| CISCOBLOG LE SITE D'UN GRAPHOMANE IMPENITENT ET INTERMITTENT |
mardi
samedi Une jolie femme vous a-t-elle déjà embrassé sur la bouche en plein milieu de la passerelle du pont des Arts ? Moi, oui. Je ne parle pas des baisers d'amoureux, ni des "premiers baisers" pour lesquels le pont des Arts doit être un décor statistiquement assez fréquent; je parle d'un baiser unique, d'un baiser surprise, d'un baiser soudain qui n'aurait jamais de lendemain. Çà, ça n'a pas pu vous arriver souvent. À moi, si, une fois. Ce jour-là, donc, c'était en 1975 ou 1976, par une belle journée de fin d'hiver, je raccompagnai Catherine au sortir de chez Alain, qui habitait rue Saint André des Arts. Catherine et Alain ne vivaient pas ensemble, malgré la solidité de leur couple (ils avaient été normaliens à la même époque, s'étaient rencontrés en soixante-huit) : jeunes profs de lettres agrégés tous les deux, ils enseignaient chacun à un bout de la région parisienne. Alain avait déjà publié, avec Pascal "Le Nouveau Désordre amoureux", il travaillait chez lui à la rédaction du prochain et dernier livre qu'ils publieraient ensemble "Au coin de la rue, l'aventure" avant qu'ils se laissent entraîner tous les deux dans une dispute qui dure encore. C'était bien avant le "Juif imaginaire". Il restait donc souvent chez lui pour écrire (toujours à la main, jamais à la machine) et aimait bien être dérangé à l'improviste par les copains qui passaient, sachant le trouver toujours chez lui, en dehors des heures, regroupées et peu nombreuses, où il enseignait (il passait beaucoup de copains, et nous nous retrouvions souvent à six ou sept, à boire du thé et fumer des joints, écouter les Beatles, avant qu'il nous mette gentiment à la porte pour écrire trois lignes, comme il disait.) Il enseigne toujours aujourd'hui, à l'école polytechnique, et il écrit toujours. Catherine, elle, enseignait le lendemain. Elle rentrait donc à Bois-Colombe où elle habitait, près de son lycée à elle. Nous faisions un bout de chemin à pied comme la douceur du jour nous y avait invité. Nous avions rejoint la Seine, en passant par le carrefour de Buci et la rue Dauphine. Catherine devait rejoindre la gare Saint Lazare par n'importe quel métro, mais n'était pas pressée et j'étais moi-même un peu désœuvré, entre deux gardes probablement (j'étais à l'époque interne en psychiatrie à Corbeil, chez Bonnafé.) Le chemin le plus direct aurait été de traverser sur le Pont neuf, pour rejoindre la station Châtelet, par la rive droite, ou de prendre les quais à droite jusqu'au pont Saint Michel, mais nous avions préféré longer les quais à gauche en bavardant. Je ne me souviens plus, bien sûr, de la conversation. Je ne dirai pas avec certitude que nous causions de théâtre, mais presque. À cette époque, le théâtre était plus de la moitié de notre vie. Nous le pratiquions avec une passion fiévreuse, tous les soirs et toutes les nuits, en plus de nos propres métiers, le jour. C'était l'époque des troupes, des communautés, des collectifs. Une grande partie des membres de la compagnie du "Gros Caillou", dont Christine et moi, avaient investi un immeuble du vieux quartier de Plaisance, qui s'appellera vite le "Douze", sans rien derrière, rue Jonquoy, dans le quatorzième, où la clé était toujours sur la porte et où chacun son tour faisait à manger pour des tablées qui n'en finissaient pas de s'allonger, soirs après soirs. C'était tout un mode de vie. On vivait les uns chez les autres ou tous ensemble. On vivait, on travaillait, c'était le même. C'est resté ma manière de vivre pendant près de vingt ans, théâtre et psychiatrie, puis psychiatrie toute seule. Je ne l'ai quittée, de fait, qu'il y a huit ans, en 1995, à la fermeture de "Vingt-Six", mais cela faisait longtemps que cela ne marchait plus trop, comme mode de vie…Bref, en ce temps-là, il y avait un parfum de printemps sur le quai des Grands Augustins. ("L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière", dit Rimbaud.) Nous nous croyions sérieux et avions largement dépassé les dix-sept ans. Catherine était une jolie brune, toujours simplement habillée (un rien habille toujours les jolies filles), à la démarche souple de danseuse. Je me souviens qu'elle ne portait jamais de sac à main, mais une petite serviette de cuir ou se glissaient surtout les copies de la semaine. Je ne me souviens plus des propos exacts que nous échangions, qui devaient être la suite de la conversation que nous n'avions pas finie avec Alain sur tel ou tel point du spectacle que nous préparions. En revanche, je me souviens parfaitement (je n'ai jamais oublié cet événement) que, petit à petit, sans presque que nous nous en soyons aperçus (mais là, j'enjolive peut-être un peu : je n'affirmerai pas la tête sous le billot que nous ne nous en aperçûmes pas) la conversation avait glissé vers l'échange de sentiments beaucoup plus intimes. Je me souviens que nous nous étions mis à parler de séduction, de désir, d'amour. Pas comme des amoureux vraiment, mais comme deux êtres, maintenus jusque là à distance par les liens (étrange fonction de ces liens-là) et les codes de l'amitié, qui s'aperçoivent qu'il pourrait avoir, ou même qu'il y a, du désir entre eux, avec le petit vertige et la gêne que cela provoque soudain. Depuis un moment, l'épaule de Catherine frôlait mon bras, suivant le rythme de la marche, je n'avais rien fait pour m'écarter, en raison des liens dont je viens de parler, et je m'écartai alors, marquant par ce geste, le trouble qui nous avait saisis, tout de même, tous les deux. A ce point de notre promenade et de notre conversation, ce fut la question du trajet qui nous tira, peut-être, d'embarras : si nous dépassions le pont des Arts, il ne resterait plus que le pont du Carrousel ou le pont Royal, au bout du Louvre, pour rejoindre la rive droite et le Nord de Paris, ce qui allongeait le trajet et ne laissait plus beaucoup de stations de métros, ni encore moins de correspondances possibles. Comme aucune histoire d'amour n'était en train de naître, sans nous concerter, nous nous engageâmes sur la passerelle des Arts, assez ventée, cet après-midi là, mais moins que dans la chanson de Brassens (et Catherine portait des jeans). Arrivés au milieu du pont, Catherine s'arrêta un instant à la fois de marcher et de parler, et, après cette pause, demanda : " Francis, je peux t'embrasser ?" La question me surprit sans me surprendre. Nous nous embrassions touts les jours, nous nous faisions "la bise", pour nous dire au revoir ou bonjour. Je compris donc qu'elle voulait prendre congé, là, au milieu du pont, soudain pressée. C'est effectivement ce qu'elle avait décidé, mais le baiser ne fut pas le "bisou" auquel je m'attendais : elle laissa tomber sa serviette sur le sol, m'enlaça le cou de ses deux bras, et s'attirant ainsi vers moi qui avait esquissé le mouvement de tendre mes lèvres vers sa joue, me contourna, en quelque sorte, pour prendre ma bouche dans sa bouche en un long baiser dont je sens encore, presque trente ans après, l'infinie douceur. Puis elle ramassa sa serviette et s'enfuit de l'autre côté du pont, non sans se retourner une dernière fois pour me faire un joyeux geste de la main, que je lui rendis sans amorcer le moindre pas en avant à sa poursuite. Je fis demi-tour, à l'ombrer de l'institut. Je n'ai jamais reçu aucun autre baiser de Catherine de ma vie, ni, à l'improviste, sur le pont des Arts, d'aucune autre femme. posted by grossmann francis | 7/27/2002
mardi "Cynique", "sceptique" et "hermétique". L'autre jour, Place Saint Michel, nous nous installons, Gilles et moi, à la terrasse de la "Gentilhommière" pour boire les parisiennes passer et regarder un coca, ou l'inverse. (explosion d'images souvenirs en inscrivant ce mot, "Gentilhommière" : les années soixante dix, les rendez vous avec Alain Finckielkraut et Catherine Barbier, la mise au point du texte de notre pièce de théâtre, les "milles et une nuits", ou de celle de celle qui n'aura jamais été jouée sur "La Sorcière" de Michelet, nos conversations passionnées, nos rêves.) Sortis de chez Gibert Jeune où nous avons acheté deux ou trois livres, nous faisons une halte sur le chemin des Quais, en cette chaleureuse après midi de juillet. Devant nous, la rue ; les gens qui passent ; un motard qui manque d'écraser une piétonne. Un vélo attaché à un arbre. Un chien, un peu fou, le nez au vent et la langue pendante, passe et divague; lève la patte sur le vélo, pisse trois gouttes et s'éloigne, satisfait. "Cynique", dit Gilles, au milieu de la phrase qu'il est en train d'émettre et qui n'a aucun rapport ; exactement, comme pour le chien, de pisser soudain sur le vélo au cours de sa divagation, en passant, au décours d'une autre occupation de chien (la poursuite d'une odeur de chienne ou de celle d'un hot-dog, par exemple.) Le mot "Cynique" a rapport avec le chien, c'est une incise, dans le cours de la pensée de Gilles, ou une pensée surajoutée à sa pensée, mais dite sur-le-champ, provoquée par la vision de l'animal et de son geste atavique néanmoins malpropre. Cela convient même très bien pour le chien. Gilles me fait remarquer que le geste de pisser sur le vélo est, de la part du chien, tout à fait "cynique", "gonflé", si on veut faire de l'anthropomorphisme, et aussi bien "dans la nature" du chien. "Cynique" vient de "κυηοσ" qui veut dire chien, justement, en grec ancien. C'est le propre du chien d'être cynique. Normal qu'il pisse sur les vélos avec une telle désinvolture. Il montre bien, par là, sa nature de chien ; de manière auto-référentielle, en quelque sorte. C'est en rapportant ici, le soir même, le bonheur de cette bribe de conversation que le mot "hermétique" me vient à l'esprit. À cause du grec ancien, évidemment. J'ai l'intuition que cela à voir avec Hermès, le dieu grec. Je consulte donc le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey. J'ai vu juste; je recopie : " hermétique, lié au nom du dieu Hermès est surtout un terme d' alchimie, parce que cette divinité représentait chez les Grecs le maître des arts, de la science des nombres et des signes, et a été assimilé (sous le nom d'Hermès Trismégiste (incroyable : le correcteur orthographique de Word 2000 connaît le mot trismégiste ! ) "trois fois très grand") au dieu égyptien Thot, considéré comme le fondateur de l'alchimie; pour Platon le nom d'Hermès venait d' herméneus, " celui qui interprète" ( -> herméneutique). L'adjectif a d'abord qualifié une manière particulière de boucher les récipients, réalisée par les alchimistes (1554, hermetic vase; 1620, fermeture hermétique) Hermétique a été un équivalent d'alchimie (1610, pierres hermétiques) ; il signifie ensuite "relatif à la partie occulte de l'alchimie", d'où hermétique n. f. (1792) "alchimie occulte", parfois aussi employé comme nom masculin au sens de "personne versée dans l'hermétisme"; on dit plus tard HERMETISTE n. (1884, Péladan). (Encore incroyable : Word 2000 connaît hermétiste, et même Péladan !) Par extension, hermétique se dit de ce dont le caractère peu compréhensible vient d'une volonté de secret (déb. XIXème s.); l'adjectif équivaut ensuite (1843, Gautier) à "difficile ou impossible à comprendre",en parlant d'un texte ou d'une œuvre , etc. et à "impénétrable" à propos d'une personne, spécialement d'une expression, d'un visage. Le mot s'emploie couramment depuis le XIXème s. (1837, Balzac) pour qualifier une fermeture aussi parfaite que le sceau hermétique des alchimistes et, figurément, ce qui empêche toute communication (des frontières hermétiques). Quel trésor, ce Alain Rey ! Quel bonheur ! N'empêche, je croyais, moi, qu'Hermès était le messager des Dieux, donc le dieu de la communication justement (voir Michel Serres : "Hermès ou la communication), et pas le dieu du secret, du caché. Mais la langue se retourne sur elle même avec volupté et collectionne les contradictions comme d'autres les cartes postales. C'est bien ainsi. Je saute alors à "Sceptique" mais je vous ferai grâce de la retranscription intégrale du Alain Rey (d'ailleurs vous n'avez qu'à avoir le Alain Rey chez vous, publicité gratuite.) "Cynique, "sceptique" et "Hermétique". posted by grossmann francis | 7/23/2002dimanche
samedi Je mets en ligne, et relaie, ce soir, un article de Patrick Kéchichian
paru au mois de mai dans "Le Monde", sur le le cycle du "grand incendie de
Londres" de Jacques Roubaud. L'immersion dans cet océan sans cesse en
mouvements de textes aura constitué pour moi une des plus grandes
expériences de lecture de cette année, voire de ces dernières années. Je
ne peux que vous conseiller le même plongeon (juste bien prendre un peu de
souffle)... mercredi Les deux fenêtres de mon appartement donnent sur une cour. L'immeuble, côté rue, sur laquelle donc, ne donnent aucune de mes fenêtres, suit la courbe descendante de la chaussée qui est, comme la descente, assez prononcée (au bas de la rue , c'est la place de la mairie, un fond de vallée, que j'imagine être celle de la Bièvre, je pense au très beau roman de Peter Handke : "Mon année dans la baie de Personne"). Après, la pente remonte, sur l'autre coteau, vers l'embranchement Est de L'A6, l'A6b, qui semble en occuper la crête. Mais la courbe de la chaussée imprime à mon immeuble une courbe qui se retrouve dans tous les appartements, même ceux qui donnent sur la cour : l'architecte n'a pas "coupé" droit, il a conservé à sa construction la forme en colimaçon de la rue qui descend : il a "collé" au terrain (pour ce qui est de la courbe, mais il a rattrapé, bien sûr, en hauteur, le décalage de la pente qui doit bien être d'un mètre ou deux). Ce qui fait que les deux fenêtres de mon deux pièces-cuisine ne regardent pas dans la même direction, leurs regards se croisent (presque sans me pencher, je peux apercevoir de l'une l'autre, séparée par celle de la cuisine qui, elle, regarde tout droit vers les tours du fond du paysage). La nuit, quand je suis allongé dans mon lit, dans la pièce que j'appelle "la chambre" (mais je pourrai aussi bien dire "mon bureau", mon lit est dans mon bureau), je dors au raz du sol, sans sommier, depuis presque toujours, je vois donc à travers la fenêtre qui me domine (je ne ferme jamais les volets, j'aime me réveiller à la lumière du jour, surtout en été bien sûr, mais j'aime aussi la lumière zinzolin de la nuit pour m'endormir), il y a une lumière bleu-vert, au loin qui clignote, toute seule. Le jour je n'arrive absolument pas à repérer d'où elle vient (le regard porte jusqu'aux tours du treizième, après avoir traversé quelques cours arborées, de petits jardins entourés de façades grises ou de hauts mur en meulière). De mes deux fenêtres, donc, celle de " la chambre", et celle de "la pièce" (où il y a la télé, elle aussi au raz du sol et la petite chaîne HIFI Pionner, et qui fait plutôt office de salon) séparée par un couloir étroit et long (relativement) qui lui aussi suit la courbe de la rue, j'ai deux angles de vue différents sur le paysage. Je peux donc voir deux fois un arbre qui a poussé sur le pavé de la cour en contrebas qui abrite des scooters et des vélos sous un appentis au toit de zinc. C'est un bouleau. Il ne s'est pas divisé en branches, ses petites feuilles ne sont portées que par de très souples branchettes qui partent directement du tronc, en en faisant lentement le tour et s'élevant en un autre colimaçon qui respecte très probablement la suite de Fibonacci, il est tout droit comme tous les bouleaux. C'est un jeune bouleau, son tronc est encore mince. C'est un long scion, qui, une fois ébranché ferait une très bonne canne à pêche de deux étages. Il se balance au moindre souffle d'air. Il se courbe sous la brise légère, reprend sa position, ébroue ses branchettes et se courbe à nouveau. C'est un agité. Un anxieux, et son seul mouvement suffit à animer le décor de la fenêtre. Ce soir le soleil couchant qui a été bien pâle toute la journée fait tout juste rosir les tours qui commencent à allumer les petits carrés jaunes de leurs fenêtres. Tout le reste est gris, de plus en plus sombre. Déjà le sommet du bouleau, qui est comme une tête échevelée, se détache tout noir et ciselé. Il fait des signes, il danse une danse d'impatience, il veut partir mais reste prisonnier. Quand je le regarde, par un soir comme celui-là, s'agiter comme une anémone de mer, j'ai l'impression qu'il a des choses urgentes à me raconter. Mais vite, bientôt il fera nuit noire et il n'y aura plus que la petite lumière clignotante qui ne sait dire qu'un seul mot. posted by grossmann francis | 7/17/2002mardi Bonsoir, jeudi C'est la première apparition en scène de Gutham, le copain bengali de Malik. bien sûr, nous avons du mal à le reconnaître : Il est passé pendant des heures, allongé sur le dos, aux mains des maquilleurs, il a endossé un costume lourd et sophistiqué figurant un sari royal , il est couvert de bijoux. Il interprète le rôle de Parvati, la femme du dieu Shiva. Au Kathakali, les hommes interprètent les rôles féminins, Shiva, avec sa tiare à étages en forme de pagode brillante, son maquillage vert et rouge, sa robe à cerceaux blanche, est interprété par Gopi, une vedette nationale. C'est un grand honneur pour Gutham. Il s'est prosterné devant le maître, il a embrassé le bas de son costume ainsi que celui du chantre et des percussionnistes qui, ce soir là étaient aussi des maîtres. Le spectacle, dans le magnifique temple du Kerala Kalamandalam, commence très tard, vers vingt deux heures, il se terminera à cinq ou six heures du matin, au moment ou la nuit hésite un dernier instant avant de céder devant le jour blême, mais nous aurons été probablement nous coucher avant. Nous sommes assis par terre. Les gentlemen à droite, les ladies à gauche, comme dans tous les lieux où les hommes et les femmes risqueraient de se trouver mêlés (dans les bus ce sont les femmes devant et les hommes derrière), les plus prévoyant ont apporté des coussins, de quoi boire et se restaurer. Tout le monde a laissé ses chaussures dehors. (en Inde, on laisse ses chaussures dehors, presque partout et surtout chez soi, mais dans les temples aussi) La première chose, c'est cet homme, il allume la mèche d'une grande lampe à huile à pied placée sur le devant de la scène et qui brûlera avec des reflets d'or jusqu'au petit matin. Cette flamme est le regard des Dieux. Car c'est pour eux qu'on joue ici. Le public ne semble admis que comme témoin, tout au plus. Et l'attente qui déjà était exaspérante, se prolonge. Les allées et venues entre les coulisses et la scène continuent : disposer les rares accessoires, vérifier l'éclairage. De jeunes garçons torses nus, en muntus blancs impeccables avancent timidement vers le public. Ils ont treize ou quatorze ans. Certains portent en bandoulière le grand collier des brahmanes. Ce sont des élèves du Kalamandalam, des élèves des maîtres qui accompagneront l'action tout à l'heure. Ils portent des instruments à percussion, tchendas, cymbales, etc. leurs mains et quelques une de leurs doigts sont soigneusement bandés. Ils se mettent à jouer. Le rythme de la musique est d'abord très lent. Il accélère progressivement jusqu'à devenir presque une transe. Cela dure un long moment. A la fin, les garçons sont épuisés, leurs mains les brûlent. Viennent alors deux hommes nettement plus âgés, le muntu blanc immaculé tout aussi impeccablement noué sous des ventres nettement plus gras, ils portent une lourde étoffe qu'ils déplient en s'éloignant l'un de l'autre. C'est le rideau. Ils le tiennent à bout de bras. Il faut se rendre compte de l'exploit que cela représente de porter cette lourde tenture chamarrée à bout de bras pendant de longues minutes, alors que les garçons se déchaînent aux percussions et que les acteurs montent sur scène pour prendre place derrière le rideau. La musique se calme un peu : c'est que les jeunes ont cédé les instruments aux maîtres, qui vont avec les chantres accompagner l'action ( mais je crois qu'en réalité c'est l'inverse : c'est plutôt le jeu des acteurs qui accompagne la mélopée et la musique). Bientôt arrive un moment vraiment inouï, après une heure de mise en condition, dame, les dieux ne sont pas pressés, c'est le "curtain glance", le coup d'œil par-dessus le rideau. D'abord une main, aux griffes comme des stylets d'argent, se promène en haut sur le bord libre du rideau, le palpe et évalue sa frêle résistance, puis la tiare à trois étages apparaît lentement, puis, tout à coup le visage vert et rouge sang du dieu qu'elle surmonte. Il embrasse la salle d'un regard lent par dessus le rideau, il vous scrute un à un , il plonge en chacun de vous. les paupières battent et les sourcils se froncent, vous vous sentez glacés, vous courbez la nuque sous tant de sévérité. Puis le visage disparaît, vous laissant reprendre votre souffle et apparaît à nouveau tout à coup, encore plus sévère. La musique hurle, tendue à l'extrême. Il disparaît et réapparaît encore une ou deux fois, ne vous laissant plus vous reprendre. Il vous tient. Et soudain les griffes abattent le rideau, le dieu apparaît enfin tout entier, terrifiante statue vivante. Silence. Souffle coupé. Alors, lentement, la statue s'anime. les percussions reprennent et le chant s'élève. Le spectacle proprement dit commence. Les acolytes plient le rideau, le prennent sous leurs bras et s'esquivent. Et c'est alors que le terrifiant Shiva, par dessus la lente mélopée du chantre, qu'on voit au fond de la scène, avec les percussionnistes, entreprend une sorte de conversation de salon avec sa sage, douce et réservée Parvati. Parvati reste respectueusement debout, lui s'assoit, ainsi que n'importe quel maître de maison, sur un tabouret, un genou sur l'autre et vérifie de ses longues griffes l'ordonnance de ses fanfreluches. Gutham, alias Parvati, gère comme les bourgeoises de Molière, moudras et battements de cils en plus. C'est probablement une scène d'exposition. C'est interminable. Il est déjà une heure du matin. Parvati semble essayer de convaincre Shiva de ne pas se mettre en colère et n'y parvient pas tout à fait, à ce qu'il nous semble, puisque parfois il se lève, saute en l'air, en une impressionnante cabriole, fronce des sourcils, fait de grands gestes, avant de reprendre sa pose marmoréenne. Ils échangent des regards et des sourires compliqués, parfois ils dansent un pas de deux charmant en se tenant par le petit doigt. Dans la salle les enfants dorment sur le giron des mamans qui somnolent, d'autres spectateurs piquent un petit roupillon en attendant les scènes plus animées, d'autres encore, sortent - le temple est à tous vents, il n'y a pas de murs - pour fumer une cigarette dans la touffeur de la nuit. Un va et vient silencieux s'établit entre la représentation qui continue presque pour elle-même et le monde alentour endormi, qui se met à rêver de dieux et de déesses au milieu des bruits de la jungle. posted by grossmann francis | 7/11/2002mercredi On commencera donc par le fleuve, dont je n'ai jamais su le nom, qui
séparait nos deux villages (il y a peu, j'ai consulté une carte, nos
villages n'y étaient pas mentionnés mais le fleuve, si : le Periyar).
C'était un beau fleuve, d'une largeur majestueuse, avec des bancs de sable
sur lesquels séchaient toujours de grandes étoffes (pourpres, jaunes), au
milieu des pêcheurs qui lançaient leurs filets et des charretiers qui
venaient rafraîchir au soleil couchant leurs zébus fourbus. Cherruthuruti
se terminait aux berges du fleuve. La rue principale finissait là, avant
de devenir le pont, pont de béton, laid, étroit, provisoire depuis des
années, flanqué des piles du nouveau pont, seules au milieu de l'eau,
toujours en travaux, jamais terminées (on voyait parfois les ouvriers
amener lentement sur leurs dos sacs de sables et de gravier ou travailler
sur de gigantesques ferrailles qui jaillissaient du béton inachevé). Le
pont menaçait de s'écrouler : c'est pourquoi on avait entrepris la
construction du nouveau. Il était à sens unique alterné. Les rickshaws
pétaradants, toujours impatients, formaient des files devant la barrière
gardée par un policier en uniforme beige le jour, et la nuit par un simple
feu alterné qui marchait quand il voulait (là, on risquait gros : le
rickshaw se faufilait à travers les phares éblouissants des gros camions
Tata). De l'autre côté du fleuve, c'était, non loin, Shoranur, après la
gare, Shoranur Junction, grande correspondance où les trains se
croisaient, Nord Sud, Calicut-Cochin-Ernakulam, puis Trivandrum, la
capitale du Kerala, au nom malayalam impossible à retenir
(Thiruvanthapuram), et Est-Ouest vers Madurai, Madras, Pondichéry et le
pays tamoul. Mais nous, nous étions là dans ce petit village perdu au fond
du monde, au pays de Malabar, le soir, au bout de la grand rue, au bord du
fleuve, rougi par le coucher du soleil et vite envahi par la nuit
équatoriale qui ne tombe pas mais toujours s'écroule d'un seul coup sur la
terre et la plonge dans des ténèbres auxquelles les longues soirées d'été
occidentales et l'éclairage urbain ne nous ont pas préparés. Après c'est
le règne des lampes de poche et des phares vacillants des voitures. C'est
là que nous venions souvent dîner, au restaurant "Shalimar", cantine dont
le sympathique patron ne connaissait sûrement pas Guerlain. Les
charretiers venaient manger là. et des journaliers, mais aussi des
commerçants et les étudiants du Kalamandalam qui réussissaient à en faire
un improbable lieu cosmopolite. Ambiance laborieuse, repas vite pris,
aucune femme, sauf les étudiantes, même pas dans le "family lounge",
compartiment réservé toujours vide. De l'autre côté de la rue se
reposaient les zébus, serrés autour de leurs charrettes bariolées aux
roues en bois. Un peu plus loin encore, une rue transversale qui
rapidement s'enfonçait dans la jungle toujours toute proche, menait au
petit temple de Shiva où Alouchi nous invita tous un soir pour un Pûja. Le
temple, caché sous les feuillages, surplombait le fleuve ou l'on pouvait
accéder, à travers la verdure, en descendant ;les marches d'un ghât au
pied duquel des lavandières s'affairaient tout le jour.
Shoranur est un peu plus grand que Cherruthuruti, en partie à cause de la gare, qui est une "junction", une correspondance, un peu comme Laroche-Migène chez nous, ou Villeneuve triage, où l'on ne s'arrête jamais, ou encore Latour-de-Carol (rendue célèbre par Brigitte Fontaine dans sa chanson "lettre au chef de gare de Latour-de-Carol"). Qui connaît Shoranur en Inde ? qui connaît Latour-de-Carol en France ? J'allais me promener à Latour-de-Carol ou à Laroche-Migène en Inde, au Kerala, dès qu' il y avait une petite course à faire. A Cherruthuruti, sur la place du village, il y avait bien des boutique aux toits de palme où on pouvait acheter des cigarettes, des petites bananes délicieuses pendues en grappes à dix roupies le kilo, du Soda en bouteilles de verres consignées - surprise du goût salé de la limonade , mais avec le jus pressé d'un lime ça ne passait pas si mal - un tout petit débit de bétel, avec ses feuilles soigneusement empilées et ses guirlandes de sachets de poudres acides, sucrées, odorantes, Malik m'avait initié, c'était très bon, mais il ne fallait surtout rien avaler de la boule végétale qu'on s'était fourré dans la bouche, qui l'emplissait toute et vous empêchait de parler, et il fallait cracher tous les trois pas un jus délicieusement acidulé et rouge sang d'un peu ragoûtant effet. Il y avait un tout petit cordelier, et aussi un ferblantier qui faisaient épicerie en même temps et l'inévitable bureau du parti communiste de Kerala, tout chamarré de rubans rouges et de faucilles et de marteaux, et la minuscule boutique de téléphone publique toujours tenue par une jeune fille timide et surveillée de loin par un père ou un frère oisif et surmontée de la pancarte "STD-ITD" qui la signalait partout, même dans les endroits les plus reculés, comme la petite place de Cherruthuruti , Mais pour tout ce qui n'était pas les allumettes ou l'épicerie de "secours" à la descente du bus à la fin de la journée, nous allions à Shoranur où il y avait une grande rue commerçante, avec des immeubles à étage, un bazar et un marché. Malik et Julie habitaient le premier étage d'une maison moderne, en béton peint en jaune, avec de fausses briques rouge sang, dans ce qu'on pourrait appeler un quartier résidentiel du village. C'était une sorte de lotissement récent, des maisons familiales middle class, comme disaient les habitants eux-mêmes, niché au creux de la luxuriante forêt, à l'ombre bien heureuse et perpétuelle des bananiers, des cocotiers, des ficus géants, des banians, des palmes, envahis de lianes, de plantes grimpantes et de poivre vert, il suffisait de tendre la main pour en cueillir une grappe, le célèbre poivre du Malabar, celui là même pour lequel Vasco de Gamma avait bravé les océans cinq siècles plus tôt.. Il y avait l'électricité interrompue par de fréquentes coupures (panne de ventilateur, la chambre : une étuve soudaine), l'eau courante, quand les coupures d'électricité n'empêchaient pas le fonctionnement de la pompe qui amenait l'eau du puits. Devant beaucoup de maisons, dans le petit jardin, il y avait un puits, en béton, le plus souvent, parfois en pierre, mais toutes n'avaient pas de pompe électrique, loin de là, ainsi nous étions réveillés tous les matins à six heures par le bruit strident que faisait la poulie du puits de la voisine quand elle remontait à force de bras le seau d'eau dont elle avait besoin pour la lessive, la vaisselle, la toilette. On sortait par la grille en fer forgé du jardin propret que Didi, la propriétaire, elle logeait avec ses enfants et son mari, au rez-de-chaussée de la maison, entretenait tous les jours à grands coups de balais (les balais n'ont pas de manche, ce sont des fagots de branchages, il faut se casser en deux pour atteindre le sol de latérite rouge), on prenait la petite rue à droite, on croisait les enfants qui jouaient au cricket avec de vielles balles de tennis et des battes datant au moins des années cinquante, des voisins souriants qui nous dévisageaient, des passantes sous de grands parapluies noirs, on montait quatre marches entre deux murs et on se retrouvait sur un étroit chemin de pierre, tout bosselé, rempli d'ordures à l'odeur douceâtre et écœurante qui est bien celle de l'Inde, on tapait des pieds, pour éloigner les rats ou les serpents qui les infestaient ( tous les jours, nous entendions des histoires de cobras surpris dans les jardins, chassés par les cris des femmes et les coups de balais, de paysans retrouvés morts dans la rizière), on rejoignait quelques maisons traditionnelles, aux toits de palmes ou de tuiles, leurs murs en torchis badigeonnés de jaune indien, leurs patios à claire voie et les petites cours avec le puits coiffé de trois perches entrecroisées. la rue longeait là, la voie ferrée. À droite, pour se rendre au kalamandalam, il fallait grimper le talus et traverser les rails, et à gauche, pour se rendre au centre du village, on passait devant un premier point d'eau, un simple robinet de fonte, adossé au mur d'une maison. De toutes jeunes filles en sari jaune d'or et boléros vert d'eau, et de toutes petites filles en robes à volants, boucles aux oreilles et bracelets aux deux chevilles, habitantes des maisons alentour, attendaient en portant à la hanche les jarres qui n'étaient depuis longtemps plus en terre cuite mais en matière plastique, bien plus légères. Les petites filles nous lançaient de joyeux " hello, Julie", quand Julie était là, mais aussi quand elle n'était pas là et même quand j'étais seul parce qu'elle croyaient que "HelloJiouly" voulait dire "bonjour" en anglais. On tournait le coin du mur, et c'était le centre du village, avec ses tas d'ordure, ses vieux papiers et les chèvres perchées sur les talus qu grignotaient les affiches électorales du parti communiste. Il y avait là un autre point d'eau, plus important, où les commères du village se retrouvaient au milieu des jarres en fer blancs, des flaques boueuses et des chèvres. Dans cet espace plus dégagé, la lumière et la canicule que la forêt avait adoucie jusque là vous tombaient dessus tout à coup. Une ou deux vaches, petites et blondes erraient en mâchouillant du papier ou des ordures. Les rickshaws, incroyablement nombreux pour un si petit village, impeccablement garés en épis, vous attendaient avec les chauffeurs qui s'en grillaient une ensemble à l'ombre où faisaient la sieste dans leurs machines (chauffeur de rickshaw est la profession de tous les indiens pauvres), vous preniez le premier de la file - il fallait prendre le premier de la file - c'était prévu pour deux passagers à l'aise, mais nous aimions nous y entasser à quatre, il y avait des images pieuses sur le pare-brise, Shiva vengeur sur son taureau ou Ganesh et sa tête d'éléphant, Dieu de la chance et de l'entreprise, ou Jésus Christ, Dieu des intouchables, ou les trois à la fois ça ne coûtait rien. La course jusqu'à Shoranur coûtait trente roupies, en revanche, deux francs, souvent le seul salaire journalier du chauffeur. On longeait la grande cour, l'esplanade, plutôt, des écoles qui fourmillait de petits enfants en uniforme (chemisette claire, pantalons sombres pour les garçons, chemisiers roses, jupes bleu marines pour les filles, et pieds nus pour tout le monde), à cet endroit la chaussée était complètement défoncée, on slalomait au ralenti entre des ornières si profondes qu'elle étaient encore emplie de l'eau de pluie de la dernière mousson, on arrivait enfin sur la route assez large et à peu près bitumée qui traversait le village jusqu'au pont, on faisait la course avec d'autres rickshaws, les copains de notre conducteur, mais on perdait souvent pare que nous étions trop chargés. A Shoranur, vers la gare la circulation devenait infiniment plus dense : gros camions Tatas bariolés, charrettes tirés par des zébus ou par des intouchables, toutes petites voitures coréennes ou japonaise, qu'on ne trouve pas en Europe, emplies de familles au complet avec père de famille crispé au volant, de gros bus des années cinquante, sans vitres aux fenêtres, genre transports de bestiaux, bourrés de passagers impassibles et las, femmes devant et hommes derrière, dont les conducteurs, véritables as du volant, lançaient l'énorme masse métallique au milieu des embouteillages et de la foule qui n'avait qu'à se garer, des taxis, tous de marque "Ambassador", eux aussi datant des années cinquante, toujours d'un blanc immaculé, bichonnés par leurs propriétaires, aux sièges défoncés et à la suspension inexistante. On se frayait un chemin, en cahotant, au milieu des vaches vagabondes et en évitant les piétons chargés de ballots ou arque bouté derrières des chariots débordant de marchandises. Il n'y avait pas de code de la route, de mystérieuse priorités ou règles implicites, ponctuées de coups de klaxon aux nuances infinies devaient en tenir lieu, ajoutées au fait que, les habitants du cru, particulièrement religieux et persuadés de leur Karma, n'attachant qu'une importance relative à leur vie présente, espérant probablement leur prochaine réincarnation dans un coupé Mercedes immaculé ou une Toyota Legend métallisée, sur des circuits de formule 1 propices à de divines accélérations, se montraient d'un détachement, d'une intrépidité et d'un calme à toute épreuve. Tout voyage en véhicule motorisé était à considérer comme un voyage initiatique, destiné à vous faire toucher du doigt le cycle des renaissances. Ainsi les conducteurs de bus, infiniment moins payés que Michael Shumascher, mais tout aussi doués par les dieux de cette habileté diabolique au volant, étaient de véritables héros du quotidien. La première fois que vous sortiez de leurs énormes machines, le cœur tout chaviré, persuadé d'avoir frôlé la mort au moins vingt fois à chaque dépassement, à chaque virage, à chaque rétrécissement brutal de la route, sensation aggravée par la surprise sans cesse renouvelée de la conduite à gauche, vous juriez, tout flageolant, de ne plus jamais mais plus jamais confier votre unique vie d'occidental à ces fous furieux. Cependant, petit à petit, vous vous preniez au jeu, et de voyages en voyages, vous finissiez par vous persuader qu'un trajet de Shoranur à Wadakancherry par exemple vous apportait au moins autant de terreurs délicieuses et de sensations fortes que tous les grands scenic railways d'Eurodisney réunis. A partir de ce moment là, définitivement converti à la philosophie locale, persuadé enfin de votre invulnérabilité et de celle du chauffeur, il ne vous restait plus, assis sur une fesse sur le siège arrière, accroché à ce que vous pouviez, le plus souvent à votre voisin résigné, qu'à savourer comme tous les autres ces courses poursuites de cinéma muets que vous aviez toujours attribuées à l'imagination débordante des metteurs en scène hollywoodiens et dont vous découvriez la miraculeuse réalité sur les routes cabossées du pays de Malabar, et vous ébahir en battant des mains comme un enfant de l'incroyable dextérité des pilotes de bus malayalis. Il est très exagéré de dire que Shoranur était presque une ville, par chez nous, on aurait dit que c'était plutôt un bourg : il y avait une seule grande rue, comme à Cherruthuruti, mais elle était bordée d'immeubles récents, horribles bâtisses en béton la plupart du temps inachevées, vestiges criards de vains projets de prospérité inaboutis. abritant des boutiques au rez-de-chaussée, épiceries ou bazars, tailleurs ou marchands de tissus, petits bijoutiers et réparateurs en tout genre, petits troquets, restos, vendeurs de cassettes vidéos, ateliers de photographes, marchands de pièces détachés, grossistes en céréales ou riz, cordonniers, ferblantiers, pharmaciens ayur-védiques, débit de tabac et de bétel, boutiques de téléphone ISD-STD... Dans les étages, où l'on accédait par des escaliers aux odeurs de pisse et des enchevêtrements de coursives remplies d'ordures, il y avait encore de tout petits bars, des officines d'à peu près tout, de cabinets d'hommes de lois ou d'hommes de l'art, Ce qu'on pourrait appeler chez nous un "cybercafé" se tenait justement dans un de ces bâtiments dont on ne savait jamais s'ils étaient encore en construction ou définitivement inachevés. Il fallait gagner le troisième étage, après des paliers et des coursives donnant d'un côté sur l'animation de la rue et de l'autre, incroyable mais vrai, sur un paysage équatorial, avec les cris d'oiseaux, avec la forêt à perte de vue, parsemée de rizières : le bourg se tenait dans une simple clairière, un simple trait dans l'épaisseur de la forêt. Le « cybercafé » n’était en réalité qu’une petite pièce sombre, avec trois ordinateurs PC, antiques mais vaillants, alignés l’un à côté de l’autre devant des chaises de jardin en plastique blanc. Quand nous arrivions la chaleur était insoutenable, le gentil tenancier avait pitié de nous, pauvres européens : il mettait en marche les pales du ventilateur plafonnier et ce n’était pas qu’un effet de notre imagination que ce semblant de fraîcheur qui s’installait petit à petit. Malik et Julie s’installaient chacun devant une machine et se livraient au rituel de la correspondance. Nous faisions de même. Aussi incroyable que cela puisse paraître, de ce fond de jungle, le réseau fonctionnait à peu près correctement, sauf les jours, pas si nombreux que ça finalement, où le gentil tenancier nous accueillait sourire aux lèvres et s’excusait de l’absence de connexion pour toute la journée. posted by grossmann francis | 7/10/2002samedi Nous avons fait une première escale à Delhi, sans descendre de l’avion, et nous sommes repartis vers Bombay où il y avait la correspondance pour Kochi (Cochin). A Bombay, on changeait d'avion. Au moment du décollage nous avons eu le temps d'apercevoir l'immense bidonville empli de millions de miséreux qui jouxte en une de ses extrémités les abords des pistes d'envol et dont Rohinton Mistry évoque l'horreur dans "L'équilibre du monde". Nous avons alors volé plein Sud le long de la côte qui semblait un long ruban de plages, sur des milliers de kilomètres, bordé d'un côté par le vert de la jungle, et de l'autre par le bleu de la mer séparé du rivage par le liseré blanc continu de vagues. Nous avons survolé Goa, Mangalore, Kozhikode (Calicut) et nous sommes arrivés à la pointe extrême du sous-continent. Pour une ville de plus de deux millions d’habitants, l’aéroport international de Cochin, avec ses bâtiments proprets de style colonial paraît bien petit. Mais il existe un aéroport destiné aux lignes intérieures, beaucoup plus grand et situé à Ernakulam (qui est à Cochin ce que New York est à Manhattan, par exemple, toutes proportions gardées.) Malik et sa copine Julie nous attendent avec un taxi Ambassador tout blanc, rutilant et aux fauteuils défoncés, comme il se doit. J'hérite de la place à gauche du chauffeur, puisque ici on roule à gauche comme dans presque tout l'ex-empire de sa gracieuse majesté, et les autres s'entassent derrière. Pour rejoindre Cherruthuruti, il faut remonter vers le Nord, plus à l'intérieur des terres, passer Trichur, petite ville de province, trois cent mille habitants (à peu près Nantes) , jusque sur les rives du fleuve Periyar sur lesquelles se trouve notre village et notre destination. Dès que nous quittons l'aéroport, l'Inde nous saute aux yeux, au nez et aux oreilles. Il n'y a qu'une seule route goudronnée qui traverse l'état du Kerala dans le sens Nord-Sud, c'est celle que nous empruntons. Même une bonne voiture ne peut dépasser le quarante à l'heure de moyenne. Nous mettrons plus de trois heures pour parcourir environ cent vingt kilomètres. La route est encombrée de toutes sortes de véhicules, même les plus improbables : bus bondés, gros camions tout chamarrés, petites voitures japonaises, taxis datant des années soixante, rickshaws, charrettes colorées tirées par des zébus, charrettes à bras tirées par des intouchables et même éléphants tenant des feuilles de palme dans leurs trompes. La route traverse des rizières inondées, des forêts de banians, cocotiers et bananiers, franchit des rivières sur des passerelles fragiles, s'arrête devant les barrières de passages à niveau fermées sur des trains lourds longs et lents qui passent en peinant et soufflant. Elle ne traverse pas de villages à proprement parler, mais partout fourmillent des habitations, traditionnelles, aux toits de tuiles pentus, légèrement relevés vers le bas, avec des toits à chaque étage qui, lorsqu'ils sont plus de trois, les transforment en des sortes de pagodes basses et enchevêtrées, et aux rez de chaussée aux larges ouvertures à claire voie de part et d'autre d'un seuil sans porte, des chemins qui s'enfoncent dans la jungle où l'on distingue, toutes proches, des maisons à couvert, des écoles, vaste terrains vagues parsemés de méchants bâtiments en béton sans fenêtres, ouverts à tout vent, avec des hordes innombrables d'enfants ou d'ados en uniformes se déversant des bus de ramassage scolaires ou tentant de s'y entasser, défiant à tout moment les lois de la physique, des lieux de cultes les plus divers, mosquées blanches à minarets totalement kitschs comme dans Aladin des productions Disney, temples indous, simples, aux mur bas, églises bariolées, voire cathédrales baroques, multicolores, en tôle peinte le plus souvent, mais parfois en béton, construites avec l'imagination d'un Facteur Cheval et datant, pour les plus vieilles, des dix ou vingt dernières années. Mais surtout, le long des routes, où que vous soyez il y a des gens, des gens qui marchent. Des hommes, de femmes, des enfants. Seuls ou par petits groupes de sexes séparés, en famille ou en bandes. Où vont-ils ? Au village voisin, faire des courses, chercher de l’eau au robinet le plus proche, ils se hâtent jusqu’au prochain arrêt de bus. C’est ce qu’on pourrait appeler la foule, la foule indienne. Ici, pourtant, c’est la campagne, cela n’a rien de comparable avec les grandes villes, dans les rues ou piétons et véhicules se mêlent par centaines de milliers, ou la foule vous submerge vous laisse sans repères, change jusqu’à votre rapport à votre propre corps, ou vous avez l’impression de vous noyer, de vous dissoudre, de vous perdre à jamais. J’ai encore la vision d’une avenue à Bombay. Un feu rouge placé un peu après un virage, la chaussée qui se déchausse, le bitume érodé ayant depuis longtemps laissé la place à la poussière originelle qui se transforme en boue les jours de pluie, ou quand les canalisations lâchent, faute d’entretien. Nous sommes au bord du trottoir, interdits : jamais nous ne pourrons traverser. Il y a une marée qui monte de voitures, camionnettes, rickshaws, camions, motos, triporteurs, prête à vous engloutir. Le feu est au rouge, les piétons traversent, nous osons à peine les suivre. La meute rugissante nous fait peur. Nous sommes redevenus des enfants qu’il faudrait prendre par la main. Nous voici de l’autre côté sur un tout petit bout de trottoir ou l’on ne peut que se bousculer, au milieu du vacarme pétaradant. On rencontre aussi la foule dans les gares. La gare est angoissante presque par nature. D’abord c’est la que dorment les mendiants éclopés, manchots, culs de jatte, bossus aux bosses multiples, monstres aux membres déformes qui se traînent ou marchent presque en dansant on se demande comment. Il y a aussi ces groupes compacts de pèlerins pratiquement nus ou seulement vêtus de noir, jeunes fanatiques religieux sales et agressifs, qui vont de temples en temples et dorment eux aussi n’importe où, ne se lavent pas, ont fait vœu de chasteté pendant un an, et vous regardent d’un air méprisant. Il faut prendre son billet à un guichet qui est toujours caché dans un coin, protégé de lourdes grilles derrière lesquelles le ou la préposée ne vous regarde jamais, ne vous répond jamais quand vous lui parlez en anglais et vous tend votre billet de troisième classe sans un mot parce que pour la deuxième classe, vous l’apprendrez plus tard d’un autre préposé, poli, celui-ci, par miracle, il faut réserver trois semaines à l’avance et que pour la première, climatisée et tout, pourtant pas chère, et dont parle tous les guides, c’est au moins un an. Puis il faut se frayer un passage jusqu’au bon quai. En quinze jours on n’a pas bien eu le temps d’apprendre à lire le Malayalam couramment et tout est écrit en Malayalam comme par hasard, écriture aux beaux caractères cursifs au demeurant qui font d’élégantes volutes tout à fait illisibles. A nouveau on redevient un petit enfant perdu. Pour être tout à fait juste, il y a parfois la traduction en anglais, mais en tout petit. Il faut la dénicher. On doit aussi à la vérité de dire que la jolie voix qui parle dans le micro parle dans les deux langues, mais la mauvaise qualité de la sono, le vacarme ambiant et le fort accent malayali font que vous vous apercevez trop tard qu’on a utilisé l’anglais : tant pis pour vous, l’annonce ne sera pas répétée. On s’est levé tôt, il faut très chaud, on est fourbu, on a peur de se tromper de quai ou de sens. La foule s’est encombrée de toutes sortes de valises en cartons fermées avec des ficelles, des ballots portés sur des têtes, des malles des Indes, des animaux en cage, des sacs en plastique bourrés à craquer et qui d’ailleurs craquent au milieu des gens qui continuent d’avancer, de vendeurs ambulants de tout, surtout de café ou de thé (au lait toujours) mais aussi de l’équivalent indien du sandwich au concombre : un grosse délicieuse boule de riz collant au poisson emballée dans une feuille de papier journal pour la première couche et dans une feuille de bananier pour la deuxième qui une fois dépliée sur la banquette vous sert de nappe. Vous mangez avec vos doigts, comme il se doit. Les gares sont un pays ou l’on n’arrête pas de manger et de boire. Le train est déjà bondé quand il arrive. Des kilomètres de wagons, vous semble-t-il, tellement il est long. Vous demandez avec angoisse votre direction, les réponses sont positives en majorité, vous décidez que ce train sera le bon mais rien ne le prouve encore vraiment. Seulement, vous avez déjà changé deux fois de quai, en empruntant les marches de passerelle métallique en traînant tous vos bagages, vous en avez assez, vous décidez de ne plus bouger et de vous en remettre au Dieux. Des grappes humaines dépassent des portes et fenêtres. Les vendeurs de café (« gopi ! gopi ! gopi ! ») et de thé deviennent hystériques, des bagages se mettent à voler dans les deux sens, entre le quai et le train. Vous êtes happés à l’intérieur par succion si vous montez, et éructés au dehors si vous sortez. Depuis vos voyages précédents vous avez renoncé à chercher une place. Il va falloir voyager debout en surveillant les bagages. Mais il sera possible de s’asseoir, en se relayant deux par deux les jambes pendantes dans le vide par les portes toujours ouvertes. Pas de danger de tomber : le train se traîne autour de trente ou quarante à l’heure. Des familles entières venant de très loin (les voyages durent souvent plus de deux jours) occupent les banquettes, les couchettes et les porte-bagages. Elles ont dormi et mangé là avec un sens de l’organisation et de l’économie d’espace qui vous laisse pantois. Tout le monde se change et se fait beau avant de descendre. Si c’est le soir et si par malheur vous avez hérité d’une place près des chiottes, ce n’est pas tellement l’odeur fétide qu’elles dégagent et à laquelle vous finissez par vous habituer qui vous incommode mais le ballet incessant des ablutions du soir de messieurs en pyjamas rayés et serviette autour du cou qui vienne se gargariser l’arrière gorge dans le lavabo avec des bruits qui donnent eux, pour de bon envie de vomir, à force. C’est un poncif de dire qu’une foule est le contraire de la solidarité. C’est évidemment une collection infinie de petits égoïsmes qui finissent par en faire un énorme monstre anonyme. Il faudrait se battre pour préserver la dizaine de centimètres carrés nécessaires à son espace vital. On le fait d’ailleurs, le plus poliment et le plus hypocritement possible : un coup de coude par ci, un écrasement d’orteils par là, une résistance acharnée au poids du corps qui pèse et veut vous éjecter sans animosité. Je me souviens à ce propos, d’un homme très gros, et là ce n’est plus un souvenir de train mais de car, ce qui n’est au fond pas très différent, qui avait passé tout le voyage a me dormir dessus, avec de gros ronflements, sans vergogne. Je le réveillais en jouant des coudes et me tortillant, il me regardait de ses yeux ronds, se rendormait et m’écrasait aussitôt. Il aurait très bien pu choisir une autre position. Mais celle-ci lui convenait mieux, c’était comme ça, il n’avait d’ailleurs rien contre le fait que je le soulève de temps en temps pour respirer moi même, puisque je ne pouvait faire autrement pour vivre, il l’admettait volontiers et ses réveils étaient d’ailleurs plutôt courtois. A la fin, épuisé, Je fus pourtant obligé de changer cette place assise conquise pourtant avec ruse au départ contre une place debout accroché à la sangle pendant du plafond prévue à cet effet. Mais voyager en train, pour peu que vous puissiez vous approcher d’une fenêtre, vous fait voir beaucoup de pays. Je restais fasciné des heures à voir défiler la jungle ou les rizières, je cherchais les maisons cachées dans l’ombre, les puits, l’unique vache attachée à un piquet, les marmites posées sur des tas de cendre, le linge qui séchait, et toujours les bidonvilles immondes qui collaient presque aux rails juste avant d’arriver dans les gares ou en les quittant. Et finalement, puisque les braves gens sont, avec le bon sens, la chose du monde la mieux partagée, il arrivait que vous trouviez aussi, parmi toute cette multitude anonyme, dans un wagon de troisième classe du train Trivandrum Kozhikode, l’échantillon d’humanité que vous étiez statistiquement en droit d’attendre : un homme de la cinquantaine, pas mieux mis que les autres, qui cède sa place à la dame européenne debout depuis trois heures, avec un grand sourire et sans un mot, un couple de la quarantaine, middle class, monsieur à belle moustache peignée, dame enrobée et vêtue d’un simple mais élégant sari, qui engage, dans un anglais approximatif une conversation forcement superficielle mais qui transforme tout à coup, le wagon à bestiaux en un lieu presque humain, deux jeunes garçons, habillés à l’occidentale, se tenant par le cou, qui vous interrogent sur votre pays avec de grands sourires, vous demandent « what is your name ? » et vous disent le leur. posted by grossmann francis | 7/6/2002Ce soir, ouvrez grands tous vos quinquets lundi Suite de l'histoire de Magali Hier j'ai acheté un livre assez cher, rien que pour sa couverture. Même pas, pis encore : rien que pour son dos. Je veux dire que je l'ai acheté comme objet-livre, en dehors absolument de son contenu, qui est, de plus, ce qui ne gâte rien, éminemment lisible et même tout à fait recommandable. C'est un volume de la collection "Quarto" de chez Gallimard, un ouvrage de 1624 pages, comme c'est écrit sur la "quatrième de couverture", donc assez épais pour que le dos du livre vous attire, pour autre chose que, bien entendu, le titre et le nom de l'auteur. Par l'invention et l'originalité du graphisme, par exemple, qui ne sont pas fréquentes, les dos des livres, étant en général traités par les éditeurs pour le plus de lisibilité possible. En l'occurrence, l'épaisseur du dos permettait, non seulement, de signaler parfaitement Le titre, l'auteur du livre, la collection et le nom de l'éditeur avec juste ce qu'il fallait de couleur rouge sur fond blanc cassé, comme il se doit chez Gallimard, mais aussi d'autres éléments graphiques comme des filets et des images. Pourtant, je l'avais découvert posé sur une pile sur la table des nouveautés (c'est dire si "découvert" est un mot mal choisi), à la FNAC Galaxie (on ne dit plus Galaxie, mais "Italie deux") où nous traînons souvent le mercredi avec mon fils Nathan ( lui, il file plutôt voir les nouveautés au rayon jeux vidéos, mais revient assez souvent me rejoindre à celui des livres, pour flâner avec moi). Ce livre, donc, se présentait à moi, non pas par son dos, debout, comme s'il avait été rangé dans un rayon, mais couché, comme on le voit de plus en plus dans les librairies qui ne sont plus que des self-services (je ne crache pas sur les selfs services, surtout dans les librairies, où on est assez grand pour se servir tout seul). La première de couverture offrait une superbe photo en noir et blanc, à fond perdu, d'une femme d'âge mur, de profil, aux cheveux courts et noirs corbeau, au visage un peu masculin, mais surtout aux yeux incroyablement attentifs. La femme au regard si pénétrant, mais elle ne me regardait pas, elle nous ignorait totalement, moi et le photographe qui avait pris la photo, elle se concentrait sur son interlocuteur, qui était en dehors de la photo, on aurait dit qu'elle l'écoutait avec les yeux, cette femme, donc, était à l'évidence l'auteur du livre. Le titre le proclamait, d'ailleurs, en haut de la couverture, au moyen de larges caractères rouges, en capitales de corps 72, au moins. J'ai donc saisi le livre, qui pesait un bon poids, pour consulter, de ce geste quasi instinctif qu'on voit aux seuls amateurs de librairies, le résumé de la quatrième de couverture, mais, vu l'épaisseur du volume, pour aller de la première de couverture à la quatrième, mon regard devait passer par le dos du livre, anormalement large, je l'ai déjà dit. Alors, sur ce dos, j'ai vu l'autre photo, beaucoup plus petite, au format des photos d'identité dont le bord supérieur se confondait avec le bord du livre. Elle représentait une très belle jeune femme aux traits réguliers, les cheveux noirs de geai, coiffés en bandeau, vêtue d'une blouse noire boutonnée jusqu'au cou. Elle faisait face à l'objectif et regardait le photographe. Son regard et son léger sourire étaient d'une grande pureté, lumineux pourrait-on dire. Lumineux comme ceux de ma grand-mère, sur la photo d'identité que j'avais gardée dans mon portefeuille pendant des années. J'ai soudain pensé à cette photo qui a disparu l'année dernière dans le vol de mon sac à main dans un café et que je ne reverrai jamais plus. Elle doit avoir vingt ans tout au plus. Elle a le front haut et un chignon légèrement défait sur le côté, elle regarde l'objectif bien en face, son regard est limpide, très intense. Elle porte une grande écharpe claire sur les épaules. C'est tout à fait l'image qu'on se fait d'une révolutionnaire russe au coeur pur. J'ai regardé à nouveau la photo sur la couverture. C'est la même femme à trente ans d'écart. Il n'y a plus que quelques traits de ressemblance. C'est l'auteur du livre. C'est son nom propre qui est écrit en grandes lettres rouges, au-dessus du tire: "les origines du totalitarisme - Eichmann, un procès à Jérusalem". C'est Hannah Arendt. La photo de ma grand-mère perdue. posted by grossmann francis | 7/1/2002 |
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