HISTOIRE DE LA RUE DU BANQUIER

 

 

 

 

 

 

 

 

Un certain samedi d’été 2002, nous avons fait, je devrais dire refait, une promenade dans Paris avec F *. Je me souviens de longues virées de jadis, sous le long soleil couchant de l’été, du treizième arrondissement vers la seine, en descendant le boulevard de l’hôpital et en empruntant le quai Saint Bernard, le long du jardin des plantes, et plus loin si nos jambes et notre humeur voulaient bien nous y porter, le quai de la Tournelle, le Quai Montebello et même le quai Saint Michel. Nous poussions en général jusqu’à Notre Dame et l’île Saint Louis (même une fois jusqu’à la place de la concorde), et nous revenions dans la fraîcheur et le silence de la nuit, en parlant pêle-mêle de femmes, d’amour, d’architecture, de psychiatrie et de peinture.

 

Cette fois, la promenade eut lieu l’après midi et fut plus courte. Nous avons traversé le centre commercial Galaxie désert en ce quatorze juillet morose, nous avons débouché sur la place d’Italie, l’avons traversé de part en part vers le boulevard de l’hôpital pour nous enfoncer dans un coin peu connu du treizième. Ce sont des rues calmes et retirées, aux commerces rares, aux noms de peintres : Titien, Rubens, Watteau, Véronèse, Le Brun. La rue du Banquier rejoint l’avenue des Gobelins et l’agitation de la capitale à hauteur de la manufacture. C’est une rue bien nourrie, proprette et aérée, sans histoire, sans qualité particulière, bourgeoise et bien pensante, ou alternent des immeubles anciens et modernes sans beauté particulière et des petits squares privatifs déserts. Notre présence en ces lieux à priori banals était due au sens éminemment aigu de l’observation de F*, associé à celui de la ballade poétique qui lui est si particulier : quelques jours auparavant, il avait remarqué, à la hauteur du numéro vingt de la rue, une plaque commémorative, comme on peut en voir un peu partout dans Paris,  à la mémoire des combattants tombés pour la France, à l’endroit précis du souvenir qui leur est dédié et fleuries discrètement tous les huit mai, ou qui rappelle que tel  homme plus ou moins célèbre a vécu là, mais oui, dans cet immeuble banal, et que le souvenir de sa présence, tel une effluve tenace glorifie encore le reste de ses voisins et toute leur descendance. Nous voici  donc devant l'immeuble qui porte la paque que F* voulait me montrer posé au milieu de la rue vide.

 

C'est une assez belle bâtisse de cinq étages, en pierre de taille, dont la façade suit élégamment une imperceptible courbure de la rue. Le rez-de-chaussée,  qui succède à une porte cochère peinte en bleu nuit abrite ce qui doit être un ancien entrepôt ou d'anciens bureaux : une grande plaque rectangulaire, peinte en vieux rose porte l'inscription : "RDC. A. BALESTE CAFES, IMPORTATION DIRECTE. ENTREE AU N° 18." Au numéro 20, les maîtres, au numéro 18, les employés et les clients. Les fenêtres du premier étage, dont on peut imaginer qu'elles appartiennent encore à la famille Baleste, cossues, s'ouvrent sur un balcon fleuri et de jolies moulures de style classiques séparent les différents niveaux. Il est  probable que l'entrepôt ou les bureaux soient désaffectés. Mais le manque d'animation laborieuse pourrait être du au fait que nous sommes un jour férié. La plaque commémorative qui justifie notre présence en ces lieux, en marbre blanc, est scellée dans le mur à gauche de la porte cochère, à deux mètres cinquante de hauteur. Elle porte l'inscription suivante, gravée sur trois lignes : "LE 17 AVRIL 1967. ICI. IL NE S'EST RIEN PASSÉ." F* en avait fait sa photo du jour quelques jours plus tôt (il a constitué un album, qui résume sa vie en 2001, à raison d'une photo par jour) et je suis moi-même revenu quelques jours plus tard prendre les notes nécessaires à la description qu'on vient de lire. Je suis donc resté en faction, appuyé sur le capot de ma Clio en guise d'écritoire, environ une demi heure. Dans cet espace de temps, la rue ne s'est pas plus animée que le dernier Samedi férié et je n'ai vu que deux ou trois personnes, tout au plus, composer le code et disparaître à travers  la porte cochère. Deux petits jeunes, sont arrivés pour garer leur moto et, pendant qu'il se livraient à la délicate manœuvre de lui faire franchir le seuil, j'ai pu les interroger brièvement. Ils m'ont, bien sûr, déclaré qu'ils ne savaient pas qui avait scellé la plaque, mais ils m'ont dit qu'elle ne l'avait été que depuis peu de temps : un ou deux mois tout au plus. Ils ont cependant ajouté que déjà, on voyait "des" gens la prendre en photo sans savoir qu'un de ces "gens-là" (peut-être le seul d'ailleurs, tant il est connu que l'imagination  magnifie les évènements) était mon ami F* qui, justement m'avait proposé de résoudre l'énigme que nous appèlerions « l’énigme de la plaque de la rue du Banquier ».

 

 Nous en avons donc reparlé quelques jours plus tard attablés devant une soupe Pho du quartier chinois. Il se montra surpris des nouvelles que je lui apportai. Il avait imaginé que la plaque était beaucoup plus ancienne et qu'il avait dû passer devant de nombreuse fois sans la voir. Mais non, son sens de l'observation ne l'avait pas trompé, il l'avait bien découverte dans le bon tempo. Le mystère semblait donc s'épaissir.   Déjà, comme le proclamait l'inscription, il ne s'était rien passé le 17 avril 1967, alors pourquoi avait-il fallu si contradictoirement le commémorer près de vingt cinq ans plus tard ? L'hypothèse de F*, en l'état actuel des connaissances, est donc la suivante (si on pense que je ne la rapporte pas correctement, il faut s'adresser à lui) : tout serait lié à une romantique histoire d'amour qui s'étale sur plusieurs dizaines d'années.

 

 

Imaginons les établissements Baleste dans les derniers temps de leur splendeur, juste après la guerre vers la fin des années quarante et au tout début des années cinquante, quand les colonies fournissent encore, mais plus pour très longtemps, à peu de frais, les produits exotiques qui font notre quotidien. Les établissements Baleste, entreprise familiale, importent du café en provenance de l'Afrique de l'Est, et aussi un peu d'Amérique centrale. Malgré l'intense agitation qui règne dans les bureaux, les entrepôts ne regorgent pas de sacs odorants. Le café importé par les Baleste, qui  transite peu par la rue du Banquier,  est souvent vendu à l'avance aux torréfacteurs industriels qui le font entrer dans les mélanges qui constituent leurs marques (Mokarex, Legal etc..) directement des entrepôts Baleste du port de Marseille. Le vieux Baleste père, Henri fils aîné du fondateur, Louis, vient de céder les reines de l'entreprise à son gendre René Bourdin qui a, trois ans auparavant, épousé Françoise, sa fille aînée. Elle a vingt deux ans, elle a fait des études de lettre, c'et une belle jeune femme blonde, élancée, simple, elle a accouché l'année dernière de l'héritier des cafés Baleste, Alain, un gros poupon joufflu qui fait la fierté de son grand père. Bourdin a trente deux mais on lui donne difficilement un âge. Il a séduit Françoise par son sérieux, sa simplicité, et une cour assidue, pleine de délicatesse, qui a commencé dès son entrée aux établissements Baleste, six ans plus tôt. C'est un travailleur infatigable, d'une loyauté à toute épreuve, un bon mari et, semble-t-il, un père attentif. Le vieux Baleste lui a, dès le début, donné toute sa confiance. Pour lui, le mariage avec Françoise, est une évidence logique. Françoise a un frère et une sœur plus jeune : Pierre et Annie. Pierre ne s'entend pas avec son père, qui lui a toujours préféré Françoise, mais on n'en parle jamais. Il étudie le commerce dans une grande école de province. Il revient seulement à Paris à Noël et à Pâques, participer aux fêtes familiales obligatoires et embrasser sa mère et ses sœurs. Il ignore ostensiblement Bourdin et n'échange jamais plus de trois mots avec le père. C'est jeune homme ombrageux, beau et décidé, qui réussit avec  panache à surmonter  un éternel dépit. Annie a seize ans et un amoureux, Joël, de deux ans son aîné. Elle est la confidente de sa mère qui sait tout d'elle. Annie est en seconde au Lycée Claude Monet, situé non loin. Joël a passé son deuxième bachot l’année dernière. Il est inscrit aux beaux arts et fréquente les ateliers de la rue Grange Batelière à Montparnasse.

 

 

Notre histoire pourrait commencer là, disons en avril 1951, au moment où, par une belle après midi ensoleillée, Annie se donne à Joël pour la première et unique fois, dans une petite chambre de bonne  de la rue de l’Ecole de Médecine, prêtée par un ami carabin. Joël et Annie se tiennent chacun à un bout du lit défait qui occupe toute la chambrette. Le garçon a saisi un carnet à dessin et croque sa jeune amante, qui le regarde en souriant, assise sur le lit, les genoux ramenés sur la poitrine, enserrés par le cercle de ses bras ronds. Des années après, arraché du carnet, encadré, le dessin ornera la chambre à coucher d'Annie. Mais pour l'instant Joël estompe du doigt les ombres de fossettes de la jeune fille. Joël va partir au service militaire. Ils s'étreignent une dernière fois. A vrai dire Annie ne le reverra qu'une seule fois, après les classes, au cours d'une permission. Il caressera son ventre rond mais ils resteront chastes. La guerre d'Indochine vient de commencer. Joël sera tué  par la bombe d'un patriote lors d'une mission de maintien de l'ordre. Son fils, Patrick, gardera de lui des photos d'un jeune homme frêle et souriant, une médaille posthume, et un carton au format raisin empli de femmes toutes plus belles les unes que les autres dont sa mère, Annie, et un portrait de profil de sa tante Françoise, lumineux, parmi des exercices de drapés. Les années passeront.

 

 

En 1956, Annie épouse François, un jeune et brillant architecte qui l'aime secrètement depuis longtemps, bien avant la disparition de Joël. Ils vivront heureux de longues années. Patrick aura deux petites sœurs, Agnès et Chantal. Il n'ignorera rien de Joël qu'Annie n'avait pas oublié et n'oubliera jamais. François le traitera avec amour comme son propre fils. Patrick joue tous les jours avec son cousin Alain. Les deux mamans s'entendent bien. Elles se retrouvent avec les enfants avec d'autres mamans, des cousines, des amies, après l'école, au jardin des plantes. Les enfants apprennent à faire du vélo sans petites roues et osent s'aventurer seuls dans les allées poussiéreuses, parmi les pelouses et les massifs. Ils jouent au gendarmes et aux voleurs et aux cow-boys et aux indiens. Des amourettes se nouent et se dénouent, ils forment avec les mamans qu'ils appèlent "les mères" - "eh, dites on retourne chez les mères", "je vais le dire aux mères" - une petite communauté mouvante, agitée, gaie la plupart du temps. Les moments heureux des cafés Baleste sont derrière nous. Henri, le grand sachem, meurt subitement d'un transport au cerveau. Françoise, Pierre et Annie héritent de l'entreprise qui commence à connaître de sérieuses difficultés. Les relations sont orageuses entre Pierre et René Bourdin. Pierre veut vendre, René, par fidélité à la mémoire d'Henri, s'acharne à sauver ce qui reste. Au début des années soixante, la situation est au plus bas. La famille croule sous les dettes et résiste mal au mauvais vent de la désunion. Les cafés Baleste sont placés en liquidation judiciaire.