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Prologue Un grand troupeau de cumuli nonchalants stagne au-dessus des champs labourés de frais, tels de grands dinosaures blancs qui paissent le bleu du ciel et le délavent à l'horizon jusqu'au blanc. Je file sur l'autoroute A10 au volant de ma petite auto, en pilote automatique, l'esprit immobile et vagabond comme les nuages. La Beauce, terne et ocre en cette fin d'été, s'ouvre en deux sans résistance et se referme derrière nous. Les clochers pointus des églises pointent au loin sur la platitude du paysage, mais c'est un poncif. Après six cent kilomètres et quelques de voyage, ma petite auto et moi faisons corps l'un avec l'autre et les pensées se font de métal. Elles se déroulent, grises comme le ruban gris de l'autoroute. Des souvenirs d'auto et de paysages qui défilent se mêlent aux images qui traversent mon regard périphérique (je reste malgré tout plutôt concentré sur la ligne de fuite de la route et l'image distincte du cul carré d'un poids lourd au loin qui s'agrandit progressivement et qu'il va falloir, tôt ou tard que je dépasse.)Je pense que j'y penserai plus tard : je dresserai la liste des autos que j'ai conduites au cours de ma vie. Me souviendrai-je de toutes ? J'intitulerai la série : "Automobile". Et puis je pense à autre chose et autre chose encore, mais je ne sais plus quoi. Ami 6, Je compte quinze voitures. Une en moyenne tous les deux ans. J’ai toujours eu la réputation d’être un mauvais conducteur. J’en suis un. J’avoue un pourcentage de malus largement supérieur à 50 %. Dieu merci, je n’ai jamais tué ni même blessé personne. Mais j’ai bien une ou deux fois moi-même échappé au pire. A., perfide, disait que ce n’était que grâce à la prudence des autres conducteurs, et non la mienne, que je devais d’être encore en vie, ce qui avait le don de me mettre en rage, mais qui était la pure vérité. J’ai passé mon permis en 1971, si je me souviens bien. Je n’ai jamais sympathisé avec mon moniteur d’auto-école. C’était une sorte de prof de gym en veston, un jeune beauf qui n’aimait pas les étudiants à lunettes et à cheveux longs. Les siens, assez courts ne cachaient pas les grosses pattes qui mangeaient le hauts de ses joues couperosées (je n’irai pas jusqu’à dire que c’était un alcoolique, ce qui ne devait tout de même pas être possible pour un moniteur d’auto-école, même à l’époque, mais presque) Il me considérait de haut, sans indulgence aucune pour mon manque de dons naturels. J’ai toujours eu l’impression qu’il méprisait les « intellos », ou pire. Bref, Il me collait un trac fou. J’arrivais en retard aux leçons d’une demi-heure et je ne faisais que des bêtises. Il usait en maugréant de la double commande à tout bout de champ. Je n’étais doué ni pour passer la première, je ne savais pas faire patiner l’embrayage, la voiture faisait des hoquets aussi incontrôlables que honteux, ni pour les démarrages en côte, ni pour les créneaux. Je n’ai jamais rien compris au double débrayage qui était à la mode avant le choc pétrolier ni même compris l’intérêt de monter les vitesses, c’est dire. Il m’emmenait dans des endroits pas possibles, comme la bien nommée rue des Reculettes, dans le treizième arrondissement, où il fallait faire des marches arrière dans des descentes vertigineuses avec virage, par exemple. Je garde un souvenir épouvanté d’une tentative d’incursion sur le périphérique. Chaque fois qu’il me demandait de lui lire le numéro d’immatriculation du véhicule qui nous suivait, j’étais pris en flagrant délit de non consultation du rétroviseur. Il était de bon ton, et plutôt fréquent, à l’époque, de réussir son permis du « premier coup ». J’ai la honte de dire que je m’y suis pris à trois reprises, sauf pour le code, encore heureux pour un « intello », que j’ai eu dès la première fois. J’ai toujours pensé que mon moniteur, assis à l’arrière, était de mèche avec l’inspecteur pour me recaler, parce que, à l’examen, en bonne bête à concours que j’étais, je n’avais raté que le créneau, ce qui n’étais en principe pas éliminatoire. Mais je soupçonne ma mémoire d’être de mauvaise fois, j’ai bien du franchir une ligne continue avant de tourner à gauche, oublié de mettre mon clignotant ou quelque chose comme ça en tout cas je ne m’en souviens plus. Ma première voiture a été classiquement la vieille Ami 6 de copains de mes parents qui changeaient de voiture. Elle était de couleur jaune cuisine délavé. Elle a bien duré deux ou trois ans. J’ai au moins un souvenir conforme à ce qui vient d’être dit de mes piètre qualités d’automobiliste : C’est à son volant que j’ai, en 1972, affronté une des choses les plus épouvantables de ma vie : l’autoroute du Sud qu’il fallait emprunter pour se rendre à Corbeil-Essonnes où, comme je l’ai déjà dit ailleurs, j’ai effectué l’un de mes premiers stages d’externat.. Je me souviens aussi du visage impassible mais manifestement terrorisé du collègue que j’avais malencontreusement ramené à Paris à la fin de la matinée, très probablement pour me servir d’objet contraphobique, dans un voyage de retour directement inspiré du « Space Mountains » d Eurodisney inventé environ vingt ans plus tard. C’était aussi l’époque des répétitions de théâtre, tard le soir, dont j’ai aussi déjà parlé ici, après le dernier métro. La troupe, généralement piétonne, partageait alors les voitures de deux ou trois d’entre nous. Je me retrouvais pourtant à chaque fois étrangement seul dans ma petite auto avec personne à raccompagner, plutôt content d’ailleurs de pouvoir retourner chez moi sans faire le taxi. Beaucoup plus tard j’appris qu’on se battait pour éviter de monter avec moi quitte à faire le double du trajet. Ma réputation date de là. On sait que les réputations, ça a la vie dure : en réalité je ne conduis juste pas très bien, c’est tout. R5 Une nuit passée dedans sans dormir du côté de Lisieux avec C. au cours d’un week-end en Normandie aux hôtels bondés dans les années soixante dix. Souvenir nauséeux de la matinée du lendemain dimanche à se traîner au radar sans but dans les rues étranges et désertées de Benerville sur mer. Garée au bout de la route sur les falaises de la Vache Noire avec le précipice en dessous. Pour la première fois, la peur d’avoir envie de se jeter dans le vide. Un autre jour, coincée sous un ciel d’encre oppressant sur la falaise d’Amont et la petite chapelle qui surplombent la ville d’Etretat. Les vendeurs de cigarettes de contrebandes sur les aires d’autoroute italiennes qui ne vous laissaient pas aller pisser tranquilles. La route qui monte de Fiesole à Florence bordées de cyprès centenaires et des riches villas des films de Comencini, le camping en pente avec la tente plantée juste à côté, pas un poil d’ombre mais la beauté plein les yeux. Escaladant de Vieste à Peschici les petites routes du Gargano au crépuscule après la traversée brûlante de Foggia à midi. Faisant la vidange dans un tout petit garage de la banlieue de Naples où les gosses de dix ans prenait C. pour une américaine à cause de ses cheveux blonds. Arrivés au camping à la nuit et se réveillant cuits par le soleil sur la toile de la canadienne à huit heures en plein terrain vague au milieu de l’hostilité et de l’envie. Piqué le même jour par un scorpion dans le sac de couchage, le bras enflé. Dans les rues ocre de Pompéi presque déserte sous les rayons d’un soleil oblique juste avant la fermeture. Souvenir du souvenir d’une photo « qui ne rendait rien » de la côte amalfitaine. Le bleu inouï de la Grotta Azzurra et les barques pleines de touristes à la file indienne. Les collines d’Anacapri. Tombant en panne quelques jours après sous une pluie battante dans le Nord vers Pavie ou Plaisance et se souvenant de cette vidange à Naples qui n’avait probablement pas été faite. En 74, des virées chez les vignerons de la côte de nuits. Des Chambolle-Musigny des Volnay et des Pommard à presque tous les déjeuners au mess des officiers de Dijon. Un collègue aspirant, du cru, qui faisait de la magie et avait des faux airs de Thierry Le luron. Il emmenait ses anneaux magiques dans les caves de Chambertin et se taillait un franc succès auprès des propriétaires. Nous étions bons enfants : nous réformions, avec la bénédiction de notre médecin colonel, aussi bien leurs fils que les membres des comités de soldats qui n’en pouvaient plus. Deux caisses de Charmes 69 ramenées rue Jonquoy et bues dans l’année, souvenir impérissable et jamais renouvelé. Mais la plupart du temps le trajet Paris Dijon en train : billet de première au prix militaire et petit déjeuner dans le wagon restaurant de la compagnie des wagons lits avec les cafetières en argent, les nappes amidonnées et les serveurs en gants blancs, souvenir aussi irrémédiable que celui du Chambertin. Ford Thunderbird "Burgundy" ne désigne
pas la région mais la couleur, plus encore en anglais que
"Bordeaux" en français. Existerait-il des perceptions colorées
(nuances entre les terroirs) influencées par les langues ? Je n'ai jamais
fait la différence entre "Burgundy" et "Bordeaux", et en
français on n'utilise pas "Bourgogne" pour désigner certaine
qualité du rouge. Quoiqu'il en soit, il s'agissait d'un profond et voluptueux
rouge sombre, qui évoquait les plus grands crus et le meilleur goût, d'autant
que les vins californiens, qui plus était dans leur propre pays
d'origine, n'avaient pas encore gagné
leurs lettres de noblesse. Noblesse forcément d'origine française,
"Burgundy" ne désigne rien d'américain, cela faisait partie du
peu qu'on savait de la France :
"Burgundy", métonymie,
partie pour le tout, la couleur pour le vin, le vin pour la province,
la province pour le pays tout entier. Ce qui n'était pas si mal à l'époque,
puisque maintenant, je suis presque sûr qu'aucun américain ne reconnaîtrait
l'origine du mot. La France ne signifiait déjà pas grand chose (Après la
panne, deux jeunes frères en salopette, tout droit sortis de Steinbeck, nous
avaient pris en stop dans leur pick-up Ford : « where do you come from
? Paris ? » Sourires polis et gênés. « France ? Oh, yes,
Europe ! London, Madrid, Roma ! » Etc.) elle signifie encore moins
maintenant, pas plus que les "non" aux referenda. Quelques jours
plus tôt, au milieu de la nuit. La cabine du Boeing ressemble à celle du
métro New-yorkais à la même heure. Presque vide, sale, avachie, semée ça et
là de corps endormis, avec des jambes pliées ou un peu tordues qui dépassent
des dossiers fatigués, vacillements des loupiotes, odeurs acres et léger
mouvement de roulis nauséeux. Un hôtesse de l'air remonte les travées l'air
profondément absent. Il ne s’agit pas des deux énormes flics qui arpentent
les rames du métro la nuit. On est loin des véritables cérémonies de nos
derniers vols en Europe. Pas de chichis inutiles : nous n’aurons droit
ni au moindre dîner ni même au moindre coca. La classe économique, ici, ne
prétend pas rivaliser avec la classe affaire une taille au dessous. Pas
d’épate, pas d’esbroufe mal placée. San Francisco est à encore six ou sept
heures de route. Tout le monde a déjà pris ses aises et s'est installé pour
la nuit. Il y a assez de fauteuils inoccupés pour s'allonger de tout son
long. Les habitués de la navette dorment depuis longtemps. Nous ne tarderons
pas à les imiter, nous apercevant qu'aucune remontrance ne vient sanctionner
ce que nous aurions pris pour un sacrilège. Nous nous
attendions à la routine des vols intérieurs, mais à la toute fin des années
soixante dix les avions ressemblent déjà aux vieux cargos de l’espace tout
rouillés de la guerre des étoiles. Nous filons vers l’aube immobile tous feux
éteints. On atterrit pendant notre sommeil ankylosé. Elle nous attend à
l’aéroport, rutilante. Nous nous émerveillons de
tout : de sa taille, et pourtant c’est un coupé deux portes, de sa
couleur burgonde, de l’épaisseur de sa carrosserie, de la profondeur de ses
sièges, de leur largeur et du ronron de son moteur. Nos bagages qui nous
avaient encombré sont de tout petits fétus ridicules dans la soute insondable
qu’est le coffre. Derrière on peut allonger ses jambes sans presque toucher
l’avant. Il y a la direction assistée et la clim. Nous n’avons jamais vu ça.
Immédiatement, nous tombons amoureux d’elle. Nous ne l’oublierions jamais.
C’est notre Ford Thunderbird for ever. |