CISCOBLOG
LE SITE D'UN GRAPHOMANE IMPENITENT ET INTERMITTENT


dimanche  

Je vous ramène ce site , prometteur, j'espère qu'il va se developper, d'une promenade tardive sur la toile, bonne nuit...

posted by grossmann francis | 12/1/2002


mardi  

22 rue du Président Wilson, Gentilly, Val de Marne, France, 26 novembre 2002, 11 heures du matin
Incroyable mais vrai. J'habite exactement là. On voit un bout de l'immeuble à gauche. C'est par ces matin de novembre où la couleur du ciel est conforme à la mélancolie. Nous sommes à vingt mètres de Paris. Aucune banlieue au monde ne peut tenir aussi bien lieu de banlieue.

posted by grossmann francis | 11/26/2002


lundi  

Ce qui va suivre est un extrait de la "tentative d'épuisement de la partie du boulevard Saint Michel comprise entre les numéros soixante treize et cent quarante cinq, côté impair uniquement" que vous pouvez lire dans son intégralité en cliquant soit là, soit en LCD.

La quinine, ah...Si on file la métaphore physiologique, cette vielle catachrèse qui utilise la circulation sanguine, comparant la ville à un corps gorgé de sang, véhicule de tous les bienfaits pour ses habitants, si donc on convient de donner à notre boulevard préféré l'appellation d'artère, alors la Place Louis Marin en serait comme un anévrysme voire, un angiome, puisque, pour toujours filer la métaphore, la région se trouve fortement vascularisée : C'est le point de confluence, sur le trajet de notre boulevard, de la rue de l'Abbé de l'Epée, qui vient de l'Est, bien perpendiculairement, de la rue Henri Barbusse, qui vient du Sud, comme à rebours, beaucoup plus parallèlement, qui remonte le cours du boulevard sur un trajet de trois cent mètres, délimitant sur sa rive Est, celle qui nous intéresse, non pas un pâté de maison, un block, comme on dit à New York, mais une ligne, une file de maisons, un contre quai, comme à Honfleur ou à Sauzon ( Belle Île en Mer), de la rue Auguste Comte, qui déboule de l'Ouest, partie de la rue d'Assas et vient heurter la place de plein fouet, y perdant son nom, du coup, en la traversant, puisque de l'autre côté, de philosophe et positiviste qu'elle était jusque là elle devient ecclésiastique et protectrice des sourds et muets. Mais, je l'ai déjà dit, nous n'appelions pas cette place la place Louis Marin, d'ailleurs, je ne sais pas si elle portait un nom avant la mort du Marin en question (survenue, comme nous l'avons lu quelques quinze pages plus haut sur une plaque commémorative, en 1960, donc largement après mes dix ans), nous l'appelions la place de « la Quinine ». Chacun sait que la quinine, extraite de l'écorce du quinquina est souveraine contre les accès palustres. Mais je dois avouer que « la Quinine », pour moi, est tout autre chose qu'un vulgaire alcaloïde : « la Quinine », c'est comme « la belle Otero » ou « la Fornarina » ou encore « la Claudia Cardinale ».la quinine au crepuscule, la quinine sous toutes ses coutures Car « La Quinine » est une femme. Une superbe femme de marbre allongée sur un piédestal en marbre de trois mètres de haut. Elle est toute nue. Un linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu'elle est malade, mais bien belle tout de même, puisque à cause de sa maladie ou plutôt grâce à elle, en proie à une horrible migraine, elle a oublié d'enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu'elle a vraiment mal au crâne, et autre chose à penser que de couvrir sa nudité, elle renverse la tête en arrière, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se tient le front d'un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que l'autre bras, accoudé sur le socle, permet à son buste, ainsi légèrement relevé, de faire la symétrie avec ses jambes a demi fléchies. « La quinine », allégorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les allégories sont toujours de femmes nues, a toujours été pour nous comme une balise, un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon goûter n'étaient plus très loin (de même, le Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous a servi longtemps à marquer l'entrée de notre territoire, le dimanche soir, après les embouteillages sur l'autoroute du Sud qu'on appelait pas encore l'autoroute A6.) « La Quinine », donc, qui a nourri certaines de mes rêveries érotiques au début des années soixante, s'alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d'un parallélépipède dressé qui fait aussi office de fontaine double, l'eau s'écoulant par deux robinets à la forme des serpents entremêlés du caducée situées sur chacune des faces étroites du grand bloc de marbre blanc, surmontées l'une et l'autre des profils en bronze de chacun des deux inventeurs du médicament antipaludéen, Caventou et Le Pelletier ( Professeurs à l'Ecole de Pharmacie, 1795 -1877 et 1798 -1842). Malgré le fait que l'eau était - et est toujours - recueillie dans deux petits bassins minables, toujours plus ou moins obstrués de divers détritus, peaux de bananes ou sacs en plastiques, et en dépit de leur sens de l'hygiène réputé aigu, nous y avons toujours vu des touristes scandinaves, allemandes ou américaines s'y rafraîchir le visage avant d'aller rendre leur vélo de location hollandais au marchand de cycles un peu plus haut sur le boulevard et même étancher leur soif. cela nous donnait délicieusement à imaginer qu'on aurait pu bientôt les retrouver elles-mêmes, dans leurs chambrettes de la cité universitaire, toutes nues sur leurs lits, se tenant le front en proie aux affres de la maladie tropicale que « la Quinine », contagieuse comme elle était, n'aurait pas manqué de leur refiler par le truchement des sournois serpents qui lui servaient, sous prétexte de fontaines, à évacuer les miasmes dont elle était infestée (jamais n'avons nous osé nous- mêmes y tremper le bout de nos lèvres, même assoiffés par nos courses les plus folles.) Sur la face la plus large du socle, on peut lire ces nobles lignes : « L'an 1820, les pharmaciens Pelletier et Caventou firent la découverte de la quinine. Par leur précieuse découverte, par leur désintéressement, ils ont mérité le titre de bienfaiteurs de l'humanité. » encore et toujours la QuininePour savoir qui est l'auteur de cet inoubliable monument, il faut faire au moins deux fois le tour de l'édifice. On finit par dénicher une signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle : Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit à la vérité de dire qu'au moment où j'écris ces lignes, l'érotisme un peu pervers et kitsch de notre belle malade vient d'être encore aggravé du fait de la pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d'un soutien gorge peint en blanc à même ses seins marmoréens, la transformant pour un peu en une vulgaire et valétudinaire preneuse de bain de soleil ou même en bonne soeur de films pornos softs. Honte à lui.



posted by grossmann francis | 11/25/2002
 

J'ai vu ça dans "Le Monde" aujourd'hui. C'est très beau.

posted by grossmann francis | 11/25/2002


dimanche  

Au louvre, le 16 novembre 2002Voici mon copain Franklin et ma copine Agnès devant mon tableau préféré, dans la grande galerie du Louvre, par un après midi lumineux de novembre. Je sais, le mot "lumineux" ne "va" pas avec "novembre". Mais c'était pourtant ainsi cet après midi là : la lumière était partout dans le ciel, sur les pierres, à la surface de la Seine; dans la cour Marly et la cour Puget, elle inondait de tendresse et faisait palpiter les coeurs. Ce furent quelques heures magiques. Que la petite flamme de ce souvenir ne s'éteigne jamais.

posted by grossmann francis | 11/24/2002


jeudi  

Tout le monde connaît ces curiosités graphiques, ces images impossibles de rivières remontant leurs propres cours, d'escaliers qui se descendent en montant, de mains qui se dessinnent l'une l'autre, de vols de canards qui se transforment en champs de blés dont M. C. Escher s'est fait l'inégalable orfèvre. Phrase impossible (et doublement, si j'ose dire, impossible) : Aujourd'hui, je n'ai pas pensé à toi.

posted by grossmann francis | 11/21/2002
 

Je me souviens du capitaine Troy.

posted by grossmann francis | 11/21/2002


mardi  

je suis complètement abasourdi par ce qu'on peut lire ces jours-ci dans la presse (cf par exemple "le Monde" daté du 19 novembre) sur la prolifération des fausses plaques commémoratives dans Paris. La fameuse plaque dont je parlais sur cet écran il ya un peu moins de six mois ("Ici, le 17 avril 1967, il ne s'est rien passé", posée rue du Banquier) ne serait donc pas unique ? Tout un monde s'écroule ! Tout ceci serait donc l'oeuvre d'un gang oulipien organisé et non celui d'un hurluberlu poète et furtif ? Ah, ma brave dame, la poésie fout le camp ! Afin, donc, de respecter la vérité historisque et tout le toutim je suis dans l'obligation de vous envoyer vers à cette enquête tout à fait sérieuse dégottée sur la toile pas plus tard que ce soir. Si, par le plus grand des hasards, vous avez manqué l'épisode "rue du Banquier" sur ce site, et bien que vous soyez un très mauvais élève (ou alors peut-être n'étiez pas encore né, et, là, vous êtes obligatoirement excusés), je veux bien vous diriger sur les archives de juin 2002 (voir au 15 dudit mois, un samedi) de Ciscoblog.

posted by grossmann francis | 11/19/2002


samedi  

La toute première image que j'ai de la psychiatrie date de fin octobre 1968. La fièvre des évènements était quelque peu retombée. Nous avions passé nos examens en septembre. Pour éviter tout remous, on avait demandé aux profs de recevoir tout le monde. Les oraux avaient été incroyablement faciles. Des examinateurs, réputés de vraies peaux de vache, qui, lors des célèbres "colles des agrégés" d'avant mai vous retournaient sadiquement sur le gril et vous trouvaient toujours une question à laquelle il était impossible de répondre, comme la description détaillée des insertions sur l'os pisiforme par exemple, et vous recalaient en vous traitant de pure nullité, se mettait soudain à vous poser des questions dont on trouvait la réponse dans les manuels de science naturelle des élèves de sixième. Nous n'osions pas y croire. Nous ne reconnaissions plus, dans ces examinateurs bienveillants et pleins d'encouragements, appliquant cyniquement les consignes, les maîtres hautains et méprisants qui avaient semé la terreur les deux premières années. Nous répondions des évidences du bout des lèvres, persuadés qu'on nous tendait un piège et que nous allions chuter à la question suivante, qui ne venait pas car nous étions déjà déclarés reçus, incrédules. La grande victoire de mai, en médecine, avait été "l'externat pour tous", c'est-à-dire le droit à une formation pratique pour tous, ce qui, avant Mai 1968, n'avait jamais été évident. Jusque-là, on pouvait passer avec succès tous ses examens, devenir médecin, sans avoir jamais examiné vraiment un seul malade, et avoir été formé uniquement dans les livres (Mai 68 a été la vraie fin des médecins de Molière). Il y avait donc les bons médecins, ceux qui avaient le potentiel pour devenir professeurs, et qui avaient passé les concours, l'externat et l'internat ( "L'externe est debout quand l'interne est couché": c'est le moyen mnémotechnique pour se souvenir de la position des ligaments du genou) et qui pouvaient s'exercer sur de vrais patients, sous la tutelle de leurs aînés, et les mauvais médecins qu'on lançait dans la carrière, sans aucune expérience, tout juste bon à soigner les rhumes et les cors aux pieds, mais qui se formaient tout de même sur le tas, permis d'exercer en poche, avec la terreur perpétuelle, directement liée au sadisme de leurs maîtres, de tuer leurs premiers patients. Il y avait réellement une aristocratie et une plèbe médicale. On doit à Mai 68 d'avoir tenté et à peu près réussi à niveler tout cela. Il avait donc fallu considérablement augmenter les postes d'externes (on ne disait plus externes, qui était un titre, le premier échelon de l'aristocratie, mais "étudiants hospitaliers"). Les grands CHU, les grandes facs, ont donc été obligées de passer des conventions avec tout un tas d'hôpitaux considérés jusque là comme de seconde zone qu'on appelait aussi "périphériques" et qui n'avait jamais bénéficié de la moindre considération universitaire. L'hôpital de Corbeil-Essonnes était un de ces vieux hospices, crée à la fin du XIXème siècle, grâce aux dons de deux industriels, les frères Galiganni. Il dressait ses sinistres bâtisses sur une colline qui surplombait la Seine, un peu en dehors de la ville, qui vivait de ses minoteries (les grands moulins de Corbeil), de ses papeteries (D'arblay), de ses imprimeries (Héliogravure) et de son port fluvial, et dont l'histoire avait été faite par les grands patrons paternalistes et les luttes ouvrières. De Corbeil, je n'avais, moi, que le souvenir d'une ville grise et quelconque, traversée par la nationale sept que chantait Charles Trenet et que nous empruntions, entassés dans la 203 familiale, au milieu des embouteillages des départs en vacances vers le midi, bien avant la construction de l'autoroute du Sud.

On nous avait donc réuni dans cette vielle salle de la Salpetrière, trop petite et rapidement enfumée. On avait tiré une lettre au sort : le "h" était sorti. j'étais donc parmi les derniers à choisir. Il ne restait plus aucun poste dans les services parisiens. Je choisis donc, sans aucun enthousiasme, la neurologie à Corbeil, plutôt que la gériatrie à Monfermeil ou la rééducation fonctionnelle à Juvisy, et me préparait à un triste exil au bout des lignes de trains de banlieue qui ne s'appelaient pas encore des RER. Je me souviens de mon arrivée à l'hôpital de Corbeil par un matin d'octobre froid et brumeux. Je suis allé me présenter à l'administration ou je rencontrai une sorte d'adjudant tout à fait antipathique qui m'envoya sans le moindre mot de bienvenue chercher une blouse à la lingerie parce que j'étais déjà en retard. l'hôpital était une sorte de chaos architectural : il y avait les bâtiments originels, autour de la cour d'honneur, en briques, façon caserne, avec des hauteurs de plafonds démesurées et des escaliers trop sonores, avec les services de "médecine homme" et "médecine femme", de part et d'autre du bâtiment administratif, la chirurgie et la maternité, derrière, autour d'un cour sombre, sous le mur d'enceinte, rien que des salles communes de trente lits au moins et même dans les combles glaciales en hiver et surchauffées en été, le sinistre service Jauzon où officiaient encore les dernières religieuses en cornette, et il y avait les extensions, les rajouts bétonnés, dépareillés et anarchiques rendus nécessaires au fil des années par une augmentation pas du tout maîtrisée de l'activité. Ainsi la lingerie se trouvait, pas très loin de la cuisine, elle-même hideux appendice de béton, au bout d'un dédale de couloirs, d'escaliers et de portes mal ajustées. J'y reçus une blouse aux manches courtes, trop longue et sans formes, un manteau réglementaire en gros drap bleu marine et un jeu de ces tabliers qui nous faisaient ressembler à des apprentis bouchers. j'enfilai cet accoutrement, mettait mon stéthoscope en écharpe, pour être sûr de ne pas être confondu avec un brancardier, et me hâtai vers la neurologie où la visite avait certainement déjà commencé. Je traversai à nouveau la cour d'honneur toujours aussi déserte et triste, descendis quelques marches, longeait le bâtiment de pneumologie, qu'on appelait LBH, je ne sais plus pourquoi, peut-être étaient-ce les initiales d'une célébrité de la spécialité, et qui était, quant à lui, d'une réelle beauté, avec ses grandes verrières orientées vers le levant, autrefois dédiées aux chaises longues des tuberculeux (c'est celui qui, vingt-cinq ans plus tard, légèrement remanié et repeint, deviendra le service d'hospitalisation psychiatrique que nous avions tant combattu.) Ce qui faisait office de vague parc disparaissait sous un brouillard opaque que l'humidité du fleuve tout proche entretenait. Je distinguais au loin deux baraquements sinistres qui se faisaient face. Jamais on ne se serait cru dans un hôpital. Je m'approchai, le coeur commençant à me remonter dans la gorge, de ce qui ressemblait plutôt à un Stalag ou un Lager. L'un des baraquements était le Chalet, et l'autre la Neuro. La Neuro n'avait de neurologique que le nom, c'était en fait un service dit de "moyen séjour", dirigé certes par un neurologue, le docteur M*-M*, mais qui en fait était l'annexe de la maison de retraite, avec des petits vieux encore plus mal en point ou au bord de la mort. Je poussai la porte et pénétrai dans un hall qui donnait sur deux immenses salles communes, l'une d'hommes et l'autre de femmes. une chaleur moite, chargée de miasmes me sauta au visage et une odeur de merde et de soupe mélangées, que jamais je n'oublierai, m'emplit les narines, odeur dont inexplicablement j'ai encore la nostalgie comme celle de mes vingt ans à tout jamais enfuis.

La visite avait déjà parcouru et quitté la Neuro, je courus la rattraper au Chalet qui était aussi dirigé par le même chef de service, M*-M*. Il avait connu son heure de gloire autrefois, disait-on, en terminant premier de l'internat de Paris. Le fait qu'il ait échoué à Corbeil, petit hôpital de banlieue perdue, était d'ailleurs suspect, par définition. J'appris plus tard qu'il souffrait de psychose maniaco-dépressive qui frappe sans distinction de classe ni de race et qui avait gâché une carrière promise à de plus hauts sommets. En attendant il faisait la visite au Chalet. Seul maître à bord après dieu. Il " faisait la visite ", comme les grands patrons dans les services parisiens, avec une évidente nostalgie, obligeant tout le service à le suivre, un peu comme Robinson Crusoë sur son île quand il force Vendredi à mimer la relève de la garde, avec la certitude qu'en maintenant coûte que coûte la forme du cérémonial il retrouverait un jour la vieille Albion. C'était un homme de la quarantaine, imposant, le visage sanguin orné d'un bouc couleur de corbeau, engoncé dans un sarrau et un tablier blanc. Il ressemblait, lui, plus à un sapeur qu'à un commis boucher, un peu à cause de la barbe. Une autre "victoire" de mai 68 avait été la séparation de la neurologie et de la psychiatrie en tant que spécialités médicales distinctes. Mais, à cette époque la plupart des neurologues étaient encore neuropsychiatres et soignaient indifféremment les syndromes cérébelleux, les maladies de Parkinson, les polynévrites alcooliques, les sciatiques, les mélancolies stuporeuses, les troubles du caractère et les bouffées délirantes aiguës. Au Chalet, horrible baraquement préfabriqué, il y avait les fameuses " cellules " dont Bonnafé parlera plus tard après les avoir glorieusement abolies. Mais personne ne savait encore que Bonnafé allait jeter son dévolu sur Corbeil pour y mettre en pratique ses idées sur la psychiatrie de secteur. C'était encore trois ans avant. Je rejoignis aussi discrètement que possible la maigre file de blouses blanches qui suivait le patron dans un couloir nu sur lequel donnait six lourdes portes qu'on ouvrait une à une en tirant un gros loquet après avoir jeté un coup d'oeil à travers le judas. Trois ou quatre étaient occupées par les prises de la nuit. M*-M*, formé à l'école de la neurologie française, faisait la leçon, dans la grande tradition des présentations de malades, à un auditoire indifférent et mal réveillé, en traquant les signes de la folie des pauvres bougres enfermés là, qui n'avaient pratiquement aucune chance de s'en tirer et allaient inévitablement se retrouver envoyés, pour ne pas dire déportés, à cent cinquante kilomètres de là, à l'hôpital psychiatrique de Clermont de l'Oise (Le centre psychothérapique Barthélemy Durand, à Etampes, dernier des hôpitaux-villages construits n'ouvrira qu' en 1971, deux ans plus tard.) Je m'en souviens comme si c'était hier. Les cellules étaient nues et leurs occupants en pyjamas réglementaires. Il n'y avait ni eau ni commodités hormis un seau à couvercle. On s'engouffrait dans la cellule, le " malade " se levait de son grabat impressionné par le nombre et le décorum. Le chef de service, procédait immédiatement à son interrogatoire avec une politesse convenue. Il lui demandait pourquoi il était là, le laissait à peine répondre et lui demandait alors, à brûle pourpoint, s'il entendait des voix ou s'il était triste, ou encore s'il buvait depuis longtemps, c'était selon. Cela dépendait de son allure. De toute façon, on trouvait toujours un signe pathognomonique. Syphilis, alcoolisme, dégénérescence, hérédité. Et on ressortait, on refermait la porte, le patron faisait un bref commentaire, donnait ses ordres et on passait à la cellule suivante. C'était il y a juste un peu plus de trente ans, c'était hier. Je me souviens d'un homme déjà âgé dans la dernière cellule, debout au garde à vous, grand, dépassant le patron d'une tête, les yeux fixés au plafond, la tête rejetée en arrière, agité d'un tremblement de tout le corps. Le patron lui demande si c'est de froid. L'autre répond : " non, c'est de joie, c'est de joie ". Il a l'accent alsacien, il prononce " c'est te choie ". Il me fait penser à Mongrandpère, avec sa grande taille et son accent, et j'ai les larmes qui me montent aux yeux. Je revois Mongrandpère attaché à son lit, se débattant, agité, perdu, confus après un accident vasculaire cérébral, me demandant de le ramener à la maison en alsacien, m'engueulant de ne pas le faire en français et moi qui pleure de ne pas le faire dans une salle commune de l'Hôtel Dieu avant que je m'enfuie, épouvanté. C'était cette année là, il est mort, apaisé, après son retour à la maison, quelques semaines plus tard. La visite est terminée. Je me retrouve à l'air libre. Le brouillard s'est un peu déchiré, il y a des lambeaux de ciel bleu. Je respire. Quelques jours plus tard, un camarade me demande de changer avec la chirurgie. Je saute sur l'occasion pour fuir le Chalet et les cellules. Je continuerai le semestre dans les salles d'op à tenir les écarteurs, penché sur les entrailles des blessés de l'autoroute du Sud.

Mais ma vraie première rencontre avec la psychiatrie a lieu trois ans plus tard. Cette fois ci, j'avais pu choisir mon lieu de stage, quel que fut la lettre tirée au sort, car déjà à l'époque, la psychiatrie ne s'arrachait pas. L'hôpital de Moisselles était pratiquement la seule entreprise de cette petite ville située loin au Nord de Sarcelles, et à l'Ouest de Montmorency, à l'endroit incertain où la banlieue s'effiloche dans la campagne, avec cet étrange assemblage de cités, de champs de blé ou de colza et d'usines de produits chimiques. C'était un hôpital pavillonnaire classique, avec cours et galeries. La circulaire de mille neuf cent soixante sur la mixité, édictée dix ans plus tôt, n'avait pas atteint cette banlieue reculée : Moisselles étaient un hôpital de femmes, uniquement. A vrai dire, à cette époque peu d'hôpitaux psychiatriques étaient mixtes, même plus près de Paris. Je me souviens par exemple de Maison Blanche pour les femmes et de Ville Evrard pour les hommes. En revanche, Barthélemy Durand à Etampes, qui venait d'être construit, et Becheville aux Mureaux, encore plus récent, ont été mixtes d'emblée. J'allais à Moisselles en voiture. Il fallait, depuis le quartier latin, traverser tout Paris pour rejoindre la porte de la Chapelle et l'autoroute du Nord. Je me souviens du franchissement du Pont au Change à l'aube par les beaux jours d'hiver, le chatoiement du soleil sur la blancheur bleutée du givre qui recouvre tout, la Seine, les quais et l'enfilade des ponts : un enchantement. Sur le parking à Moisselles, en sortant de mon Ami 6 jaune pâle, je distingue une silhouette errant parmi les voitures garées. C'est Guiguitte. Elle est grise des pieds à la tête. Elle porte une blouse terne comme ses cheveux raides et son regard délavé. Elle a l'air toujours effrayé et perplexe, elle fait mine de s'avancer vers vous tout en gardant un périmètre de sécurité. On ne peut pas vraiment l'approcher. c'est la sentinelle de Moisselles. Elle est toujours là, muette, plus personne ne connaît son histoire qui se confond avec le temps figé de l'asile. Elle paraît soixante ans, mais elle en a peut-être beaucoup moins. Elle est maigre, cagneuse de partout, les jambes toujours nues avec des chaussettes qui godaillent. Elle se tient de profil, courbée en avant, les mains jointes sur les genoux fléchis, le visage tourné vers vous et le regard vide. Chaque matin, sur le parking, à l'arrivée des voitures, elle fait mine de s'avancer vers chacun, comme pour un accueil rejetant et dès qu'on s'approche, elle bat en retraite, elle a ses cachettes. Depuis longtemps, elle ne parle qu'une langue qui n'appartient qu'à elle, faite de sons gutturaux, et que seuls les plus anciens soignants de Moisselles savent traduire. Guiguitte, c'est peut-être le diminutif de Marguerite. Peu après, au bar, qui est à la fois un vrai bar et le centre socioculturel de l'hôpital et où se retrouvent soignants et soignés pour les assemblées générales ou les fêtes, je suis soumis à une sorte de rite initiatique : la rencontre avec Kiki. Ce prénom-là est aussi un diminutif, celui de Christine, peut-être, qui s'est perdu dans la nuit des temps. Kiki est l'autre patiente emblématique de Moisselles. Elle est l'exact opposée de Guiguitte. Elle a autour de vingt ans. Elle a les cheveux blonds comme les blés, elle pèse cent vingt ou cent trente kilos, elle ne sait pas parler. Elle est toujours nue et rose sous une chemise blanche, une camisole devrait-on dire, si nous n'étions pas dans un asile, elle ne peut conserver sur elle aucun autre vêtement, pas même un pull au plus dur de l'hiver. Elle est toujours en nage, échevelée, couverte de taches indéfinissables. Dès qu'elle vous voit, elle court vers vous et vous agrippe, vous enserre de ses énormes bras, vous étouffe sous ses gros seins et vous donne des baisers baveux tout en vous tirant les cheveux. Une grande partie de vos efforts de la journée tend à éviter les démonstrations d'affection de Kiki qui tournent souvent à l'accès de colère. Mais, en ce premier matin, je ne peux me dérober. Je viens de commander un café et me suis installé sur un tabouret en regardant partout autour de moi. il y a des tables avec des consommateurs, comme dans n'importe quel café. Certains sont des soignants, d'autres les patientes. On m'a présenté comme le nouvel externe. L'accueil a été simple et chaleureux. Tous les nouveaux arrivants viennent me serrer la main, certaines me demandent une cigarette ("vous êtes un nouveau médecin ?" -"Non, je suis le nouvel externe, je m'appelle Francis" - "Bonjour, moi c'est une telle, etc.") Une furie fait irruption. C'est Kiki. Elle se rue vers moi, grimpe sur le tabouret le plus proche du mien et se met à me tripoter partout. On me présente : "C'est Kiki. Dis bonjour à l'externe, Kiki". Elle a déjà la main dans mon pantalon, je ne sais pas si je dois me défendre ou subir avec le sourire. On me rassure : "Elle est toujours comme ça, surtout avec les nouveaux." Ah, bon. Me voilà rassuré. Son autre main est agrippée à une touffe de mes cheveux. J'ai le plus grand mal à la faire lâcher et à me dégager. Avec le sourire, donc. J'ai le sentiment que la scène a été attentivement observée. Ai-je passé le test avec succès ? Kiki engloutit une tasse de lait brûlant et quitte le bar en se ruant derrière une infirmière. Moi, je me sens bien, là. Il fait bon, Il y a une odeur de café au lait. il règne maintenant un grand calme une solidarité bienveillante. On me fait des sourires, il y a des bruit de vaisselle et de voix tranquilles. Je sais que je vais rester longtemps à Moisselles. En me souvenant de ces instants je pense à une phrase de Maurice Béreau, des années plus tard lors de nos conversations sur l'accueil : "Quand je suis au milieu des autistes, je ne bouge plus. Je ne veux pas les déranger, au contraire. J'ai envie de me figer dans un calme absolu et définitif, comme eux. C'est comme une paralysie irrépressible et reposante. Une envie de ne plus rien faire du tout. Ca te change la perception du monde."

posted by grossmann francis | 11/16/2002


vendredi  

Ce soir, juste cette phrase (plus celle du deuxième paragraphe, forcément) : « Dans cette phrase le mot dans apparaît deux fois, le mot cette apparaît deux fois, le mot phrase apparaît deux fois, le mot le apparaît treize fois, le mot mot apparaît treize fois, le mot apparaît apparaît treize fois, le mot fois apparaît treize fois, le mot treize apparaît cinq fois, le mot cinq apparaît deux fois, le mot deux apparaît sept fois, le mot sept apparaît deux fois et le mot et apparaît deux fois. »

Vous pouvez trouver tout un tas d'autres exemples d'"écriture amusante" (j'écris "écriture amusante" comme on disait, au début du siècle dernier "physique amusante". Souvenez vous ! ces petits tours de magie avec des verres d'eau, des pièces de monnaie, des allumettes etc.) sur le site : http://www.cetteadressecomportecinquantesignes.com

posted by grossmann francis | 11/15/2002
 

Ce soir, et ne me demandez pas comment ("ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur") j'ai trouvé çà. Oui, vous avez bien vu. Ne pensez-vous pas que cela est étonnant, voire incroyable ? Saviez vous qu'un tel film était sorti, ou allait sortir, ou même qu'il était possible ? Vous n'en revenez pas. Moi non plus. Ca réconcilierait presque avec les américains, non ? Ou bien ça achèverait de nous les rendre insupportables ? Pas de réponse, pour ma part, à cette angoissante et culturellement exceptionnelle question. Bonne nuit !

P.S. Comment trouvez vous ces petits dessins animés sans prétention ?


Mon père a toujours fait plus jeune que son âge. Du plus loin que je m'en souvienne, cette particularité lui a toujours valu une petite admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fierté de ma mère, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me souviens des commentaires élogieux de l'entourage ou des exclamations de surprise quand il annonçait, après l'avoir faite deviner longuement, sa date de naissance. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi un peu des retombées de cette petite gloire avec une fierté touchante mais largement usurpée. Cela a duré très longtemps jusqu'à ce qu'il atteigne un âge très avancé, au de-là de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il ne soit en aucune manière atteint des infirmités fréquentes liées au grand âge (il n'est pas sourd, il y voit très bien, il se déplace sans difficultés, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard, inéluctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est très vieille. Bref, à Quatre vingt-huit ans son âge l'a rattrapé. Je n'ai pas hérité de ce don. Je fais mon âge, sans plus, mais je fais mon âge. Mon frère en a hérité, lui. Je me rappelle que jusqu'à trente ans, on lui donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La dernière fois que je l'ai vu, il y a un an, il avait donc quarante-huit ans, tout avait changé : j'avais toujours eu le sentiment que j'étais l'aîné des deux, non pas parce qu'il y avait une différence d'âge effective (nous avons dix-sept mois d'écart) mais parce son apparence était véritablement celle d'un homme très jeune. Et là, subitement j'ai eu conscience (était-ce dû au fait que nous ne nous étions pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face à une personne de mon âge, qui aurait même pu paraître plus vieille que moi. J'ai eu la révélation que l'âge avait rattrapé mon frère, et que mon frère m'avait rattrapé. Etrangement, notre brouille n'en pèse que plus encore. Mais je veux en revenir à l'apparente jeunesse de mon père, car je lui dois la première grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son âge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir à justifier une différence d'âge qui peut-être gênait ma mère ou une quelconque grand-mère, dans une image idéale d'harmonie conjugale qui n'existait pas, à ce niveau-là, au moins. Mensonge bénin, faute vénale, mais en était-ce seulement une à leurs yeux ? Bref, quand nous étions petits, la version officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre mère. Un jour, quand j'eus atteint les dix ans, la révélation de son âge véritable, qu'il fit sans trop y penser, comme on met fin à une plaisanterie un peu longue ou à un petit mensonge de convenance sans importance, au détour de la fin de repas de midi, avant de retourner à l'école, me plongea dans un désarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par l'idée que j'allais le perdre, qu'il allait bientôt mourir. Dix ans de plus ! Ils nous avaient trompés sur un temps qui représentait toute la durée de ma propre vie, une éternité ! Notre père, que nous croyions jeune et éternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple harmonieux, à laquelle ils nous avaient montré qu'ils tenaient tant, vacillait justement elle-même tout entière, par la chute du détail absurde qu'ils avaient rajouté pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux. Ils nous prirent tour à tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essayé, mon frère et moi, de considérer sans y arriver que notre père n'était pas un vieillard près de la mort. Je n'arrivais plus à l'embrasser sans que l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, à la fin du baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme ça, uniquement parce qu'une jeune femme n'est pas faite pour un vieil homme. Et puis ils sont restés ensemble, nous nous sommes mis à percevoir leurs dysharmonies. Les enfants savent que les pères sont mortels. Mais le terme de l'existence des parents est rejeté en principe dans un avenir suffisamment irreprésentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il était un mensonge, avait brouillé nos repères temporels mal assurés et rendu palpable la mortalité des adultes et des couples. Ce qui était probablement l'inverse de ce qui l'avait motivé. Nous en voulûmes à notre père assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-même assez pour nous représenter le moment de la mort de manière suffisamment rationnelle. Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement pour lui !

posted by grossmann francis | 11/15/2002


samedi  

Ce soir je suis tombé par là. Si, comme moi, vous êtes un fan des bandes sons de J.L. Godard je vous recommande de cliquer. En plus, c'est un très beau site qui envoie sur pleins d'endroits tous plus envoûtants les uns que les autres. Par exemple, celui-ci. Bonne ballade (je suppose qu'une connexion rapide est plutôt recommandée...)

posted by grossmann francis | 11/9/2002
 

le même jour, toujours dans les embouteillages,au crépuscule, avant la garde La nationale sept prend des allures de Highway. C'est le soir, au crépuscule. Il y a comme une sorte de magie dans l'air. Au milieu des embouteillages et de toute ma mélancolie, j'ai le sentiment étrange et exaltant qu'il suffit d'appuyer sur le bouton de mon vieil Espio Pentax pour en voler quelques bribes. Il y a d'autres clichés, par exemple celui-ci ou celui-là : la beauté dure dix minutes par jour.

posted by grossmann francis | 11/9/2002


vendredi  

Nationale 7, un soir d'octobreCe n'est pas l'amérique. C'est juste la nationale 7 à hauteur d'Athis Mons, un soir où je roule vers l'hôpital d'Evry.

posted by grossmann francis | 11/8/2002


mercredi  

Ce soir, j'ai erré parmi les ruelles sombres d'une ville imaginaire, et je me suis perdu par ici . C'est bizarre, envoûtant. On peut ne pas aimer.

posted by grossmann francis | 11/6/2002
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