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CISCOBLOG
LE SITE D'UN GRAPHOMANE IMPENITENT ET INTERMITTENT


jeudi  

Les aventures de Lyse Ananas, quatrième épisode

Pavillon Bretagne, Hôpital de Bècheville, Les Mureaux, avril 1973. Je me souviens de Laurence, Sylvie, Larbi, Pierre, Jean-Jacques, Ginette et Madame D. Je me souviens combien je me suis senti impuissant et désemparé face à leur folie. Combien de nuits blanches j'ai passé à tenter de calmer l'un ou l'autre, à mettre de l'ordre dans un pavillon emporté dans la tempête, à lutter contre une équipe qui avait baissé les bras depuis longtemps et plaisantait de mon acharnement juvénile, et un médecin chef réfugié la plupart du temps dans son logement de fonction, une infirmière dans son lit, ou bien à cultiver la Marijuana dans son jardin. Combien de nuits blanches j'ai essayé, au milieu de mon angoisse et de ma solitude, de me persuader que, non, je n'étais pas si nul que ça, et qu'on pouvait réunir d'autres conditions de soins que ce foutu bordel qu'on appelait encore un service de psychiatrie. Laurence avait une spécialité : elle se suicidait à l'Aspirine. En dehors de ça, c'était une ado à peine plus difficile qu'une autre. Elle était hospitalisée depuis au moins un an et faisait tourner tout le monde en bourrique. Je me souviens, cette année-là, avoir arpenté de long et en large la forêt de Becheville à sa recherche. Elle avait annoncé son suicide pour la vingtième fois, au moins. Le problème était qu'il pouvait se passer un temps éminemment variable entre l'annonce et le passage à l'acte. Une solution aurait été de l'enfermer, ce qui avait d'ailleurs été tenté, mais quand on l' eut laissé sortir, elle avait pris ses comprimés pour lesquels elle avait une multitude de cachettes. Le plus souvent elle venait dire aux infirmières qu'elle avait ingurgité les foutus comprimés, avait droit aux urgences de l'hôpital général et au lavage de l'estomac avant qu'elle puisse tomber dans le coma et cela repartait pour un tour. Mais aussi, et c'était beaucoup plus angoissant, elle disparaissait en l'ayant annoncé ou pas, et c'était le signe qu'il fallait la retrouver de toute urgence. La veille au soir, elle avait laissé un mot sur son lit pas défait, à côté de trois tubes d'Aspirine vides : "je suis partie dans la forêt". Et nous étions dans la forêt, un peu après l'aube, à la chercher, avec les oiseaux qui chantaient à tue-tête et le soleil printanier qui jouait dans les feuilles. On nous aurait pris pour des chercheurs de champignons. Il y en avait d'ailleurs une quantité incroyable de champignons, vu que les promeneurs étaient très rares dans la forêt de Becheville, à cause de la proximité des fous. On l'a assez vite retrouvée au pied d'un arbre, dans le coma. Cette fois là, nous avons tous cru qu'elle avait gagné son pari pervers, mais non, elle s'en tira comme les autres fois après quinze jours de réanimation. Les champignons, c'était Sylvie M qui allait les manger tout crus dans la forêt, quand elle avait décidé d'en finir parce qu'on était trop méchant avec elle. Elle avait à peine dix-sept ans, était haute comme trois pommes. Elle hurlait toute la journée, la bave aux lèvres, avec plus de voix du tout à la fin, passait des semaines sans dormir. Son médecin, un des infâmes dont j'ai parlé plus haut, et qui passait son temps à pratiquer (pas toujours sans succès) le harcèlement sexuel des jeunes infirmières, la bourrait de doses hallucinantes de neuroleptiques, sans aucun résultat. Il envisageait les électrochocs, mais comme nous n'avions pas de machine cela resta un vœu pieux, si je puis dire, et Sylvie M. continua son accès maniaque sans fin encore bien après que j'eus réussi à quitter le service. Une nuit, au cours de ses déambulations, elle entra chez Chalou, qui ne fermait jamais sa porte, monta jusqu'à sa chambre et le surpris au lit avec la surveillante, information qu'elle s'empressa de divulguer le plus bruyamment possible à travers tous les pavillons dès le lendemain. Le pire était que Chalou, dans sa relation singulière avec les patients, Sylvie M. comprise, se montrait d'une finesse, d'une attention et d'une humanité sans égale. J'ai presque honte à le dire, j'ai énormément appris en assistant à ses entretiens et en le voyant faire avec les patients. Mais seulement, dès qu'il avait à faire à l'institution, tout tournait mal : on aurait pu dire qu'il était "trop" gentil et que les "méchants" de tous bords abusaient de lui, mais c'était beaucoup plus subtil, il y avait chez lui un côté désespéré et désabusé qui incitait les autres à le mépriser ou se jouer de sa confiance. Chalou était un héros tragique et les patients faisaient les frais de cette tragédie-là. Ce sont des types comme Chalou, qui vous font longtemps hésiter à admettre la perversité des hommes et finalement vous vous y résignez. Je parlerai encore de Pierre qui a bien failli m'étrangler pour de bon, un jour où il était rentré pourtant pas plus ivre qu'un autre soir, de Larbi qui dealait le shit et ravitaillait tout le monde en alcool, y compris certains infirmiers, et sodomisait les vieilles démentes, dont Ginette, qui épuisait tout le monde par sa turbulence incessante, son refus de rester habillée et l'exhibition de son anatomie délabrée, de Jean-Jacques qui en voulait à la terre entière de son enfance malheureuse et qui pensait que c'était à la psychiatrie de réparer sa vie foutue en l'air, il était d'une exigence pas croyable et se faisait sadiser par les plus subtils, il s'était construit une cabane dans la forêt pour les fois où on le virait et il venait se ravitailler la nuit dans la réserve du service, et de Madame D. vieille mélancolique édentée au regard mort qui se suicidait en essayant de se noyer dans la cuvette des cabinets, par exemple, qui n'y arrivait pas tout à fait mais presque et dont le rictus affreux me donne encore des cauchemars après tout ce temps.

posted by grossmann | 8/28/2003
 

Pensée de la nuit N°37 : "Pensée de la nuit écrite le jour. Peut-on pour autant appeler cela une pensée du jour ? Grave question, non ?..Euh, bah voilà." Francis Grossmann, Ciscoblog du 28 août 2003

posted by grossmann | 8/28/2003
 

Pensée de la nuit N° 36 : "Pierre Bonnard était obsédé par l'idée d'achèvement. Il croyait qu'il était toujours possible d'améilorer une oeuvre, que chaque minute de travail supplémentaire prut offir à un tableau considéré comme terminé une chance nouvelle d'approcher la perfection. Aussi se laissait-il enfermer dans les musées où ses toiles étaient enfermées. Il demeurait à l'affut jusqu'à ce que le dernier gardien se soirt définitivement éloigné et sortait alors son atiirail de peinture, palette mioniature et pinceaux, pour ajouter ici ou là, un e toucheclaire, retracer une courbe, modofier presqu'imperceptiblement la lumière... Une nuit, il alla même jusqu'à supprimer un personnage et nul ne s'en émut." Antoine Billot, le Desarroi de l'Eleve Wittgenstein.

posted by grossmann | 8/28/2003


dimanche  

Les aventures de Lyse Ananas, troisième épisode.


Je commençai une analyse en 1973 ou 1974. Finalement, je pense que ce fut en 1974, pas en 1973. Je le sais parce que cela se concrétisa le jour où je réussis l'internat des hôpitaux psychiatriques, et ce fut en 1974. Cette date je m’en souviens, promotion 74. Mes nouvelles fonctions m'assuraient un revenu suffisant pour assumer la lourde charge financière qu'une analyse représentait à l'époque. Mais j'avais commencé le processus c'est-à-dire la recherche de l'analyste, les entretiens préliminaires, bien avant, dès la fin de l'année 73, pendant mon stage en chirurgie, à Léopold Bellan. ? la rentrée de L'anée universitaire 73-74 je m'inscrivis donc en spécialité de psychiatrie à la Salpetrière et cherchai un poste de faisant fonction d'interne en psychiatrie. Lors de mon passage à Moisselles, j'avais rencontré un médecin chef d’une quarantaine d'années, tout à fait soixante-huitard avec de grosses lunettes rondes de plastique et des cheveux longs crépus qui lui faisaient une tête à l'afro, Pierrot lunaire un peu perdu dans la vie. C'était un grand ami de Roger Gentis, qui à l'époque fréquentait beaucoup la communauté Moissellienne à cause de sa copine qui travaillait là. Il s'était mêlé à la vie trépidante, accueillante et communautaire de cet asile en pleine transformation. Il s'appelait Chalou et s'était vite fait adopter par toute la bande. Il avait dragué plutôt sans succès les copines et on le tenait pour un grand gentil farfelu. C'était un homme tout à fait original, d'une intelligence aiguë, quoiqu'un peu fou, ce qui se portait plutôt bien à l'époque.. Par exemple, il était homéopathe et faisait des recherches sur l'effet des très faibles dilutions sur les symptômes de la psychose, ce qui, de toute façon, ne faisait pas de mal. ll avait été nommé, un ou deux ans auparavant dans un des derniers hôpitaux psychiatriques village construits en Ile-de-France, aux Mureaux, dans la forêt de Becheville. Il avait besoin d'internes et fut ravi, au nom de note passé commun récent, de m'embaucher dans son service. Mon année de "faisant fonction" aux Mureaux me fit le plus grand bien : moi qui n'avais connu que le cocon de la psychothérapie institutionnelle en création, je fus confronté à la "vraie" psychiatrie, la plus courante, la plus tristement banale, la plus mal fichue. Cela me fit toucher du doigt combien les expériences comme celle de Moisselles étaient rares et précieuses. ? Moisselles, par chance, j'étais tombé du premier coup sur ce qui correspondait à mon idéal, à Becheville j'appris ce que cette chance avait eu d'unique. Je passai une année d'enfer à galérer dans un service à la dérive comme un vaisseau sans capitaine, avec des crétins prétentieux pour collègues, qui n'attendaient que la fin de leur spécialité pour prendre des parts dans des cliniques privées et se fichaient totalement des patients et des infirmiers. Plus anciens que moi, ils me prenaient de haut et, surtout, méprisaient profondément Chalou, qui, il faut bien le dire, ne faisait rien pour arranger les choses et diriger son service comme il aurait dû. Entouré d'imbéciles sexistes et d'infirmiers asilaires, perdu sur les nuages de son ésotérisme et d'un humanisme un peu cucul, il laissait son service à la merci du caïdat, de la perversité des patients les plus utilisateurs et de celle des infirmiers les plus sadiques. Il le laissait dériver vers la violence et l'arbitraire sous prétexte d'un libéralisme qui confinait pour le coup à un manque d'autorité quasi-criminel. Bien que Bècheville ressemblât à un petit village au milieu d'une grande forêt, archétype du lieu réparateur et protecteur, nous nagions en plein univers concentrationnaire. Ce contraste, entre une nature véritablement accueillante et une pratique qui l'était si peu, un médecin chef si humain en apparence et une équipe si perverse en réalité ne faisait qu'ajouter au malaise qui me saisit rapidement et me fit regretter presque d'avoir choisi cette spécialité.

posted by grossmann | 8/24/2003
 

Ne vous êtes vous jamais promené sur une plage le nez par terre, à la recherche de bouts de verres verts (ou bleus, ou rouges) polis par la mer et qui ressemblaient à des perles rares, ou bien à celle de coquillages particulièrement dignes de constituer les éléments d'un magnifique collier tahitien (je me souviens, des "grains de café" qu'on cherchait, un peu moins rares que les trèfles à quatre feuilles dans les prés d'Heurtebise, sur la plage de Port Donant à belle-île) ? Si bien sûr. Il y a des livres que je lis de cette manière, agréables comme une promenade sur une jolie plage, ils offrent parfois des merveilles pas si inattendues si on y fait bien attention. Je parle surtout des romans policiers, livres de plage par excellence. Ils recèlent eux aussi leurs perles rares et leurs coquillages aux formes parfaites. Les auteurs de romans policiers adorent inventer des métaphores : je viens d'en lire une qui me plaît beaucoup dans un pavé de Clancy ("Rainbow six") :" le spectacle était aussi passionnant qu'une compétition de sèchage de peinture". Cela me donne donc l'dée d'une nouvelle rubrique quio s'intitulera "Mes Taphores", tout simplement. Bonsoir, non. A cette heure : bon appétit !

posted by grossmann | 8/24/2003
 

Il ya peu de temps encore BLOGGER, par lequel vous parviennent irrégilièrement et intermeitemment ces pages, était une usine à gaz d'utilisation pour le mois malaisée. Voici que, depuis quelques semaines (ce qui n'est très certainement pas étranger au rachat dudit BLOGFGER par le gentil monstre mais monstre tout de même, GOOGLE), la présentation du logiciel s'est consirérablement éclaircie, avec beaucoup de couleur grise très smart, de grand espaces des boutons surdimensionnés pour que même les plus mirauds puissent cliquer dessus, beaucoup moins de bugs, etc. Bref, une vraie merveille. Vous envoyer ces quelques lignes était déjà un plaisir, voici que cela tourne au ravissement. Ce qui m'ennuie, c'est que les maladresses de l'ancienne version de BLOGGER, contre lesquelles je ne manquait jamais de pester, commencent à me manquer. BLOGGER avait un côté artisanal qui, une fois disparu laisse la place à la froideur de la nouvelle technologie. Déjà. D'ailleurs ça vous concerne assez peu puisque vous ne voyez aucune différence. Voici donc où je voulais en venir, au libellé de la nouvelle "Alternative" : entre un BLOGGER aetisanal qui bug(ue) tout le temps et un BLOGGER remastérisé qui tourne comme le moteur d'une Ferrari je préfère toujours le BLOGGER bu(gant)

posted by grossmann | 8/24/2003


jeudi  

Les aventures de Lyse Ananas, deuxième épisode

Donc, je commençai une analyse en 73 ou 74, puisque la défection de Florence avait redonné le champ libre à ma vocation originaire. A l'époque, et je constate avec une certaine incrédulité qu'il n'en est plus du tout de même aujourd'hui, tout futur psy qui se respectait se devait "d'entrer en analyse". C'était le complément obligé de toute formation sérieuse. Ne pas suivre une analyse était hautement suspect de tendance asilaire. Ne pas s'allonger sur un divan aurait presque pu passer pour une faute professionnelle. Mais ce n'est pas seulement le conformisme qui me fit me jeter sur le divan. L'abandon de Florence avait ouvert (ou plutôt élargi) en moi une brèche par où s'écoula un flot que je ne pus jamais arrêter, même après des années d'analyse et qui continue même aujourd'hui de m'emporter. Je sus que l'analyse était pour moi une véritable nécessité, qu'il y allait de ma survie. Mais ce ne fut pas difficile : L'analyse était, dans ma relation aux autres, l'arbre qui me permettait de cacher la forêt de mon désarroi. Tout psy qui s'allonge fait d'une pierre deux coups : il se soigne et apprend à soigner. Je faisais alors comme les autres laissant simplement croire que le secondaire occupait la place du principal. Je survécus. Mais ce fut tout juste : quelques années plus tard j'eus un terrible accident de la route dont je sortis miraculeusement sans une égratignure. Moins d'un an après je me faisais une grave fracture de la colonne vertébrale au ski qui aurait pu me laisser tétraplégique et dont l'absence totale de séquelles tient, elle aussi du miracle. Je survécus, mais le sentiment d'avoir frôlé la mort par deux fois fit d'elle un fantôme qui m'accompagne encore tous les jours et qui ne me lâchera jamais.

posted by grossmann | 8/21/2003


lundi  

Les aventures de Lyse Ananas, 1er Episode

J'ai commencé une analyse en 1973 ou 1974, au moment où je me suis définitivement mis à faire de la psychiatrie. Ce qui ne fut pas une décision facile à prendre. Très longtemps auparavant, quand j'étais encore au lycée et que mon père me rêvait encore futur chirurgien ou pourfendeur de virus au CNRS, j'avais décidé tout banalement de devenir psychiatre après une lecture révélatrice de "l'introduction à la psychanalyse" de Freud et la prise de conscience d'un profond malaise interne qui suivit. Mais, pour mon père, il était hors de question que son fils aîné embrasse une autre carrière que celle de Prix Nobel de médecine potentiel (c'était d'ailleurs valable aussi pour son fils cadet, pour plus de sûreté, comme l'histoire le montrera). L'image du "Grand docteur" et le respect plein de dévotion que mon père lui vouait fonctionnait pour ses enfants comme une injonction qu'il n'avait même pas besoin de formuler explicitement. J'ai bien essayé d'y résister, pas si mollement qu'on pourrait le croire, en passant par le théâtre (autre rêve de mon père, soit dit en passant, j'y reviendrai) qui m'occupa des années entières, et l'idée, soufflée par ma mère, de l'enseignement du Français pour faire comme mes meilleurs amis de lycée, Alain F. et François G. qui étaient devenus khâgneux et préparaient des concours prestigieux. Mais toutes les tentatives que je fis pour sortir de l'itinéraire paternel et programmé échouèrent et, si elles m'ont laissé des regrets, ceux-ci ne furent jamais plus fort que le soulagement que me procura leur échec. Mon père nous avait toujours raconté que c'était la guerre qui avait gâché sa jeunesse et l'avait empêché de réaliser ses rêves de promotion sociale. C'était une explication un peu rapide, mais qui justifiait les espoirs implicites qu'il plaçait dans sa progéniture. Notre tâche, notre but était de réaliser le rêve brisé par l'Histoire : légende familiale suffisamment bien ficelée pour nous avoir servi de sur-moi toutes ces années d'adolescence et de passage à l'âge adulte. Pas question donc de nous dérober à ce destin hautement réparateur, d'autant qu'en outre notre père était (je dois dire : est toujours, sauf son respect) un véritable malade imaginaire. L'histoire fait penser à celle de Molière, avec mon père dans le rôle d'Argante et ses deux fils en alternance dans celui de Diafoirus, rôle encore bien plus intenable puisque nous sommes deux fils et que, dans la pièce, il est seul et son futur gendre. Incapable de résoudre la contradiction principale, comme disait le Président Mao, je m'étais donc résigné à me lancer bravement dans les études de médecine afin d'inviter un jour mon père à une belle séance de dissection. Mais survinrent les évènements de Mai 68 qui à la fois me sauvèrent et compliquèrent tout. Grâce à Marx, Freud, Marcuse, Barthes et Michel Foucault réunis, la folie surgit au-devant d'une scène qu'elle put occuper par la suite quinze petites mais glorieuses années. La folie et donc la psychiatrie, ce qui n'est loin de là pas la même chose, mais le romantisme de l'époque refusa de faire la différence. Les asiles de banlieue et les hôpitaux psychiatriques de la ceinture rouge devinrent de nouvelles terres vierges et le creuset de vies communautaires inédites. Ce n'est pas que mon père changeât d'avis, car il ne suivait pas l'actualité intellectuelle, et j'ai déjà dit que son injonction n'était pas explicite, mais la force de celle-ci faiblit en moi-même sous les feux d'une nouveauté qui rejoignaient mes anciens rêves. Je fis donc toute l'année 1971 un stage d'externat enthousiasmant à Moisselles et m'inscrivis en psycho, à Censier, le soir, parallèlement à la médecine (et au théâtre, les autres soirs) pour l'année universitaire 71-72. J'y rejoignais ma vielle copine Agnès S. et bon nombre de condisciples futurs médecins (Jacques P., Dominique P.). J'y rencontrai Florence D., étudiante en psycho pure psychologue, qui devint ma petite amie. Florence était ravissante, féministe et exigeante. J'en étais passionnément amoureux. Je l'emmenai dans ma troupe de théâtre et elle m'emmena chez son père, éditeur chez qui, un soir, je rencontrai Noam Chomsky en personne. C'était aussi un ami de François Furet, d'Hector de Gallard et Philippe Vianney. C'était un homme extrêmement séduisant, très intelligent, qui avait été correspondant de guerre en Corée et au Vietnam, avait eu d'importantes fonctions à l'Agence France-Presse, était une véritable bête de travail, avait écrit plusieurs romans et donnait un énorme fil œdipien à retordre à ses deux filles, dont ma psychologue bien aimée. Mais au fond, je ne savais plus de qui j'étais tombé amoureux de la fille ou du père. Peut-être bien du père, à la vérité. La fille en tout cas, à juste titre ou non, me le fit payer : Elle déclara qu'il me fallait choisir entre elle et la psychiatrie, qu'il lui était insupportable de partager sa vie et sa couche avec un futur patron potentiel ; je n'avais, si je voulais la garder, qu'à retourner à la médecine, voire à la chirurgie que je n'aurais jamais dû quitter. Le plus extraordinaire est que j'obtempérai à cette extravagante exigence, soit par amour, soit par romantisme, soit par soumission soit par les trois à la fois. En même temps, et sans le savoir vraiment, Florence avait passé une alliance avec l'injonction paternelle qui s’était trouvée toute surprise de ce renfort inattendu. Je décidai donc que je n'étais plus sûr de ma vocation et tentai de me persuader à nouveau que j'étais fait pour les blocs opératoires et les salles d'urgence. J'ai oublié les asiles accueillants, bossé comme un fou pendant un an l'internat de médecine et l'ai raté avec une note éliminatoire en chirurgie.. Il avait fallu, et finalement Florence n'avait été, en cette matière, qu'une sorte de révélateur, que je me mette à l'épreuve en passant et ratant l'internat de Paris, pour me convaincre définitivement que la direction de la psychiatrie était bien la bonne ou tout du moins la seule possible. En même temps Florence me quittait pour son médecin chef de l'époque (Michel M, avec qui elle a une relation plus qu'orageuse, je peux le dire, il y a prescription après toutes ces années, mais je ne citerai pas son nom en entier, tout de même, et envers qui je garde une vieille rancune, il vient de prendre sa retraite) ce qui prouvait que son argumentation féministe était pour le moins fallacieuse. C'était l'époque de mon "stage interné" (puisque j'avais raté l'internat et qu'il fallait bien conclure les études) à la consultation bondée de chirurgie de l'hôpital Léopold Bellan, dans le quatorzième arrondissement, où j'ai passé une année pénible avec sa salle de garde insupportable et des nuits passées à tenir les écarteurs pour les chefs de clinique lors des opérations de détorsion des testicules ou de désétranglements de hernies. Mais je faisais aussi des vaccinations à la chaîne et de la petite chirurgie : j'ai recousu des fronts, des cuirs chevelus, des doigts, j'ai incisé des abcès, refait des pansements et retirés des fils posés sur des arcades sourcilières éclatées, des doigts coupés.

posted by grossmann | 8/18/2003
 

un petit tour par ici, en flash, via Meslubies, (connexion rapide souhaitable, mais on peut faire sans), c'est mignon, bien fait et certainement plein d'avenir, à voir pour essayer de comprendre jusqu'où nous mènera internet (il y a bien bien pire, et là, je ne vous y emmène pas...) merci qui ?

posted by grossmann | 8/11/2003
 

Me voici, en ces jours caniculaires (il faut bien laisser quelques repères temporels aux futurs cyber-archéologues) définitivement revenu devant mon ordinateur (je n'ose écrire mais je le fais quand même : "fidèle au post" (oui, sans "e", les initiés comprendront)) pour la

Pensée de la nuit N° 35 : "C'est un pur hasard. L'une de ces mystérieuses coincidences dans lesquelles on voudrait voir du sens là où, tout simplement , il n'est que circonstance. "C'aurait été le quinze août, ça nous aurait fait exactement le même effet. Ou le dix-huit juin, tiens." assure aussi Jean Pierre Rives. Le premier capitaine français à l'avoir "fait". Encore faut-il s'entendre sur le "18 juin" dont on parle. Celui de 1940 ? où, de Londres un général quasi inconnu appella une nation à la rebellion ou celui de 1815 quand à Waterloo un despote illuminé en bout de course souffla de ses derniers canons le peu qu'il restait d'éclairé au pays des lumières" Patrick Lemoine, L'"Equipe" du 8 aôut 2003

posted by grossmann | 8/11/2003
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