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dimanche Je retanscris ceci, extrait du Grand Incendie de Londres de Jacques Roubaud, avant de me coucher : "J'écris ceci pour ceux que je traîne, sans les prévenir dans ces pages. Et pour quelques autres que cela pourrait intéresser". Bonne nuit. posted by grossmann francis | 9/29/2002J'avertis encore une fois : les textes que vous pouvez lire ici
apparaissent dans leur ordre de mise en ligne, suivant la parole de
l'Evangile qui énonce que les premiers seront les derniers. Le
fragment que vous allez lire immédiatement est , en fait, la suite du
suivant (vous me suivez ?) Pour continuer avec Mongrandpère, et je crois bien que je ne sois pas près d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que ça a été l'homme préféré de toute la vie de ma mère. Elle l'a même préféré à moi, c'est tout dire. Elle était sa fille unique et après la mort imprévue de ma grand-mère en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouvé seul et ne s'est pas très bien supporté : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf à quatre-vingt-trois ans, c'était assez vieux, à l'époque. J'étais déjà en deuxième année de médecine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il était encore vivant, ce n'était plus tout à fait le même homme. Je veux dire : Mongrandpère était devenu vieux et fragile. Ma mère avait ajouté un tabouret à chaque palier de chacun des trois étages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa dernière principale mission qui était de chercher le pain. Ça nous faisait drôle et pour ainsi dire triste de le voir diminué comme ça, mon frère et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait été jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Amérique, il s'était amusé avec des copains à tenir le pari de boire douze demis et de manger douze œufs durs dans le temps où les douze coups de midi avaient sonné deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions qu'il l'avait fait. Mongrandpère avait été une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'étais, à la campagne, en Alsace, remplir d'énormes seaux d'eau à la pompe à bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme ça, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouillée, c'était un peu désagréable mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamelè !" (Prononcer avec le "h" très aspiré comme dans Khaled). Ça voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'était dans la cuisine étroite, derrière la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma mère, quand ça durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait défaite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il était très gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inquiéter trop. On le revoyait derrière la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adressé la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa présence. Nous avons parlé de choses et d'autres. Il m'a interrogé sur mes études, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais même qu'il ne s'en était jamais aperçu que je faisais des études. Et tout à coup, prenant peut-être conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme ça, il s'est mis à me poser plein de questions. Pourquoi le cœur bat-il ? Comment les médicaments soignent-ils ? Les microbes, à quoi ils ressemblaient ? Etc. J’essayais de répondre le plus honnêtement possible, car les questions étaient vraiment difficiles. Je me souviens particulièrement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'était pas une question naïve c'était un test pour savoir si les études servaient vraiment à quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai été capable, j'ai essayé de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et ça me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'écoutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au maître ignorant de Jacotot. Un maître, Mongrandpère. Quelques semaines après, il était mort. posted by grossmann francis | 9/29/2002samedi
mercredi J'ai failli oublier. Depuis environ huit jours les éditions POL reprennent l'expérience réalisée en 2000, je crois, avec Martin Wrinckler (l'auteur de la maladie de Sachs) et "Légendes" livre publié en feuilleton sur le net. Cette fois, il s'agit toujours de Wrinckler, et le titre est "Ange". Si vous voulez retrouver les joies du feuilleton disparues depuis probablement plus de trente ans dans la presse, dépèchez vous de cliquer ici, vous n'aurez que huit jours de retard sur les 146 épisodes prévus (seulement, bien sûr, si vous lisez ces lignes le jour où elles ont été éditées, c'est à dire le 25 septembre 2002. Avant, pas de danger; après, plus probablement, il vous suffira de rajouter un jour chaque jour, pas besoin de vous faire un dessin). De plus, le livre à l'air très bon. Pour ce qui est de Ciscoblog, le travail invisible continue. Dans la soute... Bonsoir posted by grossmann francis | 9/25/2002mardi Je viens de me livrer à un long et fastidieux travail "invisible" (je viens de corriger une trentaine de pages de ce site (précisément : l'épuisement du Boul'Mich)). J'ai juste un peu envie de faire quelque chose de "visible" : je frappe donc ces quelques lignes. Vous venez de les lires. Vous les avez vues. Elles sont donc visibles. Comme pour dire que je suis toujours là, même si on ne me voit pas, même les jours où, semble-t-il rien n'est inscrit ici : je continue de m'agiter, même en coulisses, même derrière le rideau, de m'agiter, sans cesse, comme mon arbre, mon bouleau, celui qui tente de me parler à travers la fenêtre de la chambre. De toute façon, pour paraphraser Wittgenstein : "si un bouleau pouvait parler, on ne le comprendrait pas". Comme vous voyez . Bonsoir. posted by grossmann francis | 9/24/2002dimanche
mercredi Les "chroniques ordinaires" de Gisèle Didi (plus rien depuis le 22 juillet) ont enfin repris. Ouf ! Nous avons failli nous angoisser, comme Louis XIV avait failli attendre. Nous trouvions que le repos avait suffisemment existé, nous craignions qu'il ne se transformât en repos éternel. Re - Ouf ! Il n'en est rien. Merci mon dieu, pour notre clic quotidien. J'ai mis en ligne (voir en LCD) deux textes qui sont trop longs pour figurer dans les pages quotidiennes : "L"épuisement du week end et "L'épuisement du Boul'MIch". Bien sûr, il ne s'agit que de tentatives d'épuisement, pas d'épuisements accomplis. posted by grossmann francis | 9/18/2002samedi
jeudi Ce soir, un petit lien. Rien de plus. C'est un peu artiche, un peu Palais de Tokyo, si vous voyez ce que je veux dire (un rien prétentieux, mais bon). De plus, il faut impérativement une connexion rapide. Je ne sais pas encore si je vais le faire passer en LCD. IL faudrait organiser un référendum des ciscobloguistes, genre : inscrits : 07, (je refais mes comptes) : non, 06 , votants 04, abstentions ou nuls : 0 pour : 02, contre : 02. On serait bien avançé. A plus tard, folks. posted by grossmann francis | 9/12/2002samedi Jardin du Luxembourg, première. Quelque chose de blanc et d'éclatant, le ciel, probablement, se reflète dans une flaque d'eau. Je joue avec une brindille noueuse et fourchue. Je fais la cuisine, je touille. L'image blanche se brouille, un nuage de boue grisâtre remonte vers la surface. On dirait que ça serait de la sauce au chocolat. J'en ai plein les doigts, que j'essuie sur ma chemise. L'odeur un peu âcre de la boue me plaît. J'en dépose un peu sur ma joue, en me grattant le front des doigts qui tiennent toujours la brindille qui va aussi, par la même occasion, maculer mes cheveux. Ça me fait des peintures de guerre. Je mâche de minuscules grains de sable qui crissent sous les dents. Comme je ne sais pas encore cracher, j'essaie de les chasser de la langue sur mes lèvres. En essayant de les ôter de l'autre main, j'en rajoute. Mais la tambouille m'absorbe. La flaque s'agrandit. Elle devient une rigole et finit par couler, lentement, d'abord, puis, vite, comme un petit ruisseau. L'eau provient du jet qu'un jardinier en bleu, je l'ai vu marcher avec ses grosses chaussures dans l'herbe souple, a mis en route il y a quelques minutes. Il arrose d'un bel éventail de pluie la pelouse proche de l'allée où je joue, accroupi dans la poussière. Le ruisseau longe une berge brune de terre odorante, taillée à la bêche, bien régulière, couverte d'une brosse de gazon vert tendre. Avec la brindille, en partant de la rigole, je trace des dérivations liquides sur le sable de l'allée qui font comme des larmes. Elles glissent sur le sol qui ne les absorbe pas tout de suite, se couvrent d'abord d'un voile de poussière fine, puis, finissent par se laisser boire et disparaissent. Si je lève les yeux, mon regard est arrêté de l'autre côté de la pelouse par une haie d'arbres sombres cachant des statues moussues. Derrière moi, la voix de ma mère me parvient à travers les bruits de l'eau qui coule, des feuilles qui bruissent, des cris d'enfants et ceux de la ville, au loin, par delà les grilles. Elle tricote, assise sur une de ces chaises de métal peintes en vert qui, vides, à cette heure matinale, forment, un peu partout dans le jardin, des assemblées étranges, muettes et graves. La voix de ma mère m'interpelle, elle voudrait que je cesse de jouer "à l'eau", elle dit que je vais me salir, elle voudrait que je revienne vers elle. Mais ce n'est pas une injonction : la voix n'a pas la conviction habituelle, je décèle un soupçon d'indulgence. C'est que ma mère profite, elle aussi, du calme de l'instant et de la douceur de l'air. Je décide donc de faire comme si je n'avais pas entendu et de ne pas obéir tout de suite. Je lâche la brindille dans le ruisseau. Je la regarde filer et disparaître en suivant la pente de l'allée et la courbe de la pelouse. Je plaque les deux paumes de mes mains au fond de l'eau, pour les laver. L'eau est froide. Le flot enserre mes poignets. Ma mère parle à nouveau. Mais ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Un jeune homme vient de s'installer à côté d'elle, son journal sur les genoux. Ils échangent des politesses. Je me suis retourné, j'ai aperçu le sourire de ma mère, qui ne regarde pas le jeune homme, elle continue de me surveiller, et le regard du jeune homme posé sur elle. Je regarde à nouveau l'eau qui coule. J'ai un nouveau jeu. On dirait que les brindilles sont des bateaux qui partent à la mer. Je ramasse plusieurs brindilles et les laisser flotter au fil de l'eau. Un peu plus tard, ma mère m'a appelé, cette fois, "Tu viens , on s'en va". Ma mère a rangé son tricot, s'est levée, et elle est venue me prendre par la main. Je l'ai suivie. Le jeune homme est resté assis. Il a déplié son journal comme pour le lire. Ma mère m'a demandé de dire au revoir au monsieur. J'ai dit au revoir. Le monsieur a répondu : "au revoir". Pendant que nous avancions sur l'allée, et que ma mère, pressant un peu le pas, me tirait derrière elle sur le chemin de la maison, je me suis encore retourné. Le monsieur continuait de regarder ma mère. Il ne s'était toujours pas mis à lire son journal. Il finissait de sourire en nous regardant nous éloigner. posted by grossmann francis | 9/7/2002vendredi
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