lundi
Je vous recommande, ce soir, de cliquer sur ce lien très
sympathique. Ce n'est pas du "Web art" mais c'est bourré de talent
tout de même ! Bonne nuit posted by grossmann
francis | 10/28/2002
Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il
emporte avec lui notre passé vers des rapides qui l'engloutissent et le
broient. On n'a guerre le temps de sauver que quelques objets, sans faire
le tri, de les traîner sur la berge, à l'abri. Ce qui est épargné est
intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa netteté : Mais
l'ampleur de ce qui a disparu est si énorme qu'il n'est pas possible d'en
faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent,
avant de s'apaiser définitivement. Alors parfois, à la surface de cette
lagune sombre et impénétrable brillent des reflets dans lesquels on
retrouve des tonalités familières, mais si faibles, si inconsistantes,
qu'elles demeurent à peine visible à nos yeux, à peine audible à nos
oreilles, secrètes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les ténèbres
arrêtent le regard à la surface de l'eau tandis qu'au loin les échos de la
chute continuent de marteler notre échec.
Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel Bécquié, qui est un des
livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis
longtemps recopié à la main (et Dieu sait si mon écriture manuscrite est
laide) sur un grand bristol que j'ai installé dans la vitrine de livres
qui est dans mon bureau à Vigneux. Il m'a accompagné partout (Corbeil,
Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est à jamais gravé dans ma mémoire.
Les patients ou même les soignants qui attendent parfois là ne peuvent
manquer d'être attiré par ce manuscrit et je me plais à les imaginer en
mon absence se pénétrer de sa mélancolie. Je tenais ce matin un souvenir
qui ainsi flottait à la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au
moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet
dont parle Bécquié, bien en deçà des mots. Il est vingt deux heures
cinquante quatre, nous sommes à une poignée d'heures du solstice d'été, le
ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers
le bas, où se découpent les ombres noires d'encre des arbres et des
maisons, et je suis là, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si
beau, en train de remuer ma mémoire à la recherche d'un souvenir envolé.
Dans l'après midi, j'ai reçu un coup de fil de Claude Pougès, le médecin
du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous étions
internes au même moment, nous nous sommes toujours appréciés bien que nous
ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par
nos prénoms, ce qui est rare chez les médecins, où l'on utilise plutôt le
noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred Témélis qui
est son vieux patron de réanimation, qui était un grand copain de Bonnafé,
qui est resté longtemps le président de la CME de l'hôpital de Corbeil, et
qui s'est toujours prétendu un des fondateurs de la psychiatrie
corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui,
fondé le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est déjà pas si mal. J'ai des
souvenirs de Témélis quand j'avais vingt cinq ans. C'était un anesthésiste
ancienne manière qui a appris la réa au fur et à mesure du développement
prodigieusement rapide de cette discipline. C'était un bel homme, charmeur
et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils très
noirs qui dépassaient de partout. A cette époque j'étais externe en
chirurgie à Corbeil, je tenais les écarteurs du bon docteur Goidin, le
chirurgien de l'hôpital, très ancienne mode, en calot et sarrau, et lui,
c'était l'anesthésiste qui se tenait à la tête de l'opéré. J’ai des
souvenirs de cette époque et de mon externat en chirurgie avec les gardes,
les blocs opératoires carrelés, les blessés de l’autoroute du Sud et aussi
les plasties de carrefour aortique ratées du docteur Goidin, je me
souviens notamment d’un interne libanais qui avait entre autre pour tâche
de m’encadrer. Il était très gentil avec moi et avec les patients, mais
comme chirurgien, il était totalement nul. Il ratait absolument toutes les
opérations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait
toujours qu’il agrandisse les incisions, il n’arrivait pas à s’en sortir
dans l’espace habituel du champ opératoire, ses sutures étaient à chier,
et les assistants du patron lui faisaient recommencer à chaque fois. Il
arrivait même à s’embrouiller avec les anses intestinales dans une simple
appendoque. Bref, il n’était pas doué. Je me souviens d’un stripping de
varices qui avait carrément tourné au gore et d’une vagotomie homérique.
La vagotomie était à l’époque un traitement de l’artérite des membres
inférieurs : il s’agissait de sectionner le nerf vague correspondant à
l’artère fémorale en question pour empêcher les vasoconstrictions, enfin
je n’insiste pas sur les détails techniques, mais je peux assurer que
c’était une opération enfantine. A condition de savoir reconnaître le nerf
vague. Je tenais donc les écarteurs et me demandais comment il allait s’y
prendre cette fois encore pour rater. La réponse arriva vite. Il ne savait
pas reconnaître le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi
par exemple, aux connaissances anatomiques élémentaires encore toutes
fraîches, pouvait dire qu’il s’agissait d’une sorte de petite corde à
nœuds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non.
Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanchâtre qui n’était sûrement
pas le vague et me demanda si à mon avis c’était bien le nerf vague. Je
n’eu même pas le temps de répondre que rien n’était moins sûr, qu’il en
avait déjà sectionné un bout de cinq centimètres de long. J’aurais été
bien incapable de dire ce qu’il avait coupé, mais ce dont j’étais sûr,
c’est que ce n’était pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que
j’avais probablement raison et se remit à fouiller. Evidemment, il finit
par trouver le bon nerf vague à l’aspect si caractéristique, et au moment
où il s’apprêtait à corriger sa bévue, le patron fit irruption, après une
opération terminée dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un
écolier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa
méprise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ
opératoire juste au moment où son interne sectionnait une belle partie du
nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau
d’anatomie il avait enlevé, toujours est-il que l’opération réussit à peu
près, comme d’habitude mais j’ai bien peur de me souvenir que le patient a
finalement été amputé de sa jambe un peu plus tard.
posted by grossmann francis | 10/28/2002
mardi
Il faudrait que j'écrive à nouveau "La chambre de
Nathan". Elle n'est depuis longtemps plus la même. (voir en
LCD) posted by grossmann francis | 10/22/2002
dimanche
J'ai passé à
Evry une nuit épouvantable, alors que je n'avais quasiment rien fait de la
journée. Vers deux heures du matin, comme je commençais à peine à
m'endormir (c'est fou ce que je m'endors tard en ce moment), on ne peut
pas savoir quel caravansérail sont les urgences d'Evry à deux heures du
matin, avec les blessés allongés sur les brancards dans les couloirs pas
encore vus par les faisant fonction d'internes de chirurgie africains, les
poivrots cuvant sur les sièges en métal, les suicidés qui ne savent pas
encore qu'ils vont, une fois de plus, se réveiller dans ce monde de merde,
les mamies attachées qui hurlent de terreur et qu'on laisse mourir toutes
seules, les gens qui sont venus passer un moment là parce qu'ils ne
peuvent pas dormir et racontent des histoires de mal à la tête ou au
ventre, ceux qui ne savent pas pourquoi ils attendent depuis trois heures
leur ordonnance et qui n'osent plus protester de peur que ça dure une
heure de plus, les familles angoissées et épuisées, on dirait que toute la
lie et la tristesse de cette ville se sont donné rendez vous là, à cette
heure, et les infirmières qui s'agitent au-dessus de toute cette mêlée en
essayant de montrer qu'elles ne sont pas débordées, vers deux heures du
matin donc, au milieu d'un début de rêve où je rêve que mon bip sonne, mon
bip sonne, justement, mais ce n'est pas dans mon rêve, du fond duquel je
mets un temps certain à m'apercevoir que ce n'est pas dans mon rêve, je
dis dans le rêve, excusez moi on m'appelle, et je tente de me réveiller
pour sortir dur rêve mais c'est dur, pénible. Une fois réveillé, le bip,
le vrai, celui qui est sur la table de nuit continue de m'appeler comme un
fanal plaintif. Je rappelle le standard pour dire que je suis réveillé et
la douce voix interstellaire de la standardiste m'apprend, ô surprise, que
je suis demandé par les urgences. On me les passe. La charmante voix
éraillée de l'aide soignante de service me fait savoir qu'une HDT
m'attend, sans plus. Je reste inerte, allongé sur le dos, scotché au grand
lit double et mou de la chambre de garde comme un papillon. Au bout de
quelques interminables secondes je fais un geste : je claque dans mes
doigts et mes vêtements épars, qui dormaient, eux, d'un sommeil sans rêve
décollent du dossier d'un chaise ou du fond d'un fauteuil, prennent tout
juste le temps de se déchiffonner, et volètent vers moi, s'enfilant tout
seul, avec une grande douceur, après quoi je me vois sauter au ralenti
dans mes chaussures qui se lacent elles-mêmes comme dans les dessins
animés de Walt Disney. Des ailes ont poussé à mes chaussures, car me voici
planant dans les couloirs déserts. Je fais juste traîner mes clés contre
les radiateurs bleus déguisés en barrières et ça fait triiiing avec de
l'écho, J'atterris juste devant la porte des urgences qui atténue pour
l'instant un brouhaha indistinct. La porte s'ouvre toute seule à deux
battants par magie, et, soudain, simplement soutenu par le plancher
ordinaire, je fais mon entrée dans le monde en marchant. Le monde en
question est celui que je décrivais tout à l'heure : triste et glauque, la
camera de mes yeux passe en revue, en un long travelling, les brancards et
leurs charges souffrantes ou endormies, des têtes hilares de pompiers qui
viennent d'en dire une bien bonne, les cernes sous les yeux des soignants
épuisés, le regard vide du SDF qui ne bougera plus de là, il n'ira pas
plus loin, les radios sur le négatoscope, les armoires ouvertes, les
scialytiques tremblotant, j'entends des bouts de phrases, des cris, il n'y
a pas de musique d'accompagnement, personne ne se presse vraiment. Mon "
client " est assis derrière le comptoir devant l'aide soignante figée sur
place le doigt au-dessus du clavier de son ordinateur et qui hoche la
tête. Il est plus vrai que nature. C'est un énorme malabar avec d'énormes
tatouages sur chaque bras, il bougonne tout haut et l'aide soignante
continue à hocher la tête de peur. Elle semble soulagée de me voir et ne
me jette pas le dossier à la figure mais c'est tout comme. Son doigt tombe
et enfonce enfin une touche. Je dis bonjour monsieur qu'est-ce qui vous
arrive, et je l'entraîne vers mon petit bureau sans fenêtre. Il me suis
comme un gros Toutou. Il dit qu'il ne veut pas rester là, qu'il veut
retourner à Viry, il habite Viry, ça commence bien, voilà qu'il veut
rentrer chez lui et les pompiers l'ont laissé là comme un paquet il n'y a
même pas de famille, je répond qu'il doit rester à l'hôpital pour se
soigner parce qu'il est en HDT, il me répond qu'il est tout à fait
d'accord, mais qu'il veut retourner à Viry, je me sens bien seul tout à
coup parce qu'il commence à s'énerver parce que je ne comprends pas qu'il
ne veut pas retourner chez lui, mais à Viry, à la clinique de l'Abbaye, là
où il est soigné par le docteur Saclay, ah bon, je dis, je comprend, mais
on ne peut pas vous y envoyer maintenant, à cette heure ci, il faut que
vous restiez à l'hôpital, vous irez plus tard à Viry, je comprends bien,
il répond, je vais rester à l'hôpital mais je préférerais être à Viry. Je
suis un peu soulagé car il semble que nous ayons trouvé comme un terrain
d'entente. Mais ce n'est pas si simple. Il dit qu'il n'en peut plus qu'il
faut absolument qu'il retourne à Viry, j'essaie de ne plus le contrarier
en faisant comme si c'était de la clinique de l'Abbaye qu'il parle mais je
sais très bien qu'il parle de chez lui aussi. Il me dit qu'il peut changer
les couleurs, d'ailleurs il n'arrête pas de changer les couleurs, bleu,
vert, jaune, bleu et qu'il peut faire peter la terre entière, il n'en peut
plus, il faut arrêter de le pousser à bout, il est au bord de craquer. Il
est habillé comme à la maison en petit short, Marcel, et tennis délacées,
il est penché en avant sur sa chaise il se tord les mains, s'essuie le
front et le visage de sa paume, bougonne et dit que, vraiment, vraiment
oui, il en a marre. Je pense qu'il est temps de le calmer. Je lui demande
comment il se soigne d'habitude, par les plantes et avec du jus de fruit,
beaucoup de jus de fruit, il répond. Mais à mon regard un peu dubitatif il
dit que des fois il ajoute un peu d'haldol, vous connaissez, mais pas
souvent. Je le laisse un instant dans la salle d'attente et file chercher
un verre d'haldol avec un tranxene en plus. Quand je reviens, il est à
nouveau en train d'entreprendre l'aide soignante qui paralysée de peur
comme elle est ne peut toujours pas beaucoup l'aider et encore moins le
soigner. Lui, il s'en fout ça fait toujours quelqu'un pour éponger
l'angoisse, tout en parlant il avale le contenu du verre que je lui tends
et l'aide soignante lui dit ah ça c'est bien, nous sommes tous soulagés.
Il dit, bon maintenant c'est pas tout ça, je rentre à Viry, il est tard je
vais me coucher, j'irai à Viry demain. Je lui dit non monsieur ce n'est
pas possible, il me répond pourquoi pas possible, à cause des médicaments,
je lui répond, mais justement je les ai pris vos foutus médicaments et le
voilà qui se dirige vers la sortie d'un pas gaillard, pas question de se
mettre en travers de sa route. L'aide soignante devient alors géniale,
elle appelle : Radouane ! et un grand black surgit, c'est un vigile, la
sécurité, il accompagne un peu le monsieur en parlant avec lui et lui
souriant, je cours derrière, on passe le sas, un autre vigile arrive à la
rescousse mais le monsieur n'est pas méchant : bien sûr qu'il va rester à
l'hôpital, il ira à Viry dans deux ou trois jours, pas de problème puisque
je vous le dis. Je le laisse en conversation avec ces deux
psychothérapeutes et cours appeler les ambulances pour BD, ils vont
arriver vite, qu'ils promettent, vite, je dis avant qu'il change d'avis et
décide de passer sur le corps des gentils vigiles pour retourner à Viry..
Enfin voilà, un quart d'heure après l'ambulance arrive, il monte dedans,
s'allonge sur le brancard parce que l'haldol et le tranxene commencent à
faire leur effet et il part pour BD, il ira à Viry après. Je ne me
souviens plus à quelle heure je suis retourné dans ma chambrette mais je
sais à quelle heure le bip a à nouveau bipé, sept heures moins le quart,
pour m'annoncer que Corbeil transférait faute de lit un HO à Soisy. Je ne
raconte pas la suite qui a peu d'intérêt. J'ai quand même passé la matinée
à Mouffetard, pris un super petit dej avec Equipe et journal du dimanche,
à la Bourgogne, j'ai revu Tibéri, mais sans Xavière cette fois, j'ai
téléphoné à Nathan qui avait été la veille à un concert de Lisa Ekdhal au
Parc Floral, c'était génial, il a même eu un autographe (il me l'a montré
cet après midi, c'est adorable, il y a écrit : " For Nathan, Lisa Ekdhal
", et elle a dessiné un petit coeur, le tout au roller couleur or), j'ai
fais mon marché, je suis allé après déjeuner (toujours à la Bourgogne)
Place Maubert où il y avait un marché aux livres anciens. Je suis resté
assez longtemps, j'ai fouillé dans les tas de livres ou dans les bacs des
marchands. Je cherchai un livre de Rémy de Gourmond, Lettre à l'Amazone,
mais je ne l'ai pas trouvé. J'ai marché dans Paris, il faisait beau,
j'étais mélancolique juste comme il faut pour une promenade comme celle
là. Rue de Bièvre, il y a un petit square qui s'appelle le Jardin de la
rue de Bièvre, niché entre trois immeubles du vieux Paris, avec du lierre
et des bancs publics, j'y ai lu quelques lignes du Paul Valéry que je
venait d'acheter au bruit tout frais d'une petite fontaine. C'est un
square secret, probablement : il n'y avait pas un chat, même pas
d'amoureux. Puis, j'ai décidé de pousser en voiture jusqu'au passage
Brady, dans le dixième, pas loin de la gare de l'Est pour acheter des
épices indiennes dont j'avais besoin. Pas la peine d'aller les chercher en
Inde : ils ont exactement les mêmes ! La rue Saint Denis semblait en fête.
J'ai bien ralenti pour mater les superbes prostituées qui font partie du
décor. Et je suis revenu chez moi à Gentilly, pas à Viry, comme mon client
de cette nuit mais j'espère que j'irai aussi un jour, et j'ai trouvé le
velours dévoré dans ma boite à lettres qui m'attendais depuis deux
jours. posted by grossmann francis | 10/13/2002
mercredi
J'ai lu ça dans "Le Monde" ce soir.
C'est un article très sérieux. Mais où va donc le monde, je vous le
demande un peu ma bonne dame ?
L'ONU interdit le lancer de nain
Les règles du jeu étaient pourtant d'une étonnante simplicité.
Imaginez-vous dans une discothèque, vêtu d'un gracieux costume ; sorte de
harnachement rembourré, rehaussé d'un casque de footballeur américain et
doté d'une seyante poignée dorsale. Cette poignée servirait aux costauds
de la boîte de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus
loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m² et 80 cm de haut, au
son d'un hymne joyeux. Ça y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul
accroc à votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vespéral façon
toile à matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'être confirmée
par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du
respect de la personne humaine.
Importée en France au début des années 1990, la pratique du lancer de
nain connaît, depuis quelques décennies, un franc succès en Australie et
aux Etats-Unis. Ce spectacle aux indéniables relents d'exhibition de
monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du
ministre français de l'intérieur sollicitant l'intervention des préfets,
et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires
de l'interdire dans leur commune.
Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscité les plus
vives polémiques. Certains "nains lancés" protestent, en effet, contre la
prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M.
Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint dès 1991 à
l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a
toujours argué de sa capacité à décider lui-même de sa participation ou
non à des spectacles publics comme projectile humain et de ce que
l'interdiction de ces lancers l'obligeait à pointer? au chômage. Jusqu'à
la décision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'était d'ailleurs vu
plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder
des indemnités, en guise de dédommagement. Comme d'autres "personnes de
petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols planés, il a
néanmoins dû raccrocher définitivement depuis sept ans son déguisement de
"Mister Skyman" et se mettre en quête d'un autre gagne-pain, moins
humiliant aux yeux des législateurs.
De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme,
offusquées, ont par ailleurs lutté avec acharnement pour l'interdiction de
ces spectacles jugés dégradants, alors même que les partisans du lancer de
nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activités
qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athlètes
concourent toujours.
Les amateurs de ces lancers, désormais privés de leur distraction
favorite, souhaiteraient-ils réintroduire dans les boîtes de nuit de la
Côte les combats de gladiateurs ?
Sandrine Blanchard
posted by grossmann francis | 10/9/2002
mardi
Ce soir, un seul message, pour une seule
personne. posted by grossmann francis |
10/8/2002
lundi
Dans les années cinquante, je suis allé à l'école primaire de garçons
de la rue Pierre Brossolette. C'était dans le quarter Mouffetard, à dix
minutes à pied de chez mes parents qui habitaient le haut du boulevard
Saint Michel. C'était au temps des contes de la rue Broca et de Pierre
Gripari. J'aurais très bien pu rencontrer la sorcière du placard à balais
où le petit Bachir qui connaissait le langage des poissons rouges, en
allant à l'école. Je me souviens du nom de mon premier instituteur :
Monsieur Calvi. C'était en 1956, en dixième, car j'avais "sauté" la
onzième comme on le faisait faire à l'époque à tous les enfants qui
savaient lire en quittant l'école maternelle. Il était grand, très jeune,
originaire du Sud-Ouest, timide, nous l'aimions beaucoup. Je me souviens
que nous nous étions demandé avec inquiétude s'il fallait l'appeler
"Maître", en écho au "Maîtresse" que nous adressions les autres années à
nos institutrices en maternelle (il eut alors été une sorte de maîtresse
en pantalons, mal sexuée), ou bien Monsieur. C'est ainsi que ce jeune
homme à fines moustaches, pas très sûr de lui, a symbolisé à lui tout seul
le passage de la petite enfance à l'enfance et la séparation des sexes :
"l'âge de raison" et l'inclusion dans le monde non mixte de l'école
primaire et obligatoire. En septième, j'avais eu Monsieur Le Sceau qui
était toujours un peu triste mais un homme très bon. En huitième et
neuvième, j'avais eu une maîtresse terrible (mais la question du sexe
avait moins d'importance), la femme du directeur de l'école, qui
s'appelait Monsieur Massé ou quelque chose comme ça, un homme du
dix-neuvième siècle, immense et imposant, sanguin, dont je me souviens
d'énormes favoris sur de grosses joues rouges et qui était au moins aussi
sévère que sa femme. Il ne faisait pas bon se retrouver dans son bureau
pour y recevoir des coups de règle sur les doigts. Madame Massé portait
une blouse blanche qui la faisait ressembler à une infirmière. Nous,
c'était la blouse grise réglementaire qui descendait toujours plus bas que
nos culottes courtes et nous donnait l'air d'être en robe, et beaucoup
portaient des bérets et des galoches (nous n'avions droit aux chaussures
de tennis que pour la gymnastique, nous les apportions avec nos shorts
dans des sacs en grosse toile bleue marine en forme de gros tubes). À
cette époque, je pensais que notre école avait été construite par Jules
Ferry lui-même alors qu'elle ne datait que des années vingt ou trente,
avec ses plafonds haut de quatre mètres, ses murs de briques, ses
escaliers sonores, résonnant du bruit rythmé de nos godillots, son préau
pour les jours de pluie où une fois par semaine on nous distribuait du
Viandox dans des quarts en alu, sa cour de récré avec les cabinets à
l'odeur douceâtre et ses platanes plantés directement dans le bitume. Je
me souviens de Noyer, dont les parents tenaient le bougnat du bout de la
rue, au coin de la rue Lhomond et de la rue Tournefort, sombre et perché
en haut d'un mur aveugle à cause des différences de dénivelé entre les
rues et qui est devenu un restaurant baba cool dans les années
soixante-dix. Je me rappelle ses cheveux épais coiffés sur le côté, son
air adulte, son menton en galoche et ses chaussures qui ressemblaient à
son menton. Il était fort et un peu bête. Je me souviens de Barré, avec
ses cheveux coupés en brosse et ses yeux rieurs dont le papa était
architecte, mille fois plus déluré que nous, de Popliment le lèche-cul qui
se tenait toujours bien droit, sur le visage tendu duquel on pouvait voir
l'effort démesuré qu'il faisait pour paraître le plus sage, de Fontaine,
un petit blond dodu avec qui j'ai connu dans la cour de récré certains de
mes premiers émois sexuels, de Rose (c'était son nom de famille) toujours
dans la lune mais fort en calcul, de Robert (c'était aussi son nom de
famille), fils du très connu Yves, un garçon très timide, de Godement (que
j'appellerai plus tard, lui, par son prénom, François, et qui est un de
mes plus vieux amis) qui était venu de Nancy en cours d'année, de Palud de
la Barrière (dont je ne saurai jamais le prénom) qui habitait rue de
l'Abbé de l'Epée à côté de l'école des sourds-muets et avec qui je faisais
souvent un petit bout de chemin pour rentrer à la maison, de Carnot avec
ses grosses lunettes qui m'a raconté comment on faisait les enfants et que
je n'ai pas cru et de Laurent Meyer, qui m'a suivi jusqu'en médecine et
que j'ai perdu de vue à la fin de mes études. Après la septième, plus de
la moitié de la classe est passé en "fin d'études" ou au "cours
complémentaire" pour préparer le certificat d'études qui était la dernière
station avant l'apprentissage et la vie active à quatorze ans. Quatre ou
cinq ans après, les premiers épisodes du "Petit Nicolas" de René Gossini,
illustrés par Sempé ont commencé à être publiés dans le journal Pilote.
Nous sommes une poignée à être entrés en sixième au lycée Henri IV qui
était le lycée de notre quartier. Plusieurs souvenirs sont liés plus ou
moins directement à l'école de la rue Pierre Brossolette. Le premier est
celui d'un matin de janvier ou février. Le ciel est encore tout rose des
lueurs de l'aube. C'est juste avant la sonnerie de la rentrée. Nous
regardons à travers des morceaux de pellicule photographique le soleil qui
commence à être mangé par l'ombre de la lune. C'est l'éclipse de 1957, qui
ne fut que partielle à Paris. J'ai un souvenir très précis du disque
brûlant au-dessus de la ligne brisée des toits des maisons de la Montagne
Sainte Geneviève s'élevant jusqu'à l'ombre nimbée du Panthéon. Le deuxième
est très précisément lié à la descente assourdissante (bruit de souliers
ferrés et cris de joie) de l'escalier de l'école vers la sortie :
l'annonce que le premier Spoutnik tourne autour de la terre. Les deux ne
sont certainement pas liés dans la réalité. Je ne sais pas ce qui en moi
associe l'aube de la conquête de l'espace et une descente d'escalier
vertigineuse. Plus tard suivra la mort de la chienne Laïka sacrifiée pour
la Science. Le troisième est le jour de la prise du pouvoir par le général
De Gaule, le 13 mai 1958. La classe et l'école tout entière s'étaient
divisées en deux camps inégaux, à l'image du monde adulte. Nous n'avons
été que quelques-uns uns à entrevoir que les Fellaghas et le FLN étaient
peut-être les combattants de la liberté que même nos pères admirés
n'avaient pas su être. posted by grossmann francis
| 10/7/2002
dimanche
Je me souviens d'Anne Franck et des vingt-huit ans de
ma mère. J'ai cru un moment que c'était un faux souvenir, que les dates ne
correspondaient pas. Mais en refaisant mes calculs, je me rends à
l'évidence : je me souviens bien des vingt-huit ans de ma mère. J'avais
cinq ans. C'est d'ailleurs un souvenir de tout petit garçon. Je parlerai
un jour de l'extraordinaire capacité des souvenirs à "oublier" le temps :
que je me souvienne de l'anniversaire des vingt-huit ans de ma mère ou de
la chasse aux sauterelles avec mon grand-père ou de ma maîtresse de
l'école communale, madame Massé, ou du jour du résultat du bac ou de
l'internat ou de la première fois que j'ai fait l'amour, j'ai toujours le
même âge. C'est un âge que je n'ai jamais eu et que je n'aurai jamais, un
âge hybride. Il y a une contraction du temps et une contradiction :
C'était il y a quarante-cinq ans et je le vis comme si c'était
aujourd'hui, mais aujourd'hui, précisément au moment où je me souviens,
j'ai l'âge que j'avais au moment où le souvenir se passe, il y a
quarante-cinq ans. Au moment précis où je me souviens je suis à la fois
moi-me-souvenant, maintenant, et celui que j'étais alors. Comme si le
souvenir m'avait aspiré dans son temps propre. J'avais cinq ans. J'ai cinq
ans. Je me souviens que nous étions chez une amie de ma mère, Fanny, la
mère d'Agnès, une petite copine. Seules "les mères", comme nous disions
alors, étaient présentes, et les enfants. Les pères étaient au travail. Il
y avait peut-être Franklin et sa maman Monique et Alain Bourla et sa maman
Yvette. L'appartement des parents d'Agnès était un tout petit appartement
dans une HLM de la ville de Paris de la rue Pierre Nicole, aménagé
douillettement, avec des canapés et des fauteuils profonds de couleur
sombre et des lumières tamisées avec plein de livres et de glaces partout.
J'ai précisément le souvenir de galipettes ou de chahuts sur un canapé,
avec une image renversée de miroir éclairé de côté, de rires et de
réprimandes, de bougies soufflées sans façon. Les petits enfants trouvent
toujours drôle qu'on fête l'anniversaire des grands, ils se demandent si
les grands y croient vraiment, si c'est un jour si important que ça pour
eux et s'ils doivent y croire, eux, les petits. Il y a deux événements
merveilleux dans la vie des petits : l'anniversaire et Noël : les grands
ça fait longtemps qu'ils n'y croient plus, au père Noël. Mais dans le
souvenir "des vingt-huit ans de ma mère", ce qui m'émeut n'est pas
seulement que je revive la jeunesse et la beauté de ma mère, avec ce
sentiment (très "oedipien", j'en conviens) d'y "être", de la manière que
je disais plus haut. Ce qui m'émeut est une évocation, toujours la même,
liée au souvenir des galipettes au fond d'un canapé sombre. C'est celle
d'Anne Frank. Car toujours Anne Frank vient occuper ma pensée quand
j'évoque les vingt-huit ans de ma mère. Vingt-huit ans, c'est peut-être
l'âge qu'aurait eu en 1954, Anne Frank si elle avait survécu, mais
l'association ne repose pas sur un jeu avec les chiffres. C'est que cette
scène se passe à peine dix ans après la fin de la guerre. Nos mères
étaient persuadées d'avoir échappé au massacre par chance, uniquement.
Avec toute la culpabilité inconsciente que ça vous colle. Anne Frank avait
justement leur âge en mille neuf cent quarante-trois ou quarante-quatre.
Elles avaient lu le "Journal d'Anne Frank" en pleurant et en pensant à
leurs amies disparues. Comment peut-on imaginer que leurs enfants n'aient
pas pris leur tristesse de plein fouet. Il y a des choses qu'on ne devrait
pas dire aux petits. Mais justement on ne leur a pas dites. Quarante-cinq
ans après, ils s'en souviennent encore, pourtant.
posted by grossmann francis | 10/6/2002
samedi
un petit tour de surf sur le web d'où je vous ramène ce site d'un photographe,
art-weber et graphiste newyorkais. Connexion rapide souhaitable.
Admirez! (pendant que je tape ces lignes, mon ami le bouleau se tient
droit comme un i. Pas un souffle d'air. Derrière lui les tours du
treizième scintillent et se couvrent de rose. Le ciel est mauve très pâle.
C'est le crépuscule, c'est la fin d'une journée de l'été indien. La
lumière change insensiblement à chaque seconde. Dès que je lève les yeux
de mon clavier, la vision est autre. Mon ami le bouleau agite maintenant
une branchette, mais sereinement, pourrait-on dire. Il est Calme. Sa
couleur vire inexorablement au noir.Les tours du treizième sont en feu.
Dans quelques minutes, ce sera la nuit. Maintenant l'ombre
gagne). posted by grossmann francis | 10/5/2002
jeudi
 Je viens de publier ici le texte que vous pouvez lire à la
suite de celui-ci. C'est à ce moment-là qu'un très vieux souvenir a jailli
de ma mémoire, avec une force qui me laisse encore perplexe, et qui
m'oblige à le retranscrire à l'instant même. J'ai deux ou trois ans. Je
suis au milieu d'une forêt de jambes. C'est le souvenir de la "forêt de
jambes". Il y a longtemps que je ne l'avais pas convoqué. Mongrandpère
m'avait emmené avec lui chez "Martinken" (je suis assailli, au moment ou
le souvenir émerge en moi, "tout armé", du fond des âges, par l'odeur
mêlée, douceâtre, de la
bière et du vin blanc, si caractéristique des cafés des pays
alémaniques). Mongrandpère est attablé devant un verre à pied vert, haut.
Il boit du vin blanc que lui a servi la jolie Annie Martinken (dans mon
souvenir elle a une trentaine d'année, une robe imprimée noire à pois
blancs, de longs cheveux ramenés en arrière à la mode des années quarante,
des boucles d'oreilles en nacre blanche, des yeux et un sourire épatants,
elles morte assez récemment à près de quatre vingt dix ans). Disons qu'il
a rencontré un membre de la famille Grumbach, peut-être le père Grumbach
lui même, un gros homme joufflu qui promenait son ventre entre ses
bretelles de pantalon, marchand de bestiaux de son métier, il me faisait
un peu peur, il parlait fort une langue que je n'ai jamais comprise,
l'alsacien, je crois même qu'il n' a jamais su le français (je me souviens
des visites, avec ma grand mère Germaine, dans une rue du village toute
champêtre, une maison à gauche de la rue, chez madame Grumbach, nous
prenions du thé et des gâteaux). Le père Grumbach a sollicité Mongrandpère
pour "faire Mineyane". Il y a une communauté juive ancestrale à
Bollwiller, petit village de la plaine, situé à une dizaine de kilomètres
de Mulhouse et autant du pied des Vosges et les premières pentes du
Hartmannswillerkopf. Le souvenir du café et le souvenir de la "forêt de
jambes" ne sont pas le même souvenir. J'ai recours aux "artifices d'une
transfiguration mensongère" dont parle René Louis Desforêts dans "Face à
l'immémorable" pour tenter d'expliquer, de situer, de developper, comme la
photo dans le bac, sous la lumière rouge, le souvenir de la "forêt de
jambes", qui en lui-même ne veut strictement rien dire. Je rajoute, je
raboute d'autres souvenirs de la même époque ou d'autres encore, très
postérieurs de dix ou quinze ans. Mais, dans le souvenir de la "forêt de
jambes", je revois très précisément jusqu'à la forme de certaines
chaussures, je distingue encore dessus la couleur de la boue des cours de
fermes, je revois les bas des pantalons bleu marine, souvent finement
rayés de blanc, à l'époque. Grumbach a enrôlé Mongrandpère pour "faire
Mineyane" à la schule (la synagogue, en langue alsacienne et en yiddish à
la fois). "Faire Mineyane" : traditionnellement, il est nécessaire que dix
hommes au dessus de l'âge de la bar-mitsva soient présent pour que tout
office religieux puisse se dérouler. C'est une sorte de quorum. A cette
époque, on manquait déjà parfois d'hommes pour faire Mineyane à tous les
coups (les femmes ne comptaient pas, je crois). Mongrandpère, malgré son
ancienne profession de fabriquant de pain azyme sous la surveillance du
grand rabbinat et tout le toutim n'était ni très pratiquant ni même très
croyant. Tout le monde le savait, bien entendu, dans le village. On
n'allait pas jusqu'à le traiter de mécréant, comme il n'embêtait personne
on ne l'embêtait pas, il était tout de même un bon juif. Il rendait
volontiers service à la communauté dont il entendait rester juste à la
marge. On venait donc le chercher pour "faire Mineyane", pour faire le
dixième, quand on était à court de juifs. La plupart du temps, pour ne pas
dire toujours, il acceptait de bonne grâce. Je nous vois nous hâter dans
la petite rue de la schule (mais, je l'ai déjà dit, ce n'est pas le même
souvenir). La porte en bois grince, nous entrons, et c'est la "forêt de
jambes". Le souvenir s'arrête là, brutalement. En réalité je ne sais pas
vraiment ce que je fais là. c'est Mongrandpère qui m'a raconté bien plus
tard qu'il m'emmenait à la schule avec lui quand on lui demandait de
dépanner pour "faire Mineyane". Puis petit à petit, il n'y a plus eu du
tout assez de juifs dans le village pour pratiquer les offices à la
synagogue. Ils ne sont plus, maintenant que deux ou trois vieux, de l'âge
de mes parents, qui sont resté là, allez savoir pourquoi. La synagogue,
qui date de 1652, ne fonctionne plus. Bollwiller est devenue une banlieue
difficile de Mulhouse avec des cités et des voitures qui brûlent au moment
des étés chauds. posted by grossmann francis
| 10/3/2002
mercredi
Nous partions à la chasse aux sauterelles. C'était toute une
expédition. Il fallait préparer le bocal au couvercle percé de trous qui
allait leur servir de cage. Mongrandpère procédait à l'opération rituelle.
Il allait chercher un gros clou et un marteau dans la remise au fond de la
cour, un bocal de confiture vide à la cave et s'installait dans la cuisine
pour en cribler le couvercle. Nous nous battions un peu pour savoir lequel
de nous deux porterait le pot de confiture, nous recevions une ou deux
taloches et nous nous mettions en route vers le terrain de chasse.
Mongrandpère nous tenait par la main. À la fin de la guerre, il avait
trouvé une grenade dans sa cour et en la manipulant, lui qui n'avait
jamais été soldat, il l'avait malencontreusement dégoupillée. Par chance,
la grenade, ayant eu le temps de se détériorer un peu, avait fait long
feu. Il en quand même perdu l'usage de l’annulaire et de l'auriculaire de
la main droite qui étaient définitivement paralysés et repliés dans sa
paume. Il ne se servait plus que des trois autres doigts, ce qui ne
semblait pas le gêner beaucoup. Il négligeait ostensiblement son
infirmité. C'était désagréable quand il nous tenait par cette main-là.
Nous nous sommes arrangés pour ne jamais le lui dire. Nous avions élaboré
des tactiques raffinées pour échapper à la main blessée. Mais quand nous
étions tous les trois, lui, mon frère et moi, l'un de nous deux ne pouvait
y couper. Nous faisions la course pour attraper la main valide. Celui qui
avait la mauvaise main héritait par principe du droit de porter le pot de
confiture. Le terrain de chasse était une prairie au bord d'une route à la
sortie du village. Les hautes herbes vertes pullulaient de criquets et de
sauterelles. Mongrandpère se postait au milieu du champ avec le pot de
confiture et surveillait les opérations. Nous avions appris à ne pas
serrer trop le poing qui enfermait la sauterelle attrapée, pour ne pas
l'écraser mais, dans le feu de l'action, au cours d'une capture
mouvementée, la prisonnière récalcitrante (j'ai encore le souvenir du
mordillement agréable de l'insecte qui essayait de se libérer) se
retrouvait parfois écrabouillée malgré nous, avant même que nous ayons pu
l'enfermer dans le pot de confiture. La manœuvre délicate de l'ouverture
du couvercle, pour éviter que les sauterelles déjà emprisonnées ne
s'échappent quand nous en rajoutions une était réservée à Mongrandpère,
l'expérience ayant prouvé notre maladresse en cette matière. Nous ne
rentrions à la maison que lorsque le pot était plein d'insectes éclopés,
tassés et à moitié morts. Nous en versions le contenu dans la cour et les
poules venaient achever le massacre. posted by
grossmann francis | 10/2/2002
Pour continuer avec Mongrandpère, et je crois bien que je ne sois
pas près d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que ça a été
l'homme préféré de toute la vie de ma mère. Elle l'a même préféré à moi,
c'est tout dire. Elle était sa fille unique et après la mort imprévue de
ma grand-mère en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouvé seul
et ne s'est pas très bien supporté : il a failli sombrer un peu dans
l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en
mille neuf cent soixante-neuf à quatre-vingt-trois ans, c'était assez
vieux, à l'époque. J'étais déjà en deuxième année de médecine. Un peu
avant sa mort, en dehors du fait qu'il était encore vivant, ce n'était
plus tout à fait le même homme. Je veux dire : Mongrandpère était devenu
vieux et fragile. Ma mère avait ajouté un tabouret à chaque palier de
chacun des trois étages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque
jour de sa dernière principale mission qui était de chercher le pain. Ça
nous faisait drôle et pour ainsi dire triste de le voir diminué comme ça,
mon frère et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait été jeune,
encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Amérique, il
s'était amusé avec des copains à tenir le pari de boire douze demis et de
manger douze oeufs durs dans le temps où les douze coups de midi avaient
sonné deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le
croyions, qu'il l'avait fait. Mongrandpère avait été une force de la
nature. Je le revois encore, tout petit que j'étais, à la campagne, en
Alsace, remplir d'énormes seaux d'eau à la pompe à bras et les porter au
bout des siens, un dans chaque main, comme ça, sans effort. Le soir, quand
il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait
toujours la bouche mouillée, c'était un peu désagréable mais pas trop, il
nous disait : "Bonsoir, Hamelè !" (Prononcer avec le "h" très aspiré comme
dans Khaled). Ça voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place
favorite, c'était dans la cuisine étroite, derrière la table en Formica.
Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa
chambre. Ma mère, quand ça durait trop longtemps, ne le supportait pas :
elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait défaite, parce
qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il
voulait mourir. Mais comme au fond, il était très gentil, il essayait la
plupart du temps de ne pas inquiéter trop. On le revoyait derrière la
table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adressé la parole.
J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa présence. Nous avons parlé de
choses et d'autres. Il m'a interrogé sur mes études, ce qu'il n'avait
jamais fait. Je pensais même qu'il ne s'en était jamais aperçu que je
faisais des études. Et tout à coup, prenant peut-être conscience que
j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme ça, il s'est
mis à me poser plein de questions. Pourquoi le coeur bat-il ? Comment les
médicaments soignent-ils ? Les microbes, à quoi ils ressemblent ? Etc.
J'essayais de répondre le plus honnêtement possible, car les questions
étaient vraiment difficiles. Je me souviens particulièrement d'une d'entre
elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle
ne tombe pas sur nous. Ce n'était pas une question naïve c'était un test
pour savoir si les études servaient vraiment à quelque chose. Alors, avec
tout le respect dont j'ai été capable, j'ai essayé de lui faire
comprendre, comme on le fait avec un enfant et ça me faisait presque
pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il
m'écoutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au
maître ignorant de Jacotot. Un maître, Mongrandpère. Quelques semaines
après, il était mort. Je crois bien ne jamais avoir eu de Magrandmère.
Pour ce qui est de "Mémé Regina", la femme de Jacques (en réalité, Yankel,
mais allez vous faire appeler Yankel juste avant la guerre de 14 et vous
me direz si on vous prend pour un bon français), la mère de mon père, je
n'en ai que de très vagues souvenirs : une vieille dame un peu
impressionnante, toujours aperçue au fond de son appartement sombre et
calfeutré, éternelle réfugiée craintive, ne parlant pas français mais une
drôle de langue gutturale (le yiddish). C'est à peu près tout. Je fais un
effort pour en extirper plus. Tout juste revient un souvenir isolé, dont
j'ai quand même la certitude qu'il est lié à ma grand-mère Regina : la
couleur orange d'une soupe aux légumes. C'est, malgré la profondeur où je
suis allé la chercher, une image étonnamment vive. J'ai un souvenir très
précis de cet orange-là, je le reconnaîtrais entre mille. Je suis toujours
étonné de l'absurde précision de la mémoire. Pourquoi la couleur de cette
soupe aux légumes-là, pourquoi juste une couleur et pas un son ou un
mouvement ? Allez savoir. Elle donne cette soupe à mon père pour qu'il la
rapporte chez nous. Je revois les gestes. En gros plan. Les mains, les
avant-bras, la dentelle et les manchettes. C'est toujours une petite
complication de transporter de la soupe. Je me souviens d'une descente
d'escalier précautionneuse. Je me souviens justement, à cet instant précis
où j'écris ces lignes, d'avoir fait resurgir ce souvenir-là à d'autres
instants de ma vie : toujours, en premier vient la couleur. La couleur
orange de la soupe aux légumes. C'est tout ce qui me reste de ma
grand-mère Regina, la couleur de la soupe aux légumes. Elle est morte
avant que j'aie atteint six ans. Autrement, bien sûr, j'en ai entendu
parler par mes parents. Il y avait eu un gros conflit entre ma mère et
elle. C'est toujours resté un peu mystérieux. Je me demande en quelle
langue elles se sont engueulées. Je pourrais dire que "Mémé Germaine", la
femme de Jean, aurait été Magrandmère si elle avait vécu plus longtemps.
Un cancer l'a emporté avant mes cinq ans. D'elle non plus il ne me reste
que très peu d'images mentales. L'une se confond à peu près certainement
avec une photo où apparaît sa lumineuse beauté. Elle me tient bébé dans
ses bras. Elle sourit, moi aussi. Elle est vraiment très belle, très
jeune. Une autre photo la représente avec sa propre mère, une très belle
vieille femme elle aussi, au port de reine. J'en garde encore une autre
dans mon portefeuille, une photo d'identité sur laquelle elle pose en plan
américain. Elle doit avoir vingt ans tout au plus. Elle a le front haut et
un chignon légèrement défait sur le côté, elle regarde l'objectif bien en
face, son regard est limpide, très intense. Elle porte une grande écharpe
claire sur les épaules. C'est tout à fait l'image qu'on se fait d'une
révolutionnaire russe au coeur pur. Je sais que mes premiers instants lui
doivent presque tout. Ne dit-on pas qu'une femme fait son premier enfant
autant pour sa mère que pour faire un enfant ?. Je me plais à imaginer
qu'elle m'a élevée dans les trois premières années. D'après ma mère, c'est
faux. Tout au plus, ai-je passé chez elle de longues vacances. Je n'en ai,
bien sûr, aucun souvenir, mais je m'obstine à ne pas vouloir croire ma
mère. Un autre souvenir, gravé au burin dans ma mémoire est lié de très
près à ma grand-mère Germaine. Nous sommes dans notre chambre, nous avons
du mal à nous endormir. Ce soir-là notre mère doit rentre d'un voyage
éclair. Nous entendons des bruits de pas dans le couloir. C'est elle !
Nous appelons "Maman ! Maman !" Elle entre dans la chambre avec un rai de
lumière aveuglant. Nous nous serrons contre elle, elle nous serre très
fort dans ses bras. Elle dit "Je vous embrasse très fort de la part de
Mémé Germaine". Ce n'est que bien plus tard, que j'ai compris que ce
soir-là, elle revenait d'Alsace où elle avait assisté sa mère dans ses
derniers moments.
posted by grossmann francis
| 10/2/2002
dimanche
Je retanscris ceci, extrait du Grand Incendie de Londres de
Jacques Roubaud, avant de me coucher : "J'écris ceci pour ceux
que je traîne, sans les prévenir dans ces pages. Et pour quelques autres
que cela pourrait intéresser". Bonne nuit. posted by grossmann francis | 9/29/2002
J'avertis encore une fois : les textes que vous pouvez lire ici
apparaissent dans leur ordre de mise en ligne, suivant la parole de
l'Evangile qui énonce que les premiers seront les derniers. Le
fragment que vous allez lire immédiatement est , en fait, la suite du
suivant (vous me suivez ?)
Pour continuer avec Mongrandpère, et je crois bien que je ne sois pas
près d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que ça a été
l'homme préféré de toute la vie de ma mère. Elle l'a même préféré à moi,
c'est tout dire. Elle était sa fille unique et après la mort imprévue de
ma grand-mère en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouvé seul
et ne s'est pas très bien supporté : il a failli sombrer un peu dans
l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en
mille neuf cent soixante-neuf à quatre-vingt-trois ans, c'était assez
vieux, à l'époque. J'étais déjà en deuxième année de médecine. Un peu
avant sa mort, en dehors du fait qu'il était encore vivant, ce n'était
plus tout à fait le même homme. Je veux dire : Mongrandpère était devenu
vieux et fragile. Ma mère avait ajouté un tabouret à chaque palier de
chacun des trois étages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque
jour de sa dernière principale mission qui était de chercher le pain. Ça
nous faisait drôle et pour ainsi dire triste de le voir diminué comme ça,
mon frère et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait été jeune,
encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Amérique, il
s'était amusé avec des copains à tenir le pari de boire douze demis et de
manger douze œufs durs dans le temps où les douze coups de midi avaient
sonné deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le
croyions qu'il l'avait fait. Mongrandpère avait été une force de la
nature. Je le revois encore, tout petit que j'étais, à la campagne, en
Alsace, remplir d'énormes seaux d'eau à la pompe à bras et les porter au
bout des siens, un dans chaque main, comme ça, sans effort. Le soir, quand
il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait
toujours la bouche mouillée, c'était un peu désagréable mais pas trop, il
nous disait : "Bonsoir, Hamelè !" (Prononcer avec le "h" très aspiré comme
dans Khaled). Ça voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place
favorite, c'était dans la cuisine étroite, derrière la table en Formica.
Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa
chambre. Ma mère, quand ça durait trop longtemps, ne le supportait pas :
elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait défaite, parce
qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il
voulait mourir. Mais comme au fond, il était très gentil, il essayait la
plupart du temps de ne pas inquiéter trop. On le revoyait derrière la
table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adressé la parole.
J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa présence. Nous avons parlé de
choses et d'autres. Il m'a interrogé sur mes études, ce qu'il n'avait
jamais fait. Je pensais même qu'il ne s'en était jamais aperçu que je
faisais des études. Et tout à coup, prenant peut-être conscience que
j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme ça, il s'est
mis à me poser plein de questions. Pourquoi le cœur bat-il ? Comment les
médicaments soignent-ils ? Les microbes, à quoi ils ressemblaient ? Etc.
J’essayais de répondre le plus honnêtement possible, car les questions
étaient vraiment difficiles. Je me souviens particulièrement d'une d'entre
elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle
ne tombe pas sur nous. Ce n'était pas une question naïve c'était un test
pour savoir si les études servaient vraiment à quelque chose. Alors, avec
tout le respect dont j'ai été capable, j'ai essayé de lui faire
comprendre, comme on le fait avec un enfant et ça me faisait presque
pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il
m'écoutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au
maître ignorant de Jacotot. Un maître, Mongrandpère. Quelques semaines
après, il était mort. posted by grossmann francis
| 9/29/2002
samedi
Mon grand-père. Quand je parle de mon grand-père, je parle du
père de ma mère : Jean, dit "pépé Jean". Je le dis une fois pour toutes :
mon grand-père c'est "pépé Jean", pas "pépé Jacques", le père de mon père.
Nous avons tous ce grand-père préféré, quasi-prioritaire que nous appelons
"Mon grand-père", sans prénom qui suit. C'est un prénom à soi tout seul :
Mongrandpère. Donc Mongrandpère me tenait par la main. Nous allions nous
promener. Il tenait aussi mon frère par la main. L'autre main. De l'autre
côté de sa hauteur. Mongrandpère était de haute taille, en dehors d'être
grand. Nous trottinions de part et d'autre d'une tour silencieuse sur le
boulevard Montparnasse. Il avait un grand pardessus bleu marine, un
cache-nez jonquille enroulé deux fois autour du cou bien rangé derrière
les revers du pardessus et un béret sur la tête (nous admirions la
dextérité qu'il avait pour le soulever et de se gratter l'arrière du crâne
de la même main, pas spécialement pour réfléchir, mais plutôt quand il
était fatigué et qu'il disait : "Aïe, aïe"). Nous allions jusqu'au bout du
boulevard, jusqu'à l'ancienne gare, qui existait encore et nous revenions
par la rue Vavin et le jardin du Luxembourg où seulement là nos mains
avaient le droit de quitter les deux pognes qui, jusque-là, les avaient
tenues prisonnières sans rudesse mais avec fermeté. Nous courrions l'un
derrière l'autre ou jouions à chat. Nous faisions aussi les funambules sur
les arceaux qui bordaient les pelouses. Lui ne nous lâchait pas des yeux
et puis il reprenait nos mains, pas question d'acheter une sucrerie au
kiosque, et nous rentrions par la rue Auguste Comte, nous montions les
trois étages, nous en courant, lui posément, derrière nous et nous
arrivions chez notre mère, mission accomplie. Il s?asseyait dans la
cuisine, soulevait son béret et disait : "Aïe, Aïe". Après quoi nous
allions goûter dans notre chambre. Mongrandpère avait séjourné dix-sept
ans en Amérique quand il était jeune. C'était le spécialiste de la fessée
américaine. Il ne nous en a jamais donné, mais c'était un spécialiste,
vous pouvez me croire. Mongrandpère disait qu'il avait rencontré Buffalo
bill en Amérique et Charlie Chaplin quand il faisait la manche dans les
cafés, en Angleterre (il disait bien Charlie Chaplin et pas Charlot). Au
fil des ans, notre croyance indéfectible aux fessées et aux histoires de
Mongrandpère a lentement mais sûrement décliné. Passe encore pour Bill
Cody (dit Buffalo Bill) parce qu'il s'était produit dans les cirques
jusque dans les années mille neuf cent dix-sept (je l'ai vérifié dans une
encyclopédie) et que Mongrandpère a très bien pu assister à l'un de ses
fameux spectacles équestres, pourquoi pas. Mais je ne crois pas qu'il ait
rencontré Charlie Chaplin faisant la manche à la terrasse des cafés de
Londres parce que Mongrandpère est arrivé à Londres alors que Charlie
Chaplin était déjà parti en Amérique (ça aussi je l'ai vérifié) mais que
surtout Charlie Chaplin n'a jamais eu besoin de faire la manche dans les
cafés de sa vie. Mongrandpère ne parlait aucune langue. C'est pour ça
qu'il était taciturne. Quand je dis aucune langue, j'exagère à peine : Il
parlait alsacien, c'était sa langue maternelle, mais à Paris, à cette
époque, je ne connaissais que ma mère qui parlait alsacien et ça ne
faisait pas vraiment beaucoup d'interlocuteurs. Il avait appris
l'américain, forcément, en dix-sept ans, en Amérique, mais ne le parlait
pas parfaitement et à Paris non plus on ne parlait pas beaucoup américain
à l'époque ; La langue qu'il parlait le moins bien c'était le français,
par manque d'interlocuteurs français en Amérique et en Alsace. Donc on
pouvait dire qu'il ne parlait presque aucune langue. En Amérique, il avait
été ouvrier boulanger à l'hôtel Waldorf Astoria de Park avenue à New York
(je n'ai pas pu vérifier parce que le concierge du Waldorf Astoria, un
jeune homme très poli et charmant m'a déclaré que l'hôtel avait été
entièrement détruit par un incendie avec toutes ses archives dans les
années vingt). Il l'est resté les dix-sept ans qu'il est resté là-bas,
boulanger, et quand son père lui a écrit de rentrer tout de suite pour se
marier (il avait quarante ans), il est rentré par le premier bateau et on
peut dire que ça a été à l'origine de la naissance de ma mère. Revenu en
Alsace et marié, il s'est installé à son compte et a ouvert une petite
usine de pain azyme (sous le contrôle du grand rabbinat de France et tout
le toutim) qui a marché jusqu'à la guerre. C'était vers les années mille
neuf cent vingt-cinq, au siècle dernier, lui il est né encore un siècle en
arrière, en mille huit cent quatre vingt cinq.
posted by grossmann francis | 9/28/2002
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