dimanche
Pensée de la nuit N° 41 : "passé la beauté d'un morceau de musique
irresistible, il faut apprendre à faire avec le robinet qui goutte"
Jim Harrisson, théorie et pratiques des fleuves. posted by grossmann | 9/28/2003
samedi
Les aventures de Lyse Ananas, douzième
épisode
l y a un très beau texte de Georges Perec sur l’analyse, où il la
décrit comme une sorte de replis du quotidien, de poche, de caverne au
fond d’une galerie, « dans la stratification des heures, un instant
suspendu, un autre : dans la continuité de la journée une sorte
d’arrêt, un temps », dit-il. On pourrait aussi comparer l’analyse à
l’amour : un temps sans début et sans fin, un rythme seulement, qui
se superpose au temps de la vie. Les amoureux sont projetés dans un hors
temps où ils se retrouvent toujours, même séparés, même en proie aux plus
grands aléas de la vie. Il en est de même pour l’analyse ou du moins pour
celui qui fait une analyse : peu importe que cela dure quatre ou
quinze ans, que ça n’aie ni début ni fin : c’est un ailleurs dans le
temps qui flotte au-dessus du quotidien. Dans les replis du
temps : c’est là que se tient l’analyse. Au même endroit que la
mémoire, les souvenirs et l’amour. A partir de 1974, j’ai donc pris
l’habitude de venir trois fois par semaine rue Ernest et Henri Roussel, de
sonner deux fois, d’attendre l’ouverture magique de la porte, comme pour
un accès à l’hyper espace, de passer dans le couloir muet, d’attendre en
me vidant la tête, de serrer la main du passeur, et enfin de m’allonger
sur le petit lit en même temps que j’entendais les craquement du fauteuil
de cuir signe que l’attention flottante de mon analyste attendait le début
de mon monologue. Je m’allongeais, il s’asseyait. Il ne disait même pas
« je vous écoute » ou quelque chose de ce genre, son silence
était de liberté : j’étais libre de parler ou de me taire, il n’avait
pas l ‘intention me « faire parler ». Parfois j’avais
préparé quelque chose, le plus souvent rien. Je passais directement de
l’agitation du monde aux galeries souvent désertes des replis du temps. H.
était un Charon bienveillant. Et muet, la plupart du temps. Un vrai
lacanien, de ce point de vue là. Je commence seulement à entrevoir qu’il
est parfois plus difficile de se taire, tout simplement, que de solliciter
la parole de celui à qui les mots manquent, mais à ce moment là je lui en
voulais parfois de son silence. J'y opposait le mien, délibérément, comme
si le "faire parler", lui, allait compenser ma propre difficulté à dire.
Il ne renonça jamais au fait de me laisser libre, si bien que nombre de
séances se terminèrent sans qu'un mot ne fut échangé. J'en sortais comme
d'une joute inutile avec le sentiment d'avoir tout fait pour perdre mon
temps moi-même. d'ailleurs c'étaient les propres mots d'Hofstein quand par
hasard ou par plaisir il se laissait entraîner dans une "discussion", sur
la technique par exemple : "Nous sommes en train de vous faire perdre
votre temps, mais si vous y tenez, etc." Il signifiait par là qu'il ne
suffit pas de faire les gestes de l'analyse pour faire une analyse, il
pointait une incidente, il indiquait les différents niveaux de l'échange
et le passage subtil de l'un à l'autre. Même quand je lui racontais un
rêve, il n'était pas dupe et ne me remerciait pas de l'effort ou du cadeau
par une interprétation : il pratiquait à la perfection l'art de la
frustration et me montra avec brio que l'interprétation ne prend sa valeur
que dans le transfert. Pourtant, il interprétait parfois, "à vide", comme
pour montrer l'inutilité de la virtuosité. Un jour, lassé de proposer
moi-même les solutions et avec l’idée un peu honteuse de lui faire faire
"son boulot" coûte que coûte, je lui racontai, en forme de colle, mon rêve
de la nuit que je trouvais tordu et particulièrement hermétique. Il
s'agissait de trois images successives, comme trois plans enchaînés dans
un film muet. Je ne me souviens pas précisément des deux premières, mais
il y était question d'argent et d'analyse sous une forme assez peu
déguisée, que je n'arrivais pas à faire correspondre avec la troisième
image qui était celle d'un papillon d'une taille gigantesque posé sur le
papier japonais de son bureau. C'était un défi. C'était comme si je lui
disais " Tenez, puisque vous vous taisez toujours, voici une bonne
occasion de vous taire encore puisque vous ne parviendrez pas à déchiffrer
ce rébus". J'en fus pour mes frais, la réponse fusa, précise et concise,
dans les secondes qui suivirent : "Vous vous interrogez bien évidemment
sur la valeur de votre analyste et ce qu'il achète avec l'argent que vous
lui donnez puisque votre papillon représente un objet que vous ne pouvez
pas manquer d'avoir remarqué dans cette pièce". Stupéfait, je parcourus
des yeux la pièce en question. Mon regard tomba tout de suite sur une très
belle statuette primitive comme on en trouve souvent dans les bureaux
d'analystes, objet d'art luxueux, qu'effectivement je n'avais pas pu
manquer de remarquer, et qui représentait une divinité dont les cheveux
étaient peignés en un chignon qui avait la forme d'un énorme nœud...
papillon ! posted by grossmann | 9/27/2003
mercredi
pour ce soir, voici cette extraordinaire première page des récits
de la Kolyma, de Varlam Chalamov dont je vous parlais
la semaine dernière :
Comment trace-t-on une route à travers la
neige vierge ? Un homme marche en tête, suant et jurant, il déplace ses
jambes à grand peine, s'enlise constamment dans une neige friable,
profonde. Il s'en va loin devant : des trous noirs irreguliers jalonnent
sa route. Fatigué, il s'allonge sur la neige, allume une cigarette et la
fumée du gros gris s'etale en un petit nuage bleu au-dessus de la neige
blanche etincelante. L'homme est reparti, mais le nuage flotte encore là
où il s'etait arreté : l'air est presque immobile. C'est toujours par de
belles journees qu'on trace les routes pour que les vents ne balaient pas
le labeur humain. L'homme choisit lui-même ses reperes dans l'infini
neigeux : un rocher, un grand arbre ; il meut son corps sur la neige comme
le barreur conduit son bateau sur la riviere d'un cap à l'autre. Sur la
piste étroite et trompeuse ainsi tracée, avance une rangée de cinq à six
hommes. Ils ne posent pas le pied dans les traces, mais à côté. Parvenus à
un endroit fixé à l'avance, ils font demi-tour et marchent à nouveau de
façon à piétiner la neige vierge, là où l'homme n'a encore jamais mis le
pied. La route est tracée. Des gens, des convois de traineaux, des
tracteurs peuvent l'emprunter. Si l'on marchait dans les pas du premier
homme, ce serait un chemin étroit, visible mais à peine praticable, un
sentier au lieu d'une route, des trous où l'on progresserait plus
difficilement qu'à travers la naige vierge. Le premier homme a la tâche la
plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête
passe devant. Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu'au plus petit, au plus
faible, doivent marcher sur un coin de neige vierge et non dans les traces
d'autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les
écrivains mais pour les lecteurs. posted by
grossmann | 9/24/2003
Drôle de petite
image de retour de pêche sur le Web par un matin calme. Bonne journée
(via Geisha Asobi) posted by grossmann
| 9/24/2003
mardi
Les aventures de Lyse Ananas, onzième
épisode
Ainsi, à vingt-cinq ans, je commençai une analyse avec un
analyste qui avait le même prénom que moi. Il avait aussi les mêmes
origines, bien que je ne l’ai appris que bien plus tard, il était
alsacien. Et juif, mais ça, son nom l’attestait suffisamment pour que je
ne me pose pas trop de questions. D’ailleurs, si je ne savais pas pourquoi
je voulais que mon analyste fût un inconnu, je pouvais dire que le fait
qu’il porte un nom juif me rassurait assez et que, pour moi, avoir un
analyste d’origine juive allait pour ainsi dire de soi : il y avait
sûrement assez de « juif » dans mes profondeurs pour préférer y
être accompagné par quelqu’un pour qui cette culture n’était pas tout à
fait inconnue et qui aurait vécu, comme moi, de l’intérieur, cette
condition un peu particulière. Un petit juif inconnu, voilà ce qui peut
être était l’image que je me faisais d’un analyste possible pour moi.
Quelqu’un qui aurait pu avoir vécu les mêmes petites humiliations d’école
communale, du genre « C’est vous qui avez tué Jésus, tu n’iras pas au
paradis » ou autres petites cruautés d’enfants quotidiennes, ou la
sourde déprime de parents coupables d’avoir survécu à la guerre et la
disparition de quelques proches qui avaient hanté notre enfance. J’aimais
assez l’idée qu’il puisse partager spontanément, sans que j’aie à lui
expliquer et risquer de penser qu’il ne comprenne pas, ce que représente
d’avoir envie d’appartenir à un groupe qui vous rejette, cette envie, au
sens fort, d’être justement comme les autres, qui peut rendre agressif,
cette hypersensibilité, cette petite paranoïa qui peut finir par vous
faire détester vos parents ou au contraire vous y soumettre encore plus,
par dépit ou vengeance. Souvent, dans notre adolescence, nous avions
résolu la question en nous retrouvant, à trois ou quatre, dans les
classes, partageant presque comme un secret, solidaires même si nos
personnalités ne nous auraient pas autrement réuni. C’est comme ça que
j’avais connu Alain, en sixième, qui se faisait appeler Finck, mais il
fallait prononcer Finque, il ne reprit son véritable nom, Finkielkraut,
que bien plus tard, il habitait dans le dixième, derrière la gare de l’est
et prenait le bus 38 pour venir au lycée. Son père était un petit artisan
maroquinier et sa mère qui pourtant avait fait des études d’infirmière en
Pologne était femme au foyer et mère juive de son fils unique. Elle avait
un accent qui vous faisait tomber amoureux d’elle dès qu’elle ouvrait la
bouche. En plus, c’était une très belle femme. A cette époque, tout juste
à la fin de la guerre d’Algérie, je croyais que tous les juifs (au moins
les ashkénazes) étaient de gauche ou, sinon révolutionnaires, membres du
parti communiste comme tous les amis de mon père, eh bien Finck, bien que
fils d’ashkénaze, n’était pas de gauche, pas plus que ses parents (il ne
le devint que bien plus tard, en 1968, parce qu’il fallait bien faire
comme tout le monde, mais, encore plus tard, devenu philosophe, il se
gardera bien de prendre position). Je me souviens que nous faisions un
bout de chemin ensemble après les cours, nous descendions la rue Soufflot,
lui pour attraper le bus 38 à la station Luxembourg et filer vers la gare
de l’Est et moi pour bifurquer sur la gauche, continuer à pieds et
remonter le boulevard Saint Michel vers Port-Royal. Chemin faisait nous
refaisions le monde à la manière des préadolescents, c’est-à-dire en
puisant à pleines brassées dans nos mythes familiaux respectifs. Il était
encore de la première génération, il avait même été naturalisé quand il
était tout petit, après que ses parents étaient arrivés en France,
quelques années après la guerre. Etre juif fondait son identité. Il
n’était pourtant pas circoncis (réflexe protecteur de ses parents) et ne
parlait pas yiddish. Quant à moi, petit-fils d’un émigré d’avant la guerre
de 14, étant déjà de la troisième génération, et grâce aux idées
politiques de mon père, le chauvinisme juif m’étais épargné. Je me sentais
complètement français et même un peu cosmopolite, paradoxalement. De plus,
comme j’étais circoncis, il ne pouvait me traiter de « faux
juif », malgré l’envie qu’il en avait souvent, sans que je le renvoie
perfidement à l’existence de son prépuce. Je n’étais pas sioniste. Lui,
si, passionnément. Après avoir défendu l’Algérie française, il fut
gaulliste. Malgré son admiration pour Mékloufi, le grand joueur du Racing,
il n’aimait pas les arabes parce qu’ils s’attaquaient à Israël. Quant à
moi, j’avais accompagné mon père dans les manifestations qui avaient suivi
Charonne et mon cœur penchait vers les porteurs de valises et le sort des
jeunes déserteurs. Le vent du gauchisme anti-stalinien s’élevait seulement
mais ne soufflait pas encore bien fort. Nous étions en pleine guerre
froide. Finck défendait le flamboyant Kennedy, qui venait de se faire
élire face au triste Nixon, et moi je peinais à soutenir Khrouchtchev, le
petit gros à la chaussure dont le fameux rapport devenait de moins en
moins secret. Et malgré ces grosses divergences, nous fondâmes une amitié
indéfectible qui dura quinze bonnes années, jusqu’à la seconde guerre du
Liban. De la même manière, je rencontrai Marc Tejtel, lui aussi fils
d’émigrés de la première génération. Il se disait le cousin d’Alain Finck,
mais en réalité ils n’étaient liés que par l’amitié très forte de leurs
parents. Le père de Marc était ouvrier maroquinier, il travaillait dans le
sentier et habitait passage Brady, sur le boulevard de Strasbourg très
longtemps avant que les Indiens de Pondichéry le colonisent. Je me
souviens du tout petit appartement où j’étais parfois invité à déjeuner
des plats casher délicieux ou à boire du thé brûlant dans des verres. Marc
était rouquin avec plein de taches sur le visage comme son père. Sa mère
était ravissante, son accent polonais était des plus enjôleurs. Marc
Tejtel, contrairement à Alain, n’a jamais joué les intellectuels. C'était
un personnage tout droit issu des livres de Robert Bober, le copain de
Georges Perec. Il était brillant en classe mais ne musarda pas. Il était
trop urgent pour lui de convertir rapidement les espoirs de ses parents.
De nous tous ce fut lui le plus rapide. Il fit HEC ou Sup. de Co, partit
faire un stage aux Etats Unis et revint expert financier marié à une
américaine, juive bien entendu et laide, alors que nous étions encore à la
fac, passions des concours, et lutinions les copines. Bien plus tard,
quand je fus devenu psychiatre, il reprit contact : plus rien
n’allait dans sa vie, il allait divorcer, perdre ses enfants et subissait
des revers de fortune. Je tentais de l’aider à soigner un moment sa
dépression et le perdis de vue à nouveau. Comme il n’est pas devenu
célèbre, lui, je n’ai plus aucune nouvelle. Alain, Marc et moi formions
une sorte d’équipe avec deux autres camarades : François Godement et
Jean Gosselin qui avaient pour caractéristique d’être juifs aussi, mais à
moitié seulement, par leurs mères. François était le rival direct d’Alain.
Le seul qui pouvait se mesurer intellectuellement avec lui. Il y avait
entre eux une émulation pas toujours saine. Il intégra d’ailleurs Normale
Sup Ulm du premier coup alors qu’Alain dut s’y reprendre à deux fois pour
n’obtenir que Saint Cloud. Ses parents étaient tous les deux profs de
math, surtout son père qui faisait partie du Séminaire Bourbaki, était un
ami de Laurent Schwartz et était prof à la Sorbonne. C’était aussi un
grand intellectuel de gauche qui s’était engagé assez loin durant la
guerre d’Algérie, avait été victime de L’OAS qui avait plastiqué son
appartement. Je m’en souviens encore : l’appartement des parents de
François était situé rue de l’Estrapade, juste derrière le mur du lycée
Henri IV, pratiquement sous la fenêtre où nous suivions les cours. A cette
époque, nous étions en cinquième, je crois, le quartier latin résonnait au
moins deux fois par jours du bruit d’explosion des bombes de l’OAS,
lointain, comme un roulement de tonnerre, ou proche, carrément
assourdissant. Ce jour la le bruit vers seize heures avait
été particulièrement fort, les vitres avaient tremblé, dans d’autres
classes elles s’étaient brisées. Nous avions l’habitude, c’est fou ce
qu’on prend vite des habitudes, d’accompagner le bruit des explosions d’un
« Boum ! » lancé joyeusement en chœur par toute la classe.
Ce jour là François ne fut pas le moins prompt à entonner le
« boum ! » insouciant et provocateur. Un peu plus d’une
heure après j’appris que sa maison avait été totalement détruite en
téléphonant chez lui pour me faire préciser je ne sais quel sujet de
devoir. C’était un pompier qui me répondit et me disait que la famille
était partie se réfugier à l’hôtel. Longtemps, nous avons été le confident
l’un de l’autre et j’en sais peut-être plus sur ses chagrins d’amour que
beaucoup d’autres de ses amis. A la suite de l'un de ces chagrins il
s'exila deux ans à Taiwan pour apprendre le chinois. Plus tard, j’ai été
son témoin, en compagnie d’Alexandre Adler à son mariage avec Ning,
ravissante chinoise de la Réunion, dont il a deux enfants. Ils habitent
une petite maison dans le vingtième. C’est un sinologue réputé maintenant,
il est prof aux Langues O, on le voit de temps en temps donner son avis à
la télé ou faire la nécro des vieux dirigeants communistes à la radio.
Nous nous voyons encore, malheureusement seulement de loin en loin.
J’aurai toujours pour lui une tendresse indéfectible. C'est un être
essentiellement chaleureux. Le cinquième mousquetaire était Jean Gosselin
qui était très fort en maths et en bateaux à voiles. Il m'en communiqua un
moment le goût et je lui dois le ravissement de mes séjours aux Glénans.
Je l'ai perdu de vue rapidement, après qu'il eut intégré une grande école.
Nous fûmes très proches, tous les cinq, pendant nos années de lycée. Alain
et François firent "philo" et les trois autres, dont je faisais partie,
"math élem". Nous passâmes le bac en 1966, après l'avoir révisé ensemble à
la campagne. Nous maintînmes la cohésion du groupe au moins une année
encore en nous retrouvant à déjeuner une fois par semaine dans un
restaurant du coin de la rue Descartes et de la rue Thouin, le Volcan, qui
existe toujours mais qui est devenu un resto à touristes. Un peu plus
tard, nous nous réunîmes au "pot" de Normale Sup où François avait sa
chambre et où, dans la fièvre, se fonda un des groupes gauchistes à
l'origine du mouvement "autonome", "Camarades, (Camarades, virgule)" seul
groupe politique qui pouvait tenir, non pas dans un autobus, mais dans un
taxi, comme disait Alain dont ce fut l'unique période gauchiste, et
"Matériaux pour l'Intervention" avec le soutien du déjà influent Toni
Negri, mais ceci est une autre histoire, car tout doucement, sans faire de
bruit, comme dit la chanson, la vie nous sépara. Un peu, mais pas tant que
ça.
posted by grossmann | 9/23/2003
Je me souviens de « Radio Paris ment ! Radio Paris ment ! Radio
Paris est Allemand !». Je me souviens plutôt que mon père s'en
souvenait. A l'époque de Radio Paris je n'étais pas né. Mon père la
fredonnait parfois en se rasant le matin. C'était une ritournelle, on
dirait aujourd'hui un « gingle » qui passait probablement le
soir, et qu'on écoutait autour du poste, sous la lampe, sur Radio Londres
quelques bonnes années auparavant. C'était un air entraînant, un peu comme
celui de la Boldoflorine,
la « bonne tisane pour le foie » qui sponsorisait, mais on ne disait
pas comme ça à l'époque, la « Famille Duraton ». En revanche je
me souviens très bien de la famille Duraton. C'était plus tard, vers 1955.
Tout le mondé écoutait la famille Duraton dans les années cinquante, et Monsieur
Bartissol, et aussi Geneviève Tabouy avec sa voix chevrotante et
suraiguë qui lançait ses « attendez vous à savoir que »
grandiloquents de prédicatrice un peu allumée. Elle m'effrayait d'ailleurs
un peu cette Geneviève Tabouy, à prédire toujours les guerres" qui
arrivaient (Corée, Indochine, Algérie) mais elle faisait rigoler mon père
que je revois en train de se raser, en marcel, devant la glace de la
cuisine, au rasoir Gillette. Certains se souviennent de leur père se
rasant au coupe-chou, eh bien non, moi, mon père c'était au rasoir
Gillette. Il est vite passé, d'ailleurs,en homme moderne qu'il était, au
rasoir électrique, mais je n'entendais plus ce qu'il fredonnait à cause du
bruit. Je le revois aussi devant la glace de la cuisine, avec le bruit
infernal de son rasoir Braun, tirer la peau de sa joue que j'aimais tant
embrasser le soir quand il revenait du travail, même si, à cette heure-là,
elle piquait un peu, contrairement au matin dans la cuisine. Il avait une
bonne odeur de papa, ce papa-là. J'ai écrit rasoir Braun, parce que de nos
jours tous les rasoirs électriques qui se respectent s'appelle Braun (ou
Philishave à la rigueur) mais ça m'étonnerait finalement qu'il se soit
agit d'un Braun : toutes les marques allemandes étaient proscrites à la
maison en ce temps-là. Ma pauvre mère, qui avait édicté la règle, ne
pouvait que jalouser en secret ses amies qui achetaient des machines à
laver Brandt ou encore Miele, la meilleure des machines à laver
reconnaissait-elle, mais elle restait stoïque, fidèle à sa promesse de ne
jamais acheter « boche » (notez bien que je n'ai pas écrit
Bosch. Tenez l'air de « Radio Paris ment ! » ressemblait un
petit peu à celui de « Choisissez bien, choisissez Bosch ! »).
Eh bien chez nous, on ne choisissait pas Boche, on leur devait bien ça,
aux boches. Les rencontres Adenauer-De Gaule faisaient enrager mon père,
pas seulement parce qu'il était anti-gauliste, mais surtout parce qu'il
était surtout anti-boche. Ma mère, pareil, quoiqu'elle aurait bien été
gauliste si son mari n'avait pas été communiste. Mais on ne peut pas tout
avoir. Cela a duré au moins jusqu'au début des années quatre vingt quand
ma mère a acheté sa première Miele, elle n'avait pas pu tenir plus
longtemps, elle avait fini par craquer, sans que sa sainte haine en fut
entamée, d'ailleurs, mais il y eut une sorte d'arrengement avec le ciel,
dans la catégorie "amendements électroménagers"". Donc, ce rasoir
électrique, en bakélite couleur ivoire, bien ventru, large, qu'on
empaumait comme le pommeau d'une canne et non pas long et plat comme ceux
d'aujourd'hui, qu'on tient avec trois doigts, et qu'il rangeait
soigneusement sur le lit de soie de son écrin de papier mâché à charnières
dorée, ne pouvait être que de marque américaine, Remington
ou Sunbeam. Mon père, bien entendu, étant aussi anti-américain, aurait du
acheter, ou se faire offrir, pour respecter ses principes jusqu'au bout,
un rasoir de marque russe sauf qu'on ne trouvait pas plus d'objets russes
à l'époque que maintenant, et encore, la Russie n'est plus communiste.
C'est tout dire, si vous voyez ce que je veux dire. posted by grossmann | 9/23/2003
lundi
Les aventures de Lyse Ananas, dixième
épisode
La
première chose que vous chercheriez du regard si vous entriez dans le
cabinet d'un psychanalyste, serait le divan, me semble-t-il. Vous vous
attendriez à monts et merveilles. Vous imagineriez un Récamier, une
bergère, un sofa, un canapé, voire un fauteuil de dentiste avec des
mécanismes compliqués ou, à la rigueur, un lit à baldaquin. En tout cas
quelque chose d'original, une savante déclinaison du concept de divan, une
métaphore, un jeu de forme subtile, quelque chose qui ressemble déjà à une
interprétation, un objet hybride, que vous avez cru entre apercevoir dans
la vitrine de chez Knoll ou de The Conran Shop, qui invite au fantasme,
aux associations et aux lapsi comme par définition, un lit de Procuste,
une table de dissection, que sais-je, mais surtout quelque chose qui dise
bien : "je ne suis pas un lit, je ne sers pas à allonger, vous avez tout
compris". Or vous vous trouveriez devant un lit, un simple lit. Ni haut ni
bas, mais plutôt bas. Avec un couvre lit qui aurait connu des jours
meilleurs. Qui sentirait vous ne savez quelle odeur. Avec un polochon.
Avec un mouchoir en papier bleu bien déplié dessus, à cause des cheveux
gras, ce qui éviterait de changer le couvre lit trop souvent, mais qui
serait changé au moins une fois par mois, rassurez-vous. Un lit d'où vous
ne glisseriez pas élégamment à la fin des séances, mais au bord duquel,
vous vous asseiriez, comme au bord de n'importe quel plumard, en vous
grattant la tête, avant de vous lever non sans effort. Un lit que vous
pourriez défaire pour y dormir entre les draps frais, comme dans un
tableau de Balthus, alors que tout vit autour de vous, un lit où vous
pourriez vous prendre pour un roi capétien, un gisant, un lit de mort,
mais n’en rajoutons pas trop. Et un peu défoncé avec ça, trop mou, comme
s’il ne vous portait pas, comme si vous risquiez d’y sombrer un jour ou
l’autre en vous laissant trop aller au flot de vos associations et que
votre analyste, ne veillant pas au grain, oublie de vous remonter avec sa
canne à pêcher le gros. Rien qu’une simple barque, un radeau même,
rafistolé, bien loin de la frégate fière, votre analyste à la barre et
tout son équipage à la manœuvre, que vous auriez imaginée pour vous
emporter vers les rives de l’inconscient et de Cythère à la
fois.
posted by grossmann | 9/22/2003
jeudi
Entre Andreas
Feininger et Anna
Grossmann (rien à voir avec ciscoblog) j'ai une très legère préférence
pour Anna Grossmann (via Douze Lunes, amical clin
d'oeil) posted by grossmann | 9/18/2003
mercredi
Taphore (voir en LCD) : celle-ci n'est pas pêchée dans un roman
policier. "Le penis aussi dur que l'algèbre" (c'est dans le dernier livre
de Robert Mac Liam Wilson, "la Douleur de Manfred." Robert mac Liam Wilson
: l'inoubliable auteur d'Eureka Street. Bienheureux lecteurs d'Eureka
Steet, je suis certain que nous formons une famille...Vous n'avez pas lu
"Eureka street" ? Pauvre de vous. Courez vite l'acheter, c'est édité en
poche. C'est une merveille. Elle ne fait pas partie de la présente liste
des marveilles (voir en LCD) mais sera comptée dans la prochaine, soyez en
certain. La "Douleur de Manfred" n'est pas mal du tout, non plus, un ton
au-dessous cependant) posted by grossmann |
9/17/2003
Les aventures de Lyse Ananas, neuvième
épisode
Le * Rue Ernest et Henri Roussel était une petite maison avec un
air anglais comme il y en avait beaucoup dans le quartier des Peupliers.
Pour entrer, il y avait un code. Je ne parle pas de ces codes de
maintenant qu’ il faut soigneusement noter sur son calepin à côté du
numéro de téléphone et changer régulièrement, ça vous fait des calepins
pleins de ratures, et qui ouvrent une première porte d’entrée qui vous
conduisent à une seconde porte, elle aussi protégée par un autre code que
vous avez la plupart du temps oublié de noter, bref vous vous retrouvez
avec votre calepin ouvert, que vous manquez de lâcher, dans une main, le
parapluie dans la deuxième et le sac de course dans la troisième qu’il
faut poser à terre pour taper le code dans la pénombre, La minuterie ne
s’allume que si les premiers chiffres sont les bons, et que vous devez
reprendre pour passer la porte, en faisant attention qu’elle ne se referme
pas avant que vous n’ayez tout ramassé (Dieu merci, tout ce rituel va
bientôt disparaître avec la généralisation des téléphones portables qui
permettra de se passer de noter le code). Le code dont je parle était
beaucoup plus simple quoique plutôt étrange. Vous sonniez deux coups
successifs et brefs pour vous annoncer. Les deux coups signalaient que
vous apparteniez à la catégorie des analysants. Alors H., de son cabinet,
sans bouger de son fauteuil, appuyait du pied sur un interrupteur
électrique et la porter s’ouvrait automatiquement. Vous entriez dans un
couloir court. Cabinet à gauche, porte close sur la séance en cours, salle
d’attente à droite, porte ouverte. Vous entriez dans la salle d’attente,
en général vide, car H. s’arrangeait pour que ses clients ne se
rencontrent pas, dans la mesure du possible, et vous pouviez vous asseoir,
soit dans un confortable canapé dos à la porte, soit sur un non moins
confortable fauteuil qui y faisait face (vous aviez le choix, car il y
avait deux fauteuils, de part et d’autre de la cheminée). En général, je
préférais le canapé. Et vous attendiez. Sur une petite table basse, il y
avait des revues de décoration qui n’ont pas été changées en quinze ans,
je peux le dire. Au mur, pas mal de tableaux, de dessins plutôt bons, une
petite formation de jazz par exemple, et une litho abstraite dédicacée. En
moyenne, l’attente était moyenne. Largement le temps de se vider l’esprit
des contingences du moment et de se préparer à l’association libre. Vous
aviez le temps aussi d’écouter les bruits de la maison. Une autre
catégorie, donc, était celle des familiers, qui, pour s'annoncer, vous le
compreniez vite, devaient sonner trois coups, ce qui permettait à H.
d'ouvrir la porte à ses enfants, sa femme, les copains de ses enfants ou
d'autres, sans quitter son fauteuil et toujours sans interrompre la
séance. Au fond les occupations professionnelles d'H. en faisaient un
portier tout à fait convenable. La troisième catégorie, celle de ceux qui
n'étaient pas dans la confidence, était celle de ceux qui faisaient le
code sans le savoir, qui ne sonnaient qu’une seule fois comme partout
ailleurs : là, H. devait se lever de son fauteuil, vous laisser allongé
sur votre divan au beau milieu d'une phrase en marmonnant une excuse
accompagnée, toujours, d'un long soupir (chaque fois qu’il devait se lever
de son fauteuil, pour mettre fin à la séance, par exemple, il poussait un
long soupir), et aller ouvrir la porte en personne. Imaginez, s'il ne
l'avait pas fait, la tête du patient qui vient à son premier rendez-vous
ou celle du livreur de pizzas ou de l’employé du gaz devant une porte qui
s'ouvre toute seule, sans personne qui tient la poignée derrière. ?a peut
vous avoir vite un côté maison hantée qui n'est pas du meilleur effet.
Dans l'ensemble le système fonctionnait sans trop de heurt et montrait
ainsi qu'on pouvait très bien se passer de domestique ou de secrétaire
pour ouvrir la porte quand on est psychanalyste. De plus, les familiers
pouvaient prendre le risque de sortir en oubliant leur trousseau de clés
aux heures ouvrables sans crainte de rester enfermés dehors, ce qui ne
gâtait rien, probablement. posted by grossmann
| 9/17/2003
Moi je vais m'abonner à cette
mailing list que m'suggérée Carlotta (vous pouvez aussi la retrouver
en LCD : c'est LISTE FROUGE), bonsoir. posted by
grossmann | 9/17/2003
Pensée de la nuit N°40 : "Sleon l'Uvinertisé de Cmabrigde, on lit
snas porlbème si les pmeirère et drenèires lttere d'un mot retsnet à luer
palce. Si j'éircs : la Csore est un vari berodl, inutile de remettre de
l'ordre." Hervé Letellier, Papier de verre, "le Monde" du 16
septembre 2003
posted by grossmann
| 9/17/2003
dimanche
Les aventures de Lyse Ananas, huitième
épisode
Donc, je commençai une analyse avec Francis H. en 1974. Cela se
passa dans le treizième pendant plus de dix ans. Bien plus que dix ans. Il
y a encore quelques années, je considérai le temps que j’avais passé sur
un divan, plus long que la moyenne, comme une sorte de monstruosité dont
j’avais presque honte. Maintenant que le temps a estompé la sensation de
durée, et que l’analyse me semble si loin, je n’y pense presque plus. Je
l’ai déjà expliqué, il avait fallu absolument que mon analyste ne fut pas
célèbre ni même connu. Pas du tout parce que, par exemple, il aurait été
moins cher, par sens de l’économie, et d’ailleurs ses tarifs s’alignaient
sur ceux de ses collègues, il gagnait très bien sa vie, ni parce que, par
sens de la modestie, je n’aurais pas voulu étaler auprès de mon entourage
ses quartiers de noblesse. En réalité, si j’avais pu me le permettre, je
n’aurais pas du tout été mécontent de « descendre d’une lignée »
importante et par là même préparer au mieux mon avenir professionnel.
Seulement tout ceci m’était tout bonnement impossible. Certains
s’adressaient, en toute connaissance de cause, au meilleur, genre
Leclaire, Perrier, Clavreul, Mannoni ou Lacan lui-même et j’en ai connu
qui se sont saignés aux quatre veines pour être admis sur les divans de
grands barons ou d’éminents A.E. (Analystes de l’Ecole, rares appelés qui
avaient « fait la passe », admis dans le Saint des Saints, et
non pas simplement A.M.E, analystes membres de l’Ecole, ni même A.P.
analystes praticiens, la piétaille, qui n’avaient fait que demander leur
inscription sur l’annuaire de l’Ecole) pas tellement plus par
« investissement » professionnel que pour se convaincre de ne
pas être tombé aux mains d’un charlatan. La célébrité les rassurait. Car à
l’époque, il faut bien le dire, n’importe qui, après deux ou trois ans de
Vincennes (la faculté de psychanalyse, nouvellement créée) pouvait
s’autoriser «de lui-même », comme disait le Maître, demander son
inscription comme AP, qui n’était jamais refusée, racoler les petites
étudiantes de préférence, s’en mettre plein les poches en n’y prêtant
qu’une attention flottante. Les histoires ne manquaient pas d’analyses qui
avaient mal tourné, avec internements ou suicides réussis. La psychanalyse
était reconnue pour être une aventure risquée, vous pouviez en ressortir
complètement jeté ou les pieds devant. Mieux valait s’y engager sinon à
coup sûr, au moins s’entourer du maximum de précautions. La célébrité,
loin de me rassurer, me faisait peur. Elle me terrorisait, même. C’était
tout à fait irrationnel. Je ne crois jamais être parvenu à l’expliquer
complètement. Quoiqu’il en ait été, à cette époque, j’ai tout fait pour ne
rien savoir de mon analyste. S’il était le copain d’untel ou s’il avait
été formé par tel autre, et ce qu’il pensait du débat sur la
« passe », qui faisait rage… Et j’y suis longtemps parvenu. J’ai
longtemps réussi à ne rien savoir : je refusais avec obstination de
rechercher son nom sur les livres (je ne lisais plus, j’évitais le rayon
psychanalyse, je n’ouvrais pas un exemplaire de la Nouvelle Revue de
Psychanalyse ou d’Ornicar sans trembler, seule Scillicet, malgré son
élitisme, voire son hermétisme, pouvait me rassurer puisque les articles
n’y étaient pas signés), j’évitais de parler de lui avec les collègues,
voire les amis que je trouvais un peu mondains de peur d’apprendre par
hasard qu’il avait été en analyse avec Lacan ou pire encore, je me
persuadais qu’il était bien cet analyste obscur mais sérieux auquel
m’avait envoyé celui que j’avais pris pour son maître. posted by grossmann | 9/14/2003
Je pense à
la pharmacie du coin. Les pharmaciens sont de grands
hommes. Je le pense vraiment. Non. J'espère que vous n'êtes pas
pharmacien. Il n'y a sûrement pas beaucoup de pharmaciens qui lisent
régulièrement CISCOBLOG et même s'il y en avait je ne m'excuserais pas.
J'ai parcouru il y quelques jours toute la ville de J. à la recherche
d'une pharmacie qui voulait bien me vendre mon médicament quotidien sous
forme générique. Je sais qu'il existe sous forme générique puisque c'est
un pharmacien lui-même qui me l'a proposé lors des mes dernières vacances
(celui là c'est un homme exceptionnel, le membre peut-être unique d'une
espèce rare, je vais d'ailleurs immédiatement lui faire de la pub : c'est
le propriétaire de la pharmacie qui se trouve juste sur le quai du Port
d'Aval à Collioures, Pyrennées Orientales.) A vrai dire, je n'y avais même
pas pensé moi-même. J'en ai presque eu honte. Merci monsieur le pharmacien
de Collioure dont je ne connais pas le nom, vous êtes l'honneur de votre
profession. Bref, à J. comme dans toutes les villes de France, il y a une
pharmacie tous les trente mètres, à peu près. Connaissez-vous un pays où
il y a autant de pharmacies ? Je connais même des rues, à J. où il y a
plus de pharmacies que de débits de boissons. J'en ai même vu une où ils
vendaient des jouets. Je vous jure. Bref, je revenais de
vacances, où un pharmacien m'avait en quelque sorte rappelé mes devoirs de
citoyen et de médecin, et je cherchais donc mon médicament sous forme
générique, qui porte juste le nom de sa molécule, qui n'est pas plus
compliqué, d'ailleurs, que son nom commercial. Impossible de trouver du
Rivapamil à Juvisy, même avec ma carte professionnellle. Que des excuses
nullardes et piteuses. "Vous savez, on a surtout une clientelle de vielles
personnes, et les vielles personnes vous savez ce que c'est, si on leur
change quoique ce soit, etc..." J'ajoute que mon médicament, qui fait tout
simplement baisser la tension est un médicament parmi les plus vendus.
Mais non, il n'existe pas sous forme générique dans la ville de J. J'ai
éssayé six pharmacies et puis j'ai abandonné. Je n'allais pas passer mon
après-midi à ça, il y avait tout de même des patients qui m'attendaient, à
V., pour que je leur prescrive leurs médocs (depuis les vacances je me
suis juré de ne prescrire que des génériques mais j'oublie souvent, les
vieilles mauvaises habitudes reviennent vite, et puis c'est vrai, certains
patients se sont mis à me regarder d'un drôle d'air. C'est désagréable,
somme toute.) Tout ça pour dire que CISCOBLOG, pas plus que les mamies, ne
dit pas merci aux pharmaciens de J. Ils s'en foutent, les pharmaciens de
J. Mais ça fait du bien de cracher son venin, de temps en temps. Cela
n'arrive pas si souvent. C'est un interêt de CISCOBLOG. Cela fait une
tribune pour dire du mal de qui on veut. Bon, maintenant je vais vous dire
pourquoi j'ai pensé à la pharmacie du coin. Parce que la pharmacie du
coin, selon ma charmante dernière patiente, libère les
médicaments. SI, si : libère. Il ne manquait plus que ça. Voilà
que les pharamciens libèrent les médicaments, maintenant. Les
pharmaciens sont les champions du monde du libéralisme : ils
libèrent les médicaments comme le gouvernement les prix et les
bons juges les voleurs de pain. Non. Pas du tout. Ils n'ont jamais rien
libéré, les pharmaciens (j'en ai même vu sous mes yeux, et plus d'une
fois, refuser de vendre, je dis bien vendre, sous le
regard approbateur des mémées venues chercher leurs laxatifs, une seringue
propre à un jeune homme qu'ils soupçonnaient d'être un toxico ( et qui en
était un, manifestement, d'ailleurs), comme la loi les y obligent.) C'est
ma charmante dernière patiente qui savait qu'il y avait une expression
recherchée pour dire vendre des médicaments. elle voulait dire :
délivrent. Les pharamciens délivrent les médicaments.
C'est malheureusement correct, du point de vue linguistique. C'est vrai.
ils ne délibèrent pas, heureusement, ils délivrent. Cela fait
"bon en Français" d'employer l'expression "délivrer les médicaments", elle
s'était juste un peu trompé de mot, ma gentille patiente et, justement,
pour ma gentille patiente, la pharmacie du coin n'avait pas voulu
libérer les médicaments sans ordonnance. A juste titre. Là, il la
respectent la loi. Ouf, heureusement qu'il existe des hommes d'ordre dans
ce pays. Mon dieu, delivrez nous du mal... et des
pharmaciens. posted by grossmann | 9/14/2003
J'ai lu ça vendredi dans Libé. Enfin quelqu'un qui écrit tout haut ce
que je pense tout bas (j'ai arrêté de fumer il y a exactement vingt trois
ans.) "Fumer
fait vivre". Oui. Je le constate tous les jours. Bravo, Anne Serre, et
merci. posted by grossmann | 9/14/2003
jeudi
Les aventures de Lyse Ananas, septième
épisode
Francis H. habitait au cinq rue Ernest et Henri Roussel, deux
grandes figures de la psychiatrie du début du XXe siècle, dans le quartier
des Peupliers, dans le treizième. L'entretien préliminaire eut lieu à peu
près six mois avant la première séance. Je lui parlai psychiatrie et
théâtre, amours et angoisses. Je me souviens par exemple qu'il me demanda
comment j'avais eu connaissance de son prénom puisqu’il portait le même
que le mien. Je lui répondis que c'était Jacques Hassoun lui-même qui me
l'avait communiqué, en même temps que son nom, son adresse et son numéro
de téléphone. Il en parut surpris. Il était d'accord pour me prendre sur
son divan, à condition que je patiente quelques mois qu'une place se
libère. Cela m'arrangeait particulièrement car à ce moment-là je préparais
encore l'internat. Mais il m'engagea à voir d'autres analystes pour
d'autres entretiens préliminaires, comme c'était l'usage. Je ne m'y
résolus jamais. Par peur d'avoir à choisir. Par peur d'avoir à juger. A
cette époque, j'aurais voulu que l'analyse fonctionnât comme l'éducation
nationale où l’on ne choisissait pas son professeur, ou l'hôpital où l’on
ne choisissait pas son médecin. Je décidai donc de m'en tenir à Francis
Hofstein une fois pour toutes. Le premier serait le bon. J'avais décidé à
l'avance que la filière Ligue Communiste-Jacques Hassoun était une
garantie suffisante, ce qui m'évitait d'avoir à faire des choix douloureux
mais surtout de douter d'avoir fait le bon. Le côté foncièrement libéral,
contractuel de la pratique analytique ne convenait pas à mon genre de
névrose, en quelque sorte. Mais je comprenais aussi vaguement que la
filière dont j'ai parlé n'existait que dans ma tête. Je résolus de me
voiler la face sur son éventuelle réalité, qui se révéla finalement plus
vraie que je ne l'avais imaginée, mais, bien entendu, pas là où je l'avais
imaginée. Samedi dernier, j'ai retrouvé Franklin à Mouffetard pour
déjeuner. Nous revenions tous les deux de notre travail. Je l'ai emmené
dans ce troquet qui fait le coin de la rue de l'Arbalète où j'aime bien
prendre un petit-déjeuner de temps en temps. Il y a des tables en bois
ciré et des banquettes. Cette fois, nous avons déjeuné là, attendu
longtemps que la serveuse, débordée au-delà de ce qui est possible, toute
seule qu’elle était pour une si vaste salle, veuille bien nous apporter
notre blanquette et notre petit salé, et discuté de choses et d’autres,
surtout de femmes et d’amour, mais pas plus que d’habitude. Puis nous
sommes descendus vers la place Saint Médard au milieu des éboueurs qui
rappliquent vers deux heures de l’après midi pour redonner à la rue, en
cette fin de marché, l’air pittoresque pour lequel les touristes ont payé
leur agence de voyage. Dans la rue Edouard Quenu, il y a la librairie «
L’Arbre à Lettres » qui, je crois est une des meilleures de Paris (il
faudra, un jour, que je fasse la liste, longue, des meilleures librairies
du Quartier Latin qui ont fini, au fil du temps, par être remplacées par
des magasins de fringues, eux-mêmes encore plus vite remplacés par
d’autres magasins de fringues encore plus éphémères). Nous sommes rentrés
à « l’Arbre à Lettres » et nous nous sommes promenés à travers les rayons.
Sur la table consacrée aux nouveautés en sciences humaines, je suis tombé
sur le dernier numéro de la revue « Che Voï » qui, comme chacun sait, est
dirigée par le célèbre docteur A. D. Dans un premier mouvement, dont il
n’y a aucune raison de se vanter, je me suis demandé ce que la revue
dirigée par ce personnage, à qui j'en voulais tellement, pouvait bien
faire sur la table des nouveautés de ma meilleure librairie de Paris
préférée, puis dans un second mouvement, un peu plus réfléchi, j’ai
constaté que la revue était consacrée, en une forme d’hommage, à Jacques
Hassoun, mort il y a peu. J’ai déjà dit le rôle que Jacques Hassoun avait
joué pour moi et j’avais d’ailleurs, quelques mois auparavant, appris sa
mort avec beaucoup de nostalgie sinon avec beaucoup de tristesse. Bref, je
me suis saisi de la revue et j’ai commencé à la feuilleter. Le premier
article était signé Francis H ! Bien sûr, la scène se situe à peu près
vingt-cinq ans après le début de mon analyse. Bien sûr, il était tout à
fait prévisible, connaissant les liens qui avaient uni Hassoun et H. que
je tombasse sur un texte de lui, mais la puissance d’évocation,
quasi-instantanée, de cette étrange rencontre avec ce que j’avais tant
craint pendant des années et qui pourtant, cette fois, me laissait froid,
me fit presque chanceler. J’appelais Franklin, qui traînait non loin dans
le rayon peinture et lui montrai « Che Voï » et l’article d’H. J’essayai
de lui expliquer ce que, je considérai comme une sorte de victoire, encore
que je n’avais parcouru l’article qu’en diagonale, rapidement et
prudemment. Il fut poli et je crois qu’il ne comprit pas très bien. Je
résolus donc d’écrire les aventures de Lyse Ananas.
posted by grossmann | 9/11/2003
lundi
Les aventures de Lyse Ananas, sixième
épisode
Francis H. habitait au cinq rue Ernest et Henri Roussel, deux
grandes figures de la psychiatrie du début du XXe siècle, dans le quartier
des Peupliers, dans le treizième. L'entretien préliminaire eut lieu à peu
près six mois avant la première séance. Je lui parlai psychiatrie et
théâtre, amour et angoisses, Florence et Christine. Je me souviens par
exemple qu'il me demanda comment j'avais eu connaissance de son prénom
puisqu’il portait le même que le mien. Je lui répondis que c'était Jacques
Hassoun lui-même qui me l'avait communiqué, en même temps que son nom, son
adresse et son numéro de téléphone. Il en parut surpris. Il était d'accord
pour me prendre sur son divan, à condition que je patiente quelques mois
qu'une place se libère. Cela m'arrangeait particulièrement car à ce
moment-là je préparais encore l'internat. Mais il m'engagea à voir
d'autres analystes pour d'autres entretiens préliminaires, comme c'était
l'usage. Je ne m'y résolus jamais. Par peur d'avoir à choisir. Par peur
d'avoir à juger. ? cette époque, j'aurais voulu que l'analyse fonctionnât
comme l'éducation nationale où l’on ne choisissait pas son professeur, ou
l'hôpital où l’on ne choisissait pas son médecin. Je décidai donc de m'en
tenir à Francis Hofstein une fois pour toutes. Le premier serait le bon.
J'avais décidé à l'avance que la filière Ligue Communiste-Jacques Hassoun
était une garantie suffisante, ce qui m'évitait d'avoir à faire des choix
douloureux mais surtout de douter d'avoir fait le bon. Le côté
foncièrement libéral, contractuel de la pratique analytique ne convenait
pas à mon genre de névrose, en quelque sorte. Mais je comprenais aussi
vaguement que la filière dont j'ai parlé n'existait que dans ma tête. Je
résolus de me voiler la face sur son éventuelle réalité, qui se révéla
finalement plus vraie que je ne l'avais imaginée, mais, bien entendu, pas
là où je l'avais imaginée. posted by grossmann
| 9/8/2003
samedi
Je pense à
Nicolas Philibert. Je suppose que ce nom vous dit
quelque chose. C’est un cinéaste. Il fait de très beaux films. Ce ne sont
pas des films de fiction. Ce sont des documentaires, mais le mot est mal
choisi, disons que ce sont des films de non-fiction, pour aller vite. Son
dernier film, « Etre et Avoir » (ou l’inverse, peut être – peu importe -)
a eu pas mal de succès. Je pense à Nicolas Philibert, parce que je viens
de lire dans Télé-Obs, le supplément télé et cinéma, comme son nom
l’indique, du journal le « Nouvel Observateur » (que je ne lis jamais,
mais que j’ai acheté, étant de garde aujourd’hui, en prévision de meubler
les temps morts par la lecture plutôt que de rédiger mes expertises en
retard ou me planter devant la télé – vous allez tout savoir - avec « Pour
la Science », l’ édition française du « Scientific american » que j’achète
de temps en temps, en revanche - le préférant à son rival français du
CNRS, « La Recherche », je ne sais pas pourquoi, il faudrait que je creuse
la question un jour, mais ça n’a pas un grand intérêt - et le « Elle
Cuisine » du mois, enfin paru (lire "Elle à table " ou « CVF » (alias «
Cuisine et vins de France » ) se suffit à soi même, plus besoin de faire
la cuisine, ou d’aller dans les bons restaurants, on peut aller ingurgiter
son macdo’, sa pizza Hut ou son assiette grecque quotidienne (c’est un peu
comme les films ou les bouquins pornos, plus besoin de faire l’amour, ou
alors simplement continuer à le faire avec son partenaire habituel, si
vous voulez)), je viens donc de lire dans Tele-Obs que son film « La Ville
Louvre » sur les coulisses du musée du même nom (que je n’ai pas vu , mais
qui a eu, je crois, un bon succès d’estime) allait passer cette semaine à
la télé. Je pense à Nicolas Philibert dont je viens donc de lire que le
film « la Ville Louvre » allait passer à la télé, parce que je me suis
souvenu d’un court métrage (dans l’émission « Court Circuit » d’ARTE, je
crois) qui lui était consacré. On y voyait des extraits de plusieurs de
ses films, « Etre et Avoir » sur les petits enfants de l’école communale
et leur instituteur, la « Ville Louvre » donc, consacré aux coulisses du
Louvre, avec tout le côté surréaliste que cela peut avoir, d’autres films
dont je ne souviens plus, et « La Moindre des Choses », surtout « La
Moindre des Choses », qui est son film sur la clinique Laborde et ses
habitants. « La moindre des Choses » est probablement le film qui m’a le
plus ému de ma vie (je cite ici, bien que cela n’ait pas un rapport
étroit, Marie Depussé qui a écrit sur Laborde (dans « Dieu gît dans les
détails »), pour vous donner une idée : « A Laborde, je sentais qu’ils
faisaient de la vie quotidienne une chance : que se répètent les heures
avec le plus de douceur, de délicatesse possible, et que ces heures
viennent à la rencontre d’hommes détruits. Ils cherchaient à disjoindre,
qu’on me pardonne cette simplicité, la répétition et la mort. Que les
heures se répètent, c’est une douceur pour les hommes perdus. Mais
qu’elles ne meurent pas de se répéter. Ou plutôt, qu’elles ne masquent pas
la mort, qu’elles l’accueillent dans le respect des choses précaires,
gestes, regards, marques de pas, grincement d’une porte, feuilles qui
volent, la pluie, le soleil : l’inutile dans toute sa transcendance »
ou encore « ..Et puis ce château avait un côté négligé. L’air de
se foutre d’être un château : il était un peu sale. Les rhododendrons du
parc étaient des arbres sombres, immenses, jamais taillés. Et dans cet
abandon, la vie d’êtres abandonnés pouvait se faire une place, dans
l’ombre de ces arbres, qui, inventés par des jardiniers, étaient devenus
immenses, insolents et sauvages. J’essaie de rassembler le faisceau
d’évidences qui me fit poser mes bagages, dans la lumière de l’été. Il y
avait autre chose. Tout de suite les fous me reposèrent. Je sus qu’ils se
battaient en première ligne, pour moi. Pendant que je traînais ma
mélancolie à l’arrière, je savais qu’il y en avait d’autres, au front.
Ainsi Beckett était mon représentant en première ligne, lui et les
clodos.» Si je cite aussi longuement Marie Depussé, c’est que je ne
peux pas mieux dire sur Laborde. Autrement il faut y aller. Ou voir « La
moindre des choses » de Nicolas Philibert. Je pense à Nicolas Philibert et
à son très beau film sur Laborde, « La moindre des choses », qui peut vous
donner une idée de ce que moi et quelques autres entendons par le mot «
Psychiatrie ». Laborde est un momnument, pas seulement parce que c'est un
chateau. Un des personnages du film, le personnage principal peut-être,
qui n’est pas un acteur, était (est toujours ? (Lacan : « quand vous
avez un patient psychotique, c’est pour la vie ».)) un de mes
patients psychotiques, Hervé. C’est lui qui est sur l’affiche du film dans
son costume de marquis, avec le quel nous avions eu un mal de chien et qui
faisait encore, à l’époque où le film avait été tourné, des allers et
retours entre la clinique des bords de Loire et notre CMP de la banlieue
parisienne. Je pense donc à Nicolas Philibert et à Hervé. A cette époque
nous faisions aussi de fréquents aller et retours entre notre banlieue où
résidaient les parent d’Hervé et le château des fous. Je me souviens d’un
jour, tenez, où contrairement aux autres jours où il faisait mine de ne
même pas remarquer notre existence, alors que nous avions fait des
centaines de kilomètres (mais c’était toujours un plaisir de venir à
Laborde) pour venir prendre de ses nouvelles et que nous nous promenions
dans le parc avec l’adorable docteur B. en parlant de lui, nous l’avions
croisé presque par hasard sur le chemin de la serre. Il avait eu, lui
d’habitude si renfrogné, eu un sourire radieux en nous apercevant et cette
exclamation inoubliable : « Ah, bonjour docteur G ! Et comment vont mes
médicaments ? » (ça ne lui est quasiment pas revenu une autre fois
depuis.) Le docteur B nous parlait du tournage du film, de la manière
qu’avait Hervé de ne pas y participer tout en y participant et des
relations tout à fait particulières qu’il entretenait avec le réalisateur
(que je ne connaissais pas à l’époque) Nicolas Philibert. Puis j’ai un peu
oublié ce moment. J’ai vu « La moindre des choses » environ un an plus
tard, à sa sortie dans les salles. J’en ai été ému aux larmes. Et puis
nous avions organisé une projection au théâtre de notre ville de banlieue
où Hervé était venu saluer à la fin, avec ses parents. Cela avait été
encore plus émouvant. Mais je n’avait toujours pas vu Nicolas Philibert.
Je ne savais pas à quoi il ressemblait. J’imaginais vaguement un jeune et
doux intello, peut-être, sans plus. Mais tout m’est tombé dessus quand
j’ai vu son visage pour la première fois dans cette émission de courts
métrages « Court Circuit », il y a quelques mois, trois ans après : J’ai
vu Hervé. Nicolas Philibert et Hervé se ressemblaient comme deux gouttes
d’eau. Pas seulement physiquement. Il y avait la voix, les gestes. Rien du
jeune intello. Un personnage terrien. Ce visage concentré, grave et franc.
Je comprenais tout à coup la délicatesse du docteur B, au sujet de leur
relation quand nous promenions trois ans plus tôt dans le parc du château
de Laborde. Et cette ressemblance incroyable, me fit enfin comprendre
pourquoi « La moindre des choses » était un film si beau et combien
Nicolas Philibert, que je voyais pour la première fois (je ne l’ai jamais
vu une autre fois, ni à la télé ni en réalité) était empli d’humanité.
Tout empli. ("La Ville Louvre" de Nicolas Philbert sur Planète le 9
sepembre 2003) posted by grossmann | 9/6/2003
vendredi
Pensée de la nuit N°39 " La dernière fois que je suis allé à
l'intérieur d'une femme c'est quand j'ai visité la statue de la
Liberté" Woody Alen posted by grossmann
| 9/5/2003
Vous qui êtes un habitué de CISCOBLOG, vous ne manquez, bien entendu,
pas de consulter régulièrement la LCD (La Colonne de Droite, pour les
petits nouveaux, bienvuenue à tous les petits nouveaux) et notamment les
listes qui y sont plus ou moins régulièrement mises à jour. Le monde, en
fait, est une liste, la mémoire est une liste, l'Histoire est une liste,
l'art est une liste,CISCOBLOG est une liste. La liste est le fondement de
la civilisation, la liste est l'ombilic de l'Univers...Bref, en voici donc
une, et savoureuse
! (via echolaliste) posted by grossmann
| 9/5/2003
Copié chez DEFINISTAIRE, où
il faut courir au moins une fois par semaine (publicité toujours
absolument gratuite) :
Chapelle : [ Nom Féminin] Femelle du
chapeau. Le petit de la chapelle et du chapeau s'appelle chapelet et
présente, dès sa naissance, les attributs de son espèce : paille, claque
ou melon. On distingue également les chapeaux romans, massifs, des
gothiques, plus élevés et ajourés.
ex : Tirer son chapelet en
témoignage d'admiration. Chapelet melon et bottes de cuir, titre d'une
série sur les curés qui vont aux putes.
posted by grossmann | 9/5/2003
petit essai : cliquez
ici, pour voir. Ah, ça marche ! (via Meslubies) Et pendant
que nous y sommes, regardez cette image ,
troublante, isnt'it ? (via Geisha Asobi) posted by grossmann | 9/5/2003
jeudi
Pensée, le jour
La "Pensée, le jour" , qui sera
toujours écrite le jour, ne sera pas l'inverse de la "Pensée de la nuit",
qui est toujours celle d'un autre. Elle ne sera pas la clarté opposée à
l'obscurité, par exemple, mais plutôt l'inverse des "je me souviens" : Il
s'agira d'exprimer, le plus immédiatement possible une émotion brute, et
si possible à un moment où je me trouve déjà devant l'ordinateur. Elle
procèdera, elle aussi de "l'association d'idée" de la mémoire, voire aussi
du souvenir, mais sera plus liée à l'immédiat, à l'"actualité", dans
toutes ses acceptions. Cela ne sera pas "je me souviens de", mais je
"pense à". On s'efforcera de coller aiu plus près à l'évocation, à
l'image, aux mots, au quotidien. Le "je pense à" est un "je me souviens"
sans la dimension collective. On s'efforcera de donner le point de départ
du "Je pense à" entre parenthèses. Il n'y aura pas de liste des "je pense
à". Il n'y aura pas de numéro de "Pensée, le jour"
Je pense à
Varlam Chalamov. Les récits de la Kolyma. Cette phrase que j'avais
noté, lue dans un livre sur la "littérature concentrationnaire" dont je ne
me souviens plus du titre : "Le gel, ce même gel qui changeait en
glaçon le crachat avant qu'il ne touche terre, parvenait jusqu'à l'âme
humaine". Et je pense aux enfants de l'Arbat d'anatoli Rybakov et à
tous les "romans" de primo lévi. Surtout "La Trève" et "Maintenant ou
Jamais" dont le héros se nommait Gedal, comme mon arrière grand père. Je
pense aussi à Robert Antelme et "La Douleur" de M. Duras. Je pense à tous
ces livres (et encore à Imre Kertesz et Jorge Semprun). L'écriture ou la
vie. Etre sans destin. (Compte rendu de la publication en version
intégrale des "récits de la
Kolyma" de Varlam Chalamov , Libération du 4 septembre 2003) posted by grossmann | 9/4/2003
mercredi
Les aventures de Lyse Ananas, cinquième
épisode
Je commençai donc une analyse en 1974. Comme je l'ai
dit un jour précédent, entreprendre une analyse était pour moi une
véritable question de survie. Mais à l'époque, choisir son analyste était
encore un choix politique : il n'était pas question pour moi de me faire
soigner par quelqu'un de l'autre bord et surtout si ma survie en
dépendait. Il y avait d'un côté l'Institut psychanalytique (IPP) de Paris
et l'Association Française de Psychanalyse (AFP), de droite, vendus,
n'ayons pas peur des mots, à l'Association internationale de Psychanalyse
(AIP), elle-même quasiment vendue au mandarinat, au grand capital et aux
Américains, et de l'autre côté, les bons, les Lacaniens de Lacan, de
gauche, prolétariens et anti-asilaires regroupés à l'Ecole Freudienne de
Paris (EFP) pour une grande partie d'entre eux et au Quatrième Groupe,
encore plus "gauchiste", plus autogestionnaire, pour une autre partie
d'entre eux, plus petite. Il était hors de question pour moi, comme je
l'ai dit, de me mêler aux asilaires et aux Américains et mon choix se
porta tout "naturellement" vers les Lacaniens si possible politisés. C'est
pourquoi j'allai voir Jacques Hassoun qui passait pour "l'analyste de la
Ligue", entendez Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) car à l'époque
même pour faire un bon révolutionnaire il fallait aussi passer par une
bonne remise en question personnelle. Il me reçut dans son cabinet de la
rue Claude Bernard, non loin du siège de l'Ecole Freudienne. C'était un
homme assez petit, aux cheveux noirs coupés courts et à la barbe sombre,
ni freudienne, ni marxiste. Cet aspect contrastait avec la mode baba de
l'époque et encore plus curieusement contraste avec l'aspect très
patriarche qu'il eut à la fin de sa vie (il est mort peu avant l'an 2000).
? la vérité, je savais qu'il était surbooké et que sa liste d'attente
était très longue. Je ne tenais pas à ce qu'il me prenne pour patient, au
contraire, je ne l’aurais pas supporté comme analyste, célèbre comme il
était. Je m'attendais simplement à ce qu'il m'indique le nom d'un confrère
plus obscur voire d'un élève, mais dont je pouvais être sûr, et d'ailleurs
je ne voulais surtout pas d'un analyste connu pour des raisons peu
avouables que j'avouerai plus loin si j'en ai le courage. Il m'indiqua le
nom de ce que je crus donc un élève à lui, Francis H. posted by grossmann | 9/3/2003
Pensée de la nuit N° 38 : " Architectes de notre vie, le compas
mental toujours préparé, dans le chaos évenementiel nous mesurons des
distances, des points focaux. Nous traçons des courbes virtuelles,
inachevées mais calculalbles, soumises à une formule indécise et secrète."
Betty Rotjman, une improbable rencontre. posted
by grossmann | 9/3/2003
lundi
je me souviens de Lefuneste.
A vrai dire, quelqu'un d'autre vient de s'en souvenir avant moi. C'est
Stéphane. Nous étions à table. D'habitude Stéphane se concentre sur la
nourriture. Là, non. Il parlait. Stéphane parlait. Il parlait de poils qui
dépassaient du nez, "comme Lefuneste". Je ne me souvenais plus que
Lefuneste avait des poils qui dépassaient du nez. Stéphane, si. Peu de
temps auparavant, debout sous la pluie, il venait de donner à boire aux
termites. Pour donner à boire aux termites, c'est très simple : il suffit
de se tenir debout sous la pluie battante et de tirer la langue. Les
gouttes qui tombent sur la langue abreuvent les termites. Si on ne donne
pas à boire aux termites, les poils poussent du nez, comme de celui de
Lefuneste. C'était très important que les termites aient pu boire en
pompant à l'intérieur de sa langue, parce que, nous explique Stéphane, on
ne peut les désaltérer par aucun autre moyen, et avec toute cette
canicule... Heureusement qu'il y avait eu cet orage, parce que les poils
qui sortent du nez c'est signe que les termites ne vous tiennent plus, et
quand "on est tenu par les termites" comme l'est Stéphane, c'est très
important que les termites puissent boire, pour continuer de le tenir (les
termites "tiennent" l'édifice du corps de Stéphane exactement à l'inverse
de ce qu'elle font des vieux meubles et des vielles charpentes, ce qui lui
donne donc, par antithèse, la jeunesse et surtout la force éternelle.)
Personne d'autre que les temites ne peut "tenir" Stéphane. Nous sommes
d'ailleurs tous contents que les termites tiennent Stéphane. Elles nous
aident beaucoup. Stéphane le sait. C'est une sorte de pacte avec nous.
Parce que Stéphane pèse plus de cent kilos et mesure au moins un mètre
quatre vingt dix, ce qui est la cause que, quand il n'est plus tenu par
rien, il ne vaut mieux pas essayer de le tenir soi-même...En dehors de ses
cent kilos et de son mètre quatre vingt dix, Stéphane a une voix douce et
la poignée de main la plus franche que vous puissiez imaginer. Une poignée
de main de Stéphane, c'est quelque chose. Je ne connais rien de plus franc
que la poignée de main de Stéphane. Au championnat du monde des poignées
de main elle aurait sans doute la médaille d'or, et de loin. C'est un vrai
plaisir de serrer la main de Stéphane. Il vous offre sa large paluche
comme si elle tenait elle-même le plateau sur laquelle elle serait posée.
Vous la prenez en même temps qu'elle vous prend votre propre main, dans un
mouvement que seul Stéphane sait rendre aussi harmonieux. Il vous "serre"
la main au vrai sens du terme. Ce n'est pas une étreinte, il ne vous
écrase pas la main, il ne la pétrit pas, il serre juste ce qu'il faut, ni
trop fort ni pas assez, il empaume votre paume le temps qu'il faut et pas
plus, avec un jeu des muscles du poignet, de l'avant bras, du bras et même
de l'épaule qu'on peut dire parfait. C'est la poignée de main idéale. On
n'ose pas y croire. en même temps il plonge loin dans votre regard le bleu
confiant de ses yeux. Son sourire a beau être édenté, il illumine. Il va
de soi que lorsque Stéphane est en colère , il ne vous serre pas la main.
C'est la première chose qu'il ne fait pas, avant de vous insulter. Mais
nous reparlerons un jour de Stéphane, sans doute. posted by grossmann | 9/1/2003
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