y a pas de décor. On ne voit pas le fond. C'est sombre, c'est le fameux "ténébrisme". Ici, il y a un fond, très peu éloigné, un décor de mur avec surtout cette fenêtre aveugle. Elle me fascine cette fenêtre d'où ne vient pas la lumière. Elle semble une pure fenêtre de théatre, comme dans ces scènes de transition, où l'on joue sur le devant de la scène pendant que sur la profondeur du plateau, derrière, on s'active pour changer le décor de la prochaine scène. Nous ne sommes pas dans une auberge, enfin peut-être que si, pas à l'intérieur mais à l'extérieur, alors. Dans la cour, disons. C'est cela, nous sommes dans une cour, à l'ombre. Nous ne sommes pas dedans, mais dehors.On comprend pourquoi alors la lumière ne vient pas de la fenêtre. Nous sommes dehors, pas dedans. La fenêtre ne peut donc pas nous éclairer, nous. Elle a assez à faire avec un intérieur qu'on ne voit pas. Elle n'est pas aveugle, la fenêtre. C'est une fenêtre qui voit, au contraire. Mais elle n'éclaire pas notre scène : la lumière vient encore d'ailleurs. D'ou vient-elle, alors, la lumière ? C'est le Christ qui l'amène, la lumière, avec lui, c'est pour ça qu'il a l'air si las. C'est la lumière d'un dehors encore plus dehors, une lumière qui vient peut-être de la rue, par la porte cochère ouverte, à droite, enfin, on ne sait pas. C'est ce rai de lumière qui "est" la véritable vocation, l'appel. Pas la main molle du Christ. Mathieu est "illuminé". Pas qu'il ait tout compris, loin de là. Il est illuminé par une lumière que le christ, en le désignant apporte avec lui, presque sans le faire exprès, bon dieu, encore cette lumière, encore une illumination, bon, allon-y puisqu'il le faut : "eh, toi là bas ! " etc. C'est la lumière de Dieu le père, soi-même, le type au projo, dans la coulisse, celui qui ne fait qu'éclairer la scène.

posted by grossmann | 5/3/2003
 

Voilà un petit moment que je ne vous avais pas offert un petit lien sympa. C'est maintenant chose faite, non, non, ne me renerciez pas !. Si vous voulez tout savoir sur l'histoire du Sparadrap à travers les âges, je vous conseille le très serieux site juste au-desous de votre pointeur, oui, juste là, au-dessous ! Bonne visite !

posted by grossmann | 5/3/2003


vendredi  

Je me souviens que, cet après midi, je me suis souvenu de quelque chose qui aurait pu faire un très bon "je me souviens", mais je ne me souviens plus quoi (déjà bien beau que je me souvienne que je me suis souvenu...).

posted by grossmann | 5/2/2003


jeudi  

Pensée de la nuit N° 23 : "La main s'ouvre, déploie ses doigts vers le dehors. Eclatement, transcendance vers le monde, objet ou sujet, chose ou être humain, les doigts ne se referment pas en une prise, en une emprise, en un "main-tenant". Elles restent tendues, ouvertes... Ainsi la main se fait caresse. La caresse s'oppose à la violence de la griffe. La "caresse" est un concept ou plutôt un anti-concept qu'Emmanuel Lévinas introduit en philosaphie, dès 1947, dans Le temps et l'autre, et qui parcourt toute son oeuvre, jusque dns les textes les plus récents : "Cette recherche de la caresse en constitue l'essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce "ne pas savoir", ce desordonné fondamental en est l'essentiel. [...] La caresse est l'attente de cet avenir pur, sans contenu." La caresse découvre une intention, une moralité d'être qui ne se pense pas dans son rapport au monde comme saisir, posséder, ou connaître. La caresse n'est pas un savoir mais une experience, une rencontre. La caresse n'est pas une connaissance de l'autre mais son respect" MArc Alain Ouakine, Méditations érotiques, Essai sur Emmanuel Levinas

posted by grossmann | 5/1/2003
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