vendredi
 posted by grossmann francis | 1/3/2003
mardi
On voudrait en faire la photo, on n'y parviendrait pas, même avec
l'appareil le plus sophistiqué. Pas même un dessin. Encore moins une
peinture. Ce que je suis en train de regarder, on ne peut pas le
reproduire. Il n'y a probablement que les mots qui ne sont pas trop
traîtres pour le faire. Magritte s'y est pourtant essayé, il y a même un
tableau célèbre qui fait la fortune des vendeurs de posters, mais, il faut
bien le dire, Magritte, malgré ses bonnes idées, était un mauvais peintre.
Je viens d'éteindre la lumière. Il est une heure du matin. Allongé, je
vois, en face de moi la fenêtre de ma chambre. Je ne ferme ni les rideaux
ni les volets, jamais. La nuit éclaire la chambre. La fenêtre est comme le
cadre d'un tableau que j'aime regarder dès que j'éteins la lumière. En
général la nuit est blanche, par contraste avec l'obscurité de la pièce.
Elle découpe l'ombre des objets posés sur le bureau en une sorte de
skyline sombre. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai posé sur mon imprimante
une tour Eiffel gonflable achetée chez "Why" un dimanche après midi de
ballade avec Nathan dans le Marais. Il y a aussi les contours que font la
masse de l'ordinateur crénelée par les photos fixées autour de l'écran et
la silhouette effilée de la lampe. La nuit est blanche quand le ciel est
pur, sans nuage, d'un blanc qu'on peut à juste titre qualifier de blafard,
c'est à dire parfaitement mat, qui brille par l'absence de tout éclat.
Elle est encore plus blanche, perdant quelque peu de cette matité, si le
ciel est couvert. C'est un effet d'optique connu. Mais, ce soir, la vision
est magique : Il y a de gros nuages blancs, rondouillards et paresseux qui
tapissent le ciel, sur un arrière fond de la vraie couleur de la vraie
nuit, pour une fois : violet foncé, pas bleu nuit, zinzolin, précisément.
Ces gros patapoufs de nuages semblent immobiles. On dirait qu'ils ont
surgi là, subrepticement, pendant que je me préparais au coucher. Ils me
regardent bêtement, à travers la fenêtre. Comme l'ombre n'est décidément
pas propice aux ombres portées, on n'a aucune impression de volume ni de
relief. Tout est plat. On ne peut pas savoir quelle couleur est appliquée
sur l'autre : les grosses taches blanches posées à la manière noire sur le
fond violet foncé de la nuit ou, à l'inverse, le violet foncé de la nuit
dégoulinant joliment sur un fond de blanc mat. C'est tellement étrange et
tellement beau que je me suis levé, in petto, et que j'ai rallumé
l'ordinateur. Je viens de taper ces lignes, dans le noir. Au moment ou je
relève la tête, juste maintenant, tout est fini. Les nuages se sont
dispersés. Il y a, sur le fond redevenu uniformément gris de la nuit (où
tous les chats sont gris), une grande strie oblique et laiteuse qui n'est
pourtant pas la voie lactée. posted by grossmann
francis | 12/31/2002
C'est très beau. C'est tres hard, mais c'est très beau, mais c'est très hard, mais c'est très beau, bon, je vous aurai
prévenus ! posted by grossmann francis |
12/24/2002
dimanche
Les
"matzs". Chez nous, on disait "les matzs" et non les "matzots" comme il
aurait fallu. On disait aussi "des" matzs et non "du" matz, ni "de la"
matzah. Pain azyme émietté dans une tasse de café au lait, le matin, avant
de partir à l'école. Pas tous les jours. Surtout les jours autour de
Pessah (les autres matins de l'année nous trempions plus banalement
tartines et biscottes). Mais pas uniquement autour de Pessah. Notre mère,
certains dimanches soirs, par exemple, après une après-midi passée "aux
jonquilles" dans la forêt de Sénart, disait que, ce soir-là, elle ne
ferait pas le dîner, elle profiterait de la journée de repos jusqu'au
bout, elle se conterait bien d'une tasse de café au lait avec des "matzs".
Nous n'avions, nous les enfants, pas droit au café au lait le soir. Cela
n'aurait d'ailleurs pas été considéré comme assez nourrissant, surtout
après avoir pris l'air : elle envoyait notre père, mais souvent c'est nous
qui demandions ce dîner de fête, chercher du Picklefleish, du gehacte
lieber, du galeh, toutes sortes de plats caschers froids, des pâtisseries,
des tranches de Strudel au pavot, rue des Rosiers, chez Goldemberg ou chez
Finkieljahn. C'était comme çà, quand on voulait rompre la monotonie des
jours, se laisser aller un peu, traînasser, se faire une petite douceur,
cela n'avait rien à voir avec Pessah : On se faisait un café au lait avec
les matzs et on allait chercher des plats de chez Goldemberg, c'était
comme la résurgence d'une source qui coulait sous le sol, pas très
profond, sans aucune référence à un quelconque rituel. Mais les autres
dimanches, et, même quasiment tous les autres soirs de la semaine, ç'était
jambon nouilles ou même côte de porc charcutière et pas seulement steak
frites ou navarin d'agneau, et le fromage suivait le plat de résistance
dans la même assiette, au mépris de toute prescription (je me souviens
néanmoins de cette phrase terrible de notre mère qui expliquait
définitivement les complications du rituel de la double vaisselle -
fleishig et melshig : "On ne mange pas l'agneau dans le lait de sa mère",
je voyais alors un agneau mort noyé dans le sang de sa pauvre maman,
saignée à blanc, bien entendu, dont la dépouille gisait à l'écart). Nos
parents n'étaient pas pratiquants. Manger casher, à la maison, était
seulement un plaisir, en principe. Un plaisir dont nos parents estimaient
qu'ils n'avaient pas à se priver. Du moins notre père. Pour notre mère,
élevée religieusement et croyante, c'était moins simple qu'elle voulait
bien le dire. Pessah, à cause des matzs, était la seule fête juive dont
nous avions entendu parler à cette époque. Le Céder, nous ne l'avons
jamais célébré. Notre marxiste de père en aurait été bien incapable (mais
il se souvient de son propre père, déjà communiste, ou plutôt membre du
Bund, en Pologne, qui se souvenait du sien qui le célébrait). C'était les
années soixante. Il n'y avait pas encore d'épiciers arabes partout, sauf à
Barbes, et si certains commençaient à remplacer les Auvergnats, ils
n'osaient pas tellement ouvrir le dimanche. Le dimanche, rue des Rosiers,
c'était ouvert. Je parlerai plus tard de la charcuterie casher, peut-être,
mais là, juste maintenant, je ne veux pas oublier de dire que jusque dans
les années quatre-vingts, notre mère, alsacienne, n'a fait la choucroute
qu'à la juive, c'est-à-dire aux viandes cashers, et que c'était délicieux,
alors je le dis tout de suite. Pour en revenir aux matzs, je pourrais
décrire précisément l'émiettement du pain azyme dans la tasse de café.
D'ailleurs, j'ai longuement réfléchi : je vais le faire. Ce sont ces cafés
au lait-là (ni trop forts ni trop blancs), ces miettes-là, ces
brisures-là, ces morceaux, ces bouts de Mazots Rosinski-là, fabriquées
sous le contrôle du grand rabbinat et tout, fragiles et fines galettes
gondolées, rectangulaires et empilées comme les pages d'un livre, qui
pourraient, peut-être, par la bande, pour ainsi dire, faire que je passe
pour juif à mes propres yeux. Je ne peux pas oublier ces gestes dérisoires
d'émietter consciencieusement, ou, au contraire, distraitement, du pain
azyme dans mon café au lait, certains matins de fin d'hiver, avant de
partir à l'école. Il ne s'agit pas de madeleine trempée dans du thé mais
de matzs dans du café au lait, entendons-nous bien. Les tasses sont
grandes, en faïence faux Gien blanc-cassé, un peu ventrues. Les petites
cuillères ne sont pas de grandes cuillères à café, mais de petites
cuillères à dessert. Il y a parmi elles, rangées dans un tiroir de la
cuisine, celle-là même dont se servait notre mère quand elle-même était
petite, avant la guerre, en argent, avec le poinçon, toute fine et toute
légère, un peu pointue au bout, usée d'avoir tant servi. On peut penser
qu'elle a fait l'exode de quarante, au milieu des baluchons et des piqués
des Stukas, qu'elle est passée par Tassin la demi-Lune et qu'elle a connu
l'occupation de la zone libre. C'est une petite cuillère qui a droit à un
certain respect et dont on a plaisir à se servir pour remuer le café au
lait. Bien qu'elle appartienne à notre mère, chacun s'en sert
indistinctement quand il tombe dessus dans le tiroir. Mais, le dimanche
soir, notre mère aime bien se servir de sa cuillère. En tapant ces lignes,
un souvenir enfoui depuis près de cinquante ans, qui a trait au café au
lait, comme on va le voir, surgit "tout armé" de ma mémoire : je revois
notre père, en Marcel, monté sur le tabouret de bois sombre à tiroir où
nous rangions le cirage et les chiffons à chaussures, fixer un appareil ménager au mur jaune de la cuisine (qui est encore, à
l'époque, une cuisine-salle de bain, au sens propre du terme, si j'ose
dire, puisque qu'elle n'est qu'une seule et même pièce et que la baignoire
jouxte la cuisinière (souvenir dans le souvenir : la lessiveuse posée sur
la cuisinière exhale un bonne odeur de linge et le visage de notre mère
émerge à peine de la brume qui envahit toute la pièce pendant que mon
frère et moi barbotons dans notre bain, au retour du jardin ; la vapeur se
condense en dégoulinant sur les murs et les vitres de la fenêtre)) C'était
un de ces moulins à café muraux à réservoir de verre cannelé et manivelle
qu'on ne voit plus que dans les brocantes, de nos jours. Image rare de
notre père en bricoleur : il préférait faire confiance aux professionnels,
comme il disait. D'ailleurs, jusqu'au moment où il a fallu que je le fasse
moi même, j'ai toujours cru que changer une ampoule au plafond était une
véritable aventure ou, qu'au moins, cela demandait de solides compétences,
surtout à cause du courant (changer les "plombs", qui étaient en plomb,
évidemment, aussi). Les premiers morceaux de matzs flottaient à la
surface, on pouvait en faire de tout petits radeaux, les faire naviguer et
les ramasser à la cuillère avant qu'ils soient complètement imbibés. Puis,
les morceaux s'ajoutant aux morceaux, ils commençaient à tomber au fond de
la tasse, faisant, selon le principe d'Archimède, monter le niveau du café
au lait jusqu'à le faire déborder. Un de nos jeux, si on peut employer ce
mot, tant le geste était machinal, était de tenter d'émietter une
demi-galette de pain azyme (les galettes rectangulaires étaient facilement
divisibles en deux suivant une ligne pointillée par le fabricant, comme
dans les découpages) dans la tasse sans faire déborder le café. C'était
faisable : les derniers morceaux restaient posés au sec au-dessus des
autres qu'ils écrasaient de leur poids et faisaient plonger plus profond.
Restait à tasser doucement avec le dos de la cuillère pour mouiller tout
le pain azyme. Le résultat, outre qu'il était satisfaisant pour l'esprit,
était délicieux. Il y avait plusieurs couches de consistance différentes
et graduelles, du plus imbibé, du plus mou, presque de la crème, au fond,
au plus croustillant, au plus croquant, à la surface. Le café au lait
prenait un goût de gâteau et les matzs celui de petits beurres. En jouant
de la cuillère, on pouvait ramener des morceaux de différentes
profondeurs, donc de différentes consistances. Une autre technique
consistait à ne pas saturer le café au lait en morceaux de matzs, mais de
les laisser tremper plus ou moins longtemps jusqu'à la consistance
désirée, puis de les manger un par uns, en évitant le plus possible de
boire le café. Quand il n'y en avait plus, et que ne flottaient plus alors
que de toutes petites miettes à la surface du liquide, on ajoutait alors
au café au lait une nouvelle série de morceaux de matzs qu'on mangeait à
nouveau, et ainsi de suite, toujours sans boire le café. Mais, comme il
avait imbibé les morceaux qu'on avait mangés, le niveau du liquide
baissait quand même dans la tasse. Ainsi, nous parvenions à vider la tasse
de café sans boire, seulement en mangeant les mazs, les dernières
cuillérées ramenant une exquise crème au café. posted by grossmann francis | 12/22/2002
lundi
Je me souviens d'Odéon (84 OO), Danton, Ségur, Pelletan (22 22),
Gobelin et Etoile. Je me souviens des receveurs d'autobus et de leurs
machines à obliterer à manivelle. Je me souviens des pièces de un
ancien franc et de celle de un nouveau centimes (de franc). Je me
souviens des voitures Dinky Toys et des soldats
Mokarex. Je me souviens de Nino Ferrer : Oh, eh, hein, bon ! Je
me souviens du petit bonhomme papillon de Jean Michel Folon
dans le génerique d'ouverture et de fin des programmes de la deuxième
chaine de télévision. Je me souviens des "electrophones" et des
changeurs de disques trente trois tours automatiques (et aussi des
manges-disques qui ressemblaient à des soucoupes volantes). Je me
souviens de Lucien Jeunesse et pas du Jeu des Mille Francs. Je me
souviens de Sag Varum et de Shake it Baby. Je me souvien de Paulette Merval
et Marcel Merkes. Je me souviens d'Alexandra Stewart dans la "Nuit
américaine" de Truffaut, l'un des plus beaux films du monde. Je me
souviens de Carnaby Sreet.
Une véritable salve, ce soir... posted by grossmann francis | 12/16/2002
dimanche
Je viens de refermer "Etre sans destin", d'Imre Kertesz. Après un tel
livre, on est comme à la fin d'une très belle musique : le silence auquel
elle laisse la place est encore de la musique. Tout ce que je fais, ce que
je pense, ou ce que je dis après avoir refermé le livre est encore le
livre, est encore dans le livre. C'est un livre inouï. Comment un tel chef
d'oeuvre a-t-il pu rester inconnu si longtemps. Qui connaissait Imre
Kertesz avant octobre 2002 et le prix Nobel ? Pas moi, en tout cas. Honte
à moi. Ce n'est pas encore un homme très vieux. Je l'ai vu, pas plus tard
qu'il ya quelques jours, en zapant à la télé, en habit noir, recevoir son
prix à Stockholm. Il n'avait que quinze ans à Auschwitz et Buchenwald. Il
a dit ceci,
qui vaut la peine d'être lu. posted by grossmann
francis | 12/15/2002
mercredi
Voici quelques définitions de mots-valises piquée à la volée dans le
lexique du site "Le
Pornithorynx est un salopare", d'Alain Créhange. Allez y faire un tour
!
ÉPAPHINIE. Fête célébrée le lendemain du jour des Rois, au
cours de laquelle on mange les restes de galette de la veille. ESPOIRE.
Individu dont la confiance confine à la crédulité. FLOPTIMISTE. Qui a
confiance en ses chances d'échec. "Je me sens très floptimiste quant à
l'avenir du pessimisme." (Jean Rostand). FRESQUINTER. Abîmer une pièce,
un bâtiment, en couvrant ses murs de peintures. "J'aimerais bien savoir
dans combien de temps ce Michelangelo Buonarroti aura fini de me
fresquinter ma chapelle." (Jules II). FURETANTE. Epouse d'un
furoncle. GAGACITÉ. Finesse d'esprit dont font parfois preuve les
personnes retombées en enfance. GOMORRHOÏDES. Douleurs particulièrement
pénibles dont souffrent parfois les personnes qui ont fréquenté
Sodome. GRIGOUREUX. Qui pratique l'avarice avec une dureté inflexible.
"La fourmi est grigoureuse, c'est là son moindre défaut." (Jean de La
Fontaine).
posted by grossmann
francis | 12/11/2002
voilà ce qu'aurait, peut-être,
fait M.C. Escher avec l'informatique. Sait-on jamais... (via Geisha
Azobi) posted by grossmann francis | 12/11/2002
La petite brise la glace. J'ai bien écrit : "la petite brise la glace".
Je vois bien que vous vous dites : "et alors, "la petite brise la glace",
il a écrit "la petite brise la glace", et alors ?" Lisez deux fois. lisez
deux fois à haute voix, s'il vous plaît. J'ai dit lisez à haute voix
s'il vous plait (j'en vois deux dans le fond qui ne lisent pas à haute
voix) Toujours rien ? Et ça, ça vous dit quoi ? La petite brise - la
glace et : la petite - brise la glace. Compris ? eh oui. Ce sont
effectivement deux phrases totalement différentes écrites avec exactement
les mêmes mots (un autre, pour voir si vous avez compris. Si je dis : La
belle porte le voile, vous me dites quoi ?). C'est joli, non ? Moi, en
tout cas, je trouve çà très joli. J'ai trouvé cette phrase dans mon
courrier il y a quelques mois et l'avais gardé pour aujourd'hui. Pas
facile d'en faire d'autres dans le même genre. Cela s'appelle des
ambigrammes Exercice pour la prochaine fois, sur un cahier propre : dix
lignes d'ambigrammes. Rammasage des copies dans..un an (au mieux) Bonne
nuit.
P.S. Rien à voir. J'ai trouvé ce site chez ma copine Emmanuelle.
Ca (excuses : "Blogger" ne fournit pas le "c" sédille majuscule) décoiffe.
Mérite la LCD. Re-bonne nuit posted by grossmann
francis | 12/11/2002
jeudi
je me souviens de Dagobert posted by grossmann francis | 12/5/2002
J'ai reçu un mail de Francis Grossmann. Pour ceux qui ne le
savent pas (les Maltais, les Finnois, les Ouzbeks, les Malayalis, les
Eskimos, entre autres), Francis Grossmann, c'est mon nom. J'ai bien reçu
un mail de Francis Grossmann, mais je ne me l'étais pas envoyé moi-même.
Si vous lisez cette histoire jusqu'au bout, vous allez comprendre, enfin,
pas sûr, parce que c'est peut-être une histoire de fantômes. Donc, comme
tous les soirs, j'ai consulté ma boite de réception Outlook. Je suis
abonné à une liste de diffusion gérée par de sympathiques olibrius, une
quinzaine de poètes oulipiens. Cela reste très artisanal et confidentiel.
Ils s'échangent leurs trouvailles et leurs défis. C'est pétillant,
divertissant, bon enfant et ça donne plein d'idées. Bien évidemment, je
n'interviens jamais. Je me contente de lire. C'est ce qui est bien, avec
les listes de diffusion, c'est que vous êtes là, tapis dans votre coin,
invisibles et silencieux, et vous interceptez tout plein de conversations
sans être obligé d'y participer, un peu comme les fantômes de Kafka :
"Ecrire c'est se mettre nus devant les fantômes, ils attendent ce moment
avidement. Les baisers écrits n'arrivent pas à destination, les fantômes
les boivent en route. C'est grâce à cette copieuse nourriture qu'ils se
multiplient si fabuleusement. L'humanité le sent et lutte contre le péril,
elle a cherché à éliminer le plus qu'elle le pouvait le fantomatique entre
les hommes. L'adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ;
après la poste, il a inventé le télégraphe, le téléphone, la télégraphie
sans fil, mais nous, nous périrons" dit-il dans une sublime lettre à
Miléna. Kafka avait pressenti internet. Je ne suis qu'un fantôme, et je me
plais à penser qu'il y en a d'autres, eux aussi invisibles, qui
n'interviennent jamais, comme moi, et que nous sommes là, pourtant à
regarder passer les messages et nous en repaître. Enfin, tout ça pour dire
que je reçois des messages tous les jours ; heureusement que je ne compte
pas que sur mes amis et connaissances. Il y a aussi des mails
professionnels et des pubs. Bref, ce soir là, je "consultais" mon
courrier, comme on dit. j'avais une douzaine de messages. J'ai l'habitude
de remonter la liste en commençant par le bas. Comme vous savez, les
messages pas encore lus s'inscrivent en gras. Souvent je clique sans
regarder l'auteur du message, à gauche. La plupart du temps je les
parcours rapidement, évalue leur intérêt en deux ou trois secondes. Je
n'en lis entièrement qu'un sur deux ou trois, en moyenne; après, je clique
sur la croix rouge de la barre des tâches de Outlook pour effacer le
message ou, plus rarement, je double-clique pour le déplacer vers un
dossier spécial (comme celui réservé aux épisodes du feuilleton de Martin
Winckler, "Ange", par exemple). Je me livrais machinalement à cet exercice
quand soudain apparut ceci sur l'écran (ne lisez pas tout ou alors
seulement en diagonale, si vous voulez avoir une idée) :
Notes
Benoît Habert (document en ligne à l’adresse
:http://www.limsi.fr/Individu/habert/Publications/Fichiers/hdr/node4.html
G.
Gross [Gross, 1988] met en oeuvre cette démarche de mise en évidence de
restrictions transformationnelles pour les séquences N Adj. Il retient les
transformations suivantes : prédicativité : L'adjectif peut-il figurer en
position d'attribut ? On oppose ainsi nous avons un climat froid notre
climat est froid à cette arme blanche cette arme est blanche.
nominalisation de l'adjectif : Léa a un teint blanc la blancheur du teint
de Léa / Léa a passé un examen blanc la blancheur de l'examen de Léa.
rupture paradigmatique sur l'adjectif : l'adjectif peut-il être remplacé
par un autre élément de sa série distributionnelle ? Cf. du papier bleu,
violet, blanc ...et une douche écossaise, *française. variation en nombre
: est-elle libre ? Cf. *le denier public ou *les devoirs conjugaux.
adjonction d'un adverbe : une explication très vague / *un terrain très
vague. adjonction d'un autre adjectif par coordination : une explication
longue et fastidieuse / *une étoile filante et brillante. reprise du
groupe par le nom seul : j'ai lu un livre passionnant. Ce livre ... / *Le
bras droit de Luc a appelé. Ce bras .... rupture paradigmatique sur le nom
: du beurre noir, ? de la margarine noire, ? de l'huile noire.
remplacement de l'adjectif par un complément de nom : une faute
grammaticale + de grammaire / la médecine douce + *de douceur. La
détermination du degré de figement se heurte toutefois à un certain nombre
d'obstacles qui limitent ce qu'on peut escompter de cette approche.
Contrairement à ce qu'affirme G. Gross [Gross, 1988, p. 69] : « les
propriétés sont autonomes et ont une valeur binaire », les propriétés en
cause ne sont pas indépendantes. Ainsi, les adjectifs relationnels
refusent la mise sous forme prédicative et l'ajout d'un adverbe de degré
[Mélis-Puchulu, 1991]. D. Corbin [Corbin, 1992, p. 36, note 1] souligne
d'ailleurs que les propriétés examinées amènent parfois à attribuer au
figement ce qui ressortit à la morphologie des mots. L'alternance d'un
adjectif lié à un nom avec le syntagme prépositionnel construit sur ce mot
ne se fait pas de la même manière selon que l'adjectif est un dénominal ou
au contraire que le nom est basé sur l'adjectif. Commercial est dérivé de
commerce et les deux séquences entreprise commerciale et entreprise de
commerce commutent. Il n'en va pas de même pour devoir difficile et
*devoir de difficulté : or difficulté est dérivé de difficile. Par
ailleurs, indique D. Corbin, un adjectif à emploi relationnel et
qualificatif peut parfois être remplacé par un complément de nom dans ces
deux emplois : le palais du prince/le palais princier, une allure de
prince/une allure princière. Sans doute ne faut-il pas mesurer à la même
aune les différentes séquences en fonction des classes
syntactico-sémantiques du nom et de l'adjectif. Il conviendrait par
exemple de comparer entre elles les contraintes de séquences qui relèvent
du patron N Adj comme choc opératoire, fait historique, livre scolaire,
ordures ménagères, paix sociale et service national. La comparaison en
bloc des N Adj devrait laisser la place à des examens de groupes plus
restreints et plus homogènes
Et c'était signé Francis Grossmann. Je relus la signature : pas
de doute, Francis Grossmann, avec deux "n" et tout. C'était une sorte de
charabia. Cela ressemblait à des notes de travail, celles d'un linguiste
ou d'un grammairien, apparemment. Un côté inachevé, pas vraiment fait pour
être publié, ni même diffusé. C'était adressé à un certain Benoît Haber.
Et cela m'était parvenu, à moi, Francis Grossmann. En dehors du fait que
je me demandais pourquoi, et comment, moi, Francis Grossmann, qui n'étais
pas Benoît Haber, j'avais reçu ce message de Francis Grossmann, il fallait
que je me rende à l'évidence : il y avait un autre Francis Grossmann. Je
lançai une recherche Google : il y avait bien un Francis Grossmann
enseignant à l'université de Grenoble et qui était responsable d'un nombre
respectable de publications scientifiques. Il utilisait aussi internet.
Rien de bien inquiétant, à priori, mais un tantinet désagréable tout de
même. Cette idée d'un autre type qui s'appelait exactement comme moi et
qui n'était pourtant pas moi, me tarabustait. Voilà que j'étais pris d'un
léger vertige, comment dirais-je, identitaire ? Je ne sais pas pourquoi,
le seul fait qu'il puisse envoyer des messages sur Internet me mettait mal
à l'aise, pas seulement à cause du grand nombre de publications, mais
aussi à cause. A cause, point. J'étais jaloux. J'aurais préféré ne pas
savoir. J'aurais voulu continuer de croire que j'étais le seul. Il y a pas
mal de temps j'avais fait une recherche minitel sur les Grossman avec un
"n" et les Grossmann avec deux "n" : les Grossmann sont nettement moins
nombreux que les Grossman (avec un seul "n"), comme on pouvait s'y
attendre, parce que, par exemple, on ne résiste pas à l'érosion. Ils sont
tout de même quelques milliers. D'origine allemande - " homme grand" et
non pas "gros homme" comme le répétaient stupidement mes petits copains, à
l'école -, Grossmann (ou Grossman) est un nom très répandu,
particulièrement dans l'Est de la France. Il y a par exemple un Robert
Grossmann de mon âge assez connu, qui avait, en son temps, dans les années
soixante-dix, fondé ou dirigé, je ne sais plus très bien, les jeunesses
gaullistes de France – j'avais honte. Il est désormais Maire de Strasbourg
ou presque. Robert n'est que mon troisième prénom (le deuxième est
Gustave, j'en suis très fier). Il y a aussi, pendant que j'y suis, et qui
ne portent aucun de mes prénoms, Steve Grossman, saxophoniste noir, du
temps de Coltrane et Dolphy, qui avait changé son nom à l'époque des
"blacks muslims" et qui l'a repris depuis, David Grossmann, écrivain
israélien ("colombe", heureusement) et surtout Vassili Grossman,
l'inoubliable auteur de "Vie et Destin", LE roman du stalinisme. Mais,
Francis Grossmann, avec deux "n", inconnu jusque là, même nom, même
prénom, tout de même, ça me faisait quelque chose. Passe encore qu'il
existât un autre Francis Grossmann, mais, comme je le disais, je
n'arrivais pas à comprendre par quelles voies digitales, numériques,
électroniques, certes, mais néanmoins obscures, ce message, qui ne m'était
pas adressé, et que je n'avais pas écrit, çà, j'en étais sûr, avait pu
parvenir à mon adresse email. Je me perdais en conjectures. Je commençai
d'abord par soupçonner mon "FAI", je veux dire mon "fournisseur d'accès
Internet", Wanadoo, en l'occurrence. Il s'était produit une sorte de bug.
Un tout petit bug, un grain de sable. Les robots dissimulés derrière le
décor, la machinerie qui nous faisait croire que le monde entier se
déversait sans effort et en douceur jusqu'à nos tables de travail, la
"Matrice" qui organisait le "Truman Show" de nos vies électroniques,
avaient eu une sorte de raté. Un rat était sorti du labyrinthe et s'était
perdu. Aucun autre des centaines de millions de rats pris au même moment
sans le savoir dans la même toile ne s'en était aperçu, non plus que la
"Matrice", d'ailleurs : événement trop infime, sans conséquence. Ça devait
pouvoir se produire, allez, une fois par siècle. C'était tombé sur moi et
mon homonyme. La "Matrice" n'avait rien à craindre : je ne voyais pas
comment, nous, les Francis Grossmann, à nous tout seuls, aurions pu
déchirer la toile, nous révolter et tenter de passer derrière le décor.
Piste trop paranoïaque. Il ne me restait plus que les fantômes de Kafka.
Mais cette explication ne me satisfaisait pas, même si j'en appréciais le
caractère hautement poétique. Pas que je n'étais pas sûr qu'ils
existassent, j'en étais certain. Mais je croyais, que, comme moi, ils
étaient parfaitement passifs : ils se contentaient de siroter les baisers
et autres mots d'amours qui passaient par millions à leur portée, sans
même se déplacer, sans même envoyer le fameux coup de langue du caméléon :
la linguistique ne les intéressait pas. J'en étais là de mes
élucubrations, quand je m'aperçus que le bug provenait peut-être du fait
que, non seulement il existait un autre moi-même sur le net et qui n'était
pas moi, comme je l'ai expliqué, mais, qu'en plus, nous avions la même
adresse sur Wanadoo, ce qui multipliait par quelques dizaines, encore, les
improbabilités.
Le bug résidait alors en ceci : l'un de nous deux, par le plus grand des
hasards, avait choisi exactement le même login que l'autre, et Wanadoo
avait commis l'erreur inexcusable de l'accepter. Je m'empressai de
considérer que cette hypothèse était rationnelle, et même vérifiable. Je
m'empressais aussi, en toute mauvaise foi, de considérer que, en ce cas,
j'avais la priorité, que j'avais été le premier à choisir l'adresse en
question (se reporter à "M'ECRIRE" sur la colonne de droite). Il suffisait
alors de répondre au mail intrusif. il n'y avait plus qu'à cliquer sur la
commande "répondre à" et envoyer un message de protestation. Je choisis le
ton d'une colère feinte, assez disproportionnée pour ne pas passer pour un
vrai parano mais pour un humoriste à froid, et, j'envoyais le message
suivant avec l'idée que le bug de la"Matrice" ne se répéterait
probablement pas deux fois, mais qu'on ne perdait rien à essayer :
" Cher monsieur. Ce n'est pas parce que nous avons le même nom
et le même prénom que nous devons avoir la même adresse internet. Cela est
fort fâcheux. J'ai d'abord cru, à la lecture de votre texte à thème
linguistique, à une plaisanterie oulipienne mais j'ai été forcé de me
rendre à l'évidence : il s'agit d'un vrai texte universitaire. (sincères
condoléances, si, si...) pour ce qui est de l'adresse Internet, j'étais le
premier. A vous de céder la place. Pour le reste, je ne suis, bien sûr,
pas qualifié pour juger, et en plus, ça ne me regarde pas. (imaginez que
vous entreteniez une correspondance amoureuse... ou délictueuse..) . J'ai
fait une recherche Google. Il me semble que vous enseignez à Grenoble. Je
n'ai rien à voir avec la linguistique. Salutations. Francis Grossmann
Sec, pétant, pète sec à souhait. La réponse ne tarda pas. Le
lendemain, je reçus à nouveau un mail de Francis Grossmann, je commençais
à m'habituer. On pouvait y lire :
Cher monsieur. Désolé de vous
avoir importuné. J'ai effectivement voulu envoyer une note de lecture de
mon mél professionnel à mon mél personnel, et ai malencontreusement tapé
votre adresse au lieu de la mienne (fgrossmann@wanadoo.fr). Par ailleurs,
et si cela peut vous rassurer, je n'ai aucune intention de vous faire part
de mes correspondances personnelles ou professionnelles, et puisque vous
semblez apprécier OULIPO, je suis sûr que vous saurez faire preuve d'un
peu d'humour en oubliant cet incident. Cordialement, Francis
Grossmann
Le mystère était résolu. L'erreur n'était ni
robotique ni fantomatique. L'erreur était humaine, simplement humaine. Je
ne l'avais même pas envisagé, et pourtant c'était la seule raison possible
du mystère. Internet restait ce gigantesque organisme infaillible, et les
fantômes n'étaient jamais sortis de leur tanière. En un sens, j'étais
rassuré sur le mouvement du monde. Francis Grossmann bis (notez le côté
légèrement méprisant du "bis") avait tout bêtement interverti ses deux
adresses. dont l'une, la professionnelle, était
francis.grossmann@n'imporetquelfournisseurd'accès. Le monde redevenait
intelligible ou si vous préférez, totalement opaque, ce qui revenait au
même. Quelques jours plus tard, alors que je croyais Francis Grossmann bis
retourné définitivement derrière son ordinateur grenoblois et à un complet
anonymat, je reçus un nouveau mail que je reproduis ici
:
Soutenance de thèse :
Michèle GUILLAUTEAU-MAUREL
soutiendra une thèse de doctorat le 5 décembre 2002, à 13h30, en Salle des
Actes : "Appropriation de l'écrit au cours préparatoire. Approche
qualitative d'une didactique du message". Francis GROSSMANN LIDILEM -
UFR des Sciences du Langage Université Stendhal Grenoble
III
Suivait adresse complète, numéro de téléphone et adresse
professionnelle complète que je ne retranscris pas ici. Francis Grossmann
bis s'était excusé ; n'empêche, il avait oublié de me sortir de sa liste !
A l'heure qu'il est je n'ai pas envoyé de nouveau message de
protestation.
posted by grossmann
francis | 12/5/2002
mardi
Savez-vous ce que veut dire inthalassopotable , par exemple ?
savez vous ce qu'est un kilopediculteur ? une
mélanobutyrophtalmie ? ou même un simple mélanopode ? Courez
sur ce merveilleux (le mot n'est pas trop
fort) site, et surtout, prenez bien garde de ne pas attraper une
mauvaise médianoctancomputophilie ! Madame Claire de Lavallée,
pardonnez moi, je vous aime (et musicienne, avec ça) ! Je m'empresse
d'ailleurs de vous faire une (bien trop modeste) place en LCD. posted by grossmann francis | 12/3/2002
dimanche
Je vous ramène ce site
, prometteur, j'espère qu'il va se developper, d'une promenade tardive
sur la toile, bonne nuit... posted by grossmann
francis | 12/1/2002
mardi
 Incroyable mais vrai. J'habite exactement là. On voit un bout
de l'immeuble à gauche. C'est par ces matin de novembre où la couleur du
ciel est conforme à la mélancolie. Nous sommes à vingt mètres de Paris.
Aucune banlieue au monde ne peut tenir aussi bien lieu de
banlieue. posted by grossmann francis | 11/26/2002
lundi
Ce qui va suivre est un extrait de la "tentative d'épuisement de la
partie du boulevard Saint Michel comprise entre les numéros soixante
treize et cent quarante cinq, côté impair uniquement" que vous pouvez
lire dans son intégralité en cliquant soit là, soit en LCD.
Si on file la métaphore physiologique, cette vielle catachrèse qui
utilise la circulation sanguine, comparant la ville à un corps gorgé de
sang, véhicule de tous les bienfaits pour ses habitants, si donc on
convient de donner à notre boulevard préféré l'appellation d'artère, alors
la Place Louis Marin en serait comme un anévrysme voire, un angiome,
puisque, pour toujours filer la métaphore, la région se trouve fortement
vascularisée : C'est le point de confluence, sur le trajet de notre
boulevard, de
la rue de l'Abbé de l'Epée, qui vient de l'Est, bien
perpendiculairement, de la rue Henri Barbusse, qui vient du Sud, comme à
rebours, beaucoup plus parallèlement, qui remonte le cours du boulevard
sur un trajet de trois cent mètres, délimitant sur sa rive Est, celle qui
nous intéresse, non pas un pâté de maison, un block, comme on dit à New
York, mais une ligne, une file de maisons, un contre quai, comme à
Honfleur ou à Sauzon ( Belle Île en Mer), de la rue Auguste Comte, qui
déboule de l'Ouest, partie de la rue d'Assas et vient heurter la place de
plein fouet, y perdant son nom, du coup, en la traversant, puisque de
l'autre côté, de philosophe et positiviste qu'elle était jusque là elle
devient ecclésiastique
et protectrice des sourds et muets. Mais, je l'ai déjà dit, nous
n'appelions pas cette place la place Louis Marin, d'ailleurs, je ne sais
pas si elle portait un nom avant la mort du Marin en question (survenue,
comme nous l'avons lu quelques quinze pages plus haut sur une plaque
commémorative, en 1960, donc largement après mes dix ans), nous
l'appelions la place de « la Quinine ». Chacun sait que la quinine,
extraite de l'écorce du quinquina est souveraine contre les accès
palustres. Mais je dois avouer que « la Quinine », pour moi, est tout
autre chose qu'un vulgaire alcaloïde : « la Quinine », c'est comme « la
belle Otero » ou « la
Fornarina » ou encore «
la Claudia Cardinale ».
Car « La Quinine » est une femme. Une superbe femme de marbre allongée sur
un piédestal en marbre de trois mètres de haut. Elle est toute nue. Un
linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on
dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu'elle est
malade, mais bien belle tout de même, puisque à cause de sa maladie ou
plutôt grâce à elle, en proie à une horrible migraine, elle a oublié
d'enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son
corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu'elle a vraiment mal au
crâne, et autre chose à penser que de couvrir sa nudité, elle renverse la
tête en arrière, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se
tient le front d'un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que
l'autre bras, accoudé sur le socle, permet à son buste, ainsi légèrement
relevé, de faire la symétrie avec ses jambes a demi fléchies. « La quinine
», allégorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les allégories
sont toujours de femmes nues, a toujours été pour nous comme une balise,
un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous
revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon goûter
n'étaient plus très loin (de même, le Lion de Belfort, place Denfert
Rochereau, nous a servi longtemps à marquer l'entrée de notre territoire,
le dimanche soir, après les embouteillages sur l'autoroute du Sud qu'on
appelait pas encore l'autoroute A6.) « La Quinine », donc, qui a nourri
certaines de mes rêveries érotiques au début des années soixante,
s'alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d'un
parallélépipède dressé qui fait aussi office de fontaine double, l'eau
s'écoulant par deux robinets à la forme des serpents entremêlés du caducée
situées sur chacune des faces étroites du grand bloc de marbre blanc,
surmontées l'une et l'autre des profils en bronze de chacun des deux
inventeurs du médicament antipaludéen, Caventou
et Le Pelletier ( Professeurs à l'Ecole de Pharmacie, 1795 -1877 et
1798 -1842). Malgré le fait que l'eau était - et est toujours - recueillie
dans deux petits bassins minables, toujours plus ou moins obstrués de
divers détritus, peaux de bananes ou sacs en plastiques, et en dépit de
leur sens de l'hygiène réputé aigu, nous y avons toujours vu des touristes
scandinaves, allemandes ou américaines s'y rafraîchir le visage avant
d'aller rendre leur vélo
de location hollandais au marchand de cycles un peu plus haut sur le
boulevard et même étancher leur soif. cela nous donnait délicieusement à
imaginer qu'on aurait pu bientôt les retrouver elles-mêmes, dans leurs
chambrettes de la cité universitaire, toutes nues sur leurs lits, se
tenant le front en proie aux affres de la maladie tropicale que « la
Quinine », contagieuse comme elle était, n'aurait pas manqué de leur
refiler par le truchement des sournois serpents qui lui servaient, sous
prétexte de fontaines, à évacuer les miasmes dont elle était infestée
(jamais n'avons nous osé nous- mêmes y tremper le bout de nos lèvres, même
assoiffés par nos courses les plus folles.) Sur la face la plus large du
socle, on peut lire ces nobles lignes : « L'an 1820, les pharmaciens
Pelletier et Caventou firent la découverte de la quinine. Par leur
précieuse découverte, par leur désintéressement, ils ont mérité le titre
de bienfaiteurs de l'humanité. » Pour savoir qui est l'auteur de cet inoubliable monument, il faut
faire au moins deux fois le tour de l'édifice. On finit par dénicher une
signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle :
Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit à la vérité de
dire qu'au moment où j'écris ces lignes, l'érotisme un peu pervers et
kitsch de notre belle malade vient d'être encore aggravé du fait de la
pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d'un soutien gorge peint en
blanc à même ses seins marmoréens, la transformant pour un peu en une
vulgaire et valétudinaire preneuse de bain de soleil ou même en bonne
soeur de films pornos softs. Honte à lui.
posted by grossmann francis | 11/25/2002
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