HISTOIRE DE GEORGETTE

 

 

 

 

 

 

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C'est dimanche soir, le dîner touche à sa fin. La salle à manger est déjà pratiquement vide. Ici, les dîners ne se prolongent jamais. Il n'y a personne pour repousser sa chaise, étirer ses bras au-dessus de sa tête en allongeant les jambes, personne pour pousser un soupir de satisfaction, même un petit, personne pour entamer une de ces conversations minuscules et futiles qui se glissent généralement entre la poire et le fromage, personne pour faire des petits tas ou des petites lignes de miettes de pain, personne pour profiter de ces moments de transition qui autorisent à tirer un peu sa flemme. C'est que la cigarette manque déjà. Un par un, plus ou moins pressés, plus ou moins discrètement, les patients sont presque tous allés s'entasser dans la pièce nue qu'on appelle pompeusement "salon" fumeur. Malgré cette fin de mois de mai, il fait encore trop froid pour aller en griller une dehors. Seuls restent encore là les non-fumeurs et rares amateurs de compote à l'ananas. Georgette s'approche de la table des soignants. Depuis un moment elle nous jetait des coups d'œil à la dérobée. A ma droite, Elmire chipote sur ses quenelles pendant qu'en face Armande termine minutieusement son pot de yaourt aux fruits. Oronte raconte à Elmire un voyage en Corée du sud où il est plus question de monotonie des paysages que de matins calmes. Georgette cale ses paumes sur les bords de la table comme une patronne qui viendrait, à la fin du service, saluer des habitués. Un peu avant, au cours du repas, elle s'est mise en colère, comme pour troubler  un silence qui n'en finissait pas de devenir pesant : "Ta gueule, espèce de chinetoque, t'as fini de me traiter de chinetoque, qu'est-ce que je vous ai fait à la fin, vous avez fini de m'emmerder". Ça n'a pas arrangé le silence. A sa table il y avait des nouveaux. De surprise, ils sont restés la fourchette en l'air. Ce n'est pas à eux qu'elle s'adressait, les anciens le savent bien, ils sont habitués. Cela  ne  fait plus rire qu’Oronte. Il a ri au milieu de ses récits de voyage. On a entendu la colère de Georgette et le rire d’Oronte. Rire quasi professionnel, pour détendre l’atmosphère. Comme d'habitude, Georgette s'est arrêtée d'un seul coup, pas à cause du rire d’Oronte, elle est habituée, mais, comme ça, d'un seul coup, elle s'est arrêté de crier et s'est remise à manger. La fourchette de sa voisine est retombée dans son assiette. Et voilà que ce soir-là Georgette, les paumes calées sur les rebords de la table nous regarde un à un, avec une infinie tendresse et ce fameux sourire, le sourire de Georgette. Elle dit : "Je vais vous raconter une histoire". Oronte  pouffe, il les connaît depuis dix ans les histoires de Georgette, mais elle fait comme si elle ne l'avait pas entendu. Elle commence son histoire : "Il était une fois une princesse. Elle avait des lèvres roses. Des lèvres rouges comme. Le sang et des cheveux comme l'ébène. Noirs. Elle s'appelait. Blanche-Neige elle s'appelait. Elle a connu les Sept Nains et elle a fait leur ménage et. Quand elle est morte elle s'est réveillée avec un baiser du prince. Charmant voilà c'est fini. Ça vous a plu ?" Elle lâche la table, lève un peu les yeux au ciel et nous montre ses deux paumes, bras tendus écartés comme une offrande. Elle hoche la tête de droite et de gauche, sa voix traîne d'abord, rythmée comme une comptine : "Plaire, pas plaire, c'est pareil, où est la différence, manger, pas manger, vivre, pas vivre, aimer, pas aimer, c'est pareil ou c'est pas pareil ? C'est pareil ou c'est pas pareil ! Qu'est-ce que ça peut faire ! Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, hein ? Alors, foutez-moi la paix !" Un relâchement des coudes, un balancement alternatif des épaules transforme le geste de l'offrande : il est devenu celui de l'hésitation, du pour et du contre ou du pareil au même. Ca se termine en engueulade, on entend à nouveau le rire d’Oronte. Alors, le geste change encore.  Elle écarte les doigts et les avant-bras, colle les coudes au corps avec un petit mouvement du buste en avant. Geste de l'évidence, un peu agressif mais presque pas. Elle ne fait que nous montrer notre définitive impossibilité à venir vers elle : "Vous voyez bien!" C'est un constat, un douloureux constat. Ses bras retombent. Ses yeux lancent des éclairs. Elle tourne les talons. Elle serait capable de nous frapper. Elle l'a déjà fait. Parfois, aussi, Georgette chante des chansons comme à la fin des repas de communion, mais une phrase de chaque à la suite, comme un pot-pourri, comme pour en finir plus vite, quelle importance puisqu'on ne l'écoute pas, et même si on l'écoute et même si on lui dit qu'elle chante bien elle sait bien que c'est pour lui faire plaisir, alors quelle importance, c'est vrai. C'est comme les enfants, les tout petits, lorsque vous leur demandez de faire leur compliment, celui qu'ils ont appris à l'école, ou celui que vous leur avez appris vous-même en cachette pour faire une surprise, ils veulent tellement vous faire plaisir et aller vite à la fois qu'ils n'en disent que le début et la fin et ça n'a plus ni queue ni tête, de toute façon ils répètent sans comprendre. Ça nous envahit de tendresse. Sauf que Georgette on ne lui demande jamais. C'est elle qui propose. Elle vous "vend" une histoire ou une chanson. Elle s'offre, plutôt. Mais il faudrait la prendre tout entière tout de suite. Bien sûr c'est impossible et terrifiant. Mais si, sans aller jusque là, on lui prêtait seulement attention, ça n'arrive pas si souvent, au fond, qu'on lui prête attention, tellement elle semble raser les murs, Georgette vous ferait d'abord son fameux sourire. On devrait faire  attention de la lui prêter bien plus souvent, l'attention, pas seulement pour faire correctement notre métier, mais rien que pour ce sourire, tellement il est beau, tellement tout à coup il la transfigure, tellement c'est un miracle, une pure merveille. Elle vous ferait son fameux sourire et vous vous apercevriez qu'elle a des yeux magnifiques, elle commencerait à chanter, comme le petit enfant. Au début il y aurait le  fameux sourire, il y aurait les paumes en avant comme une offrande, on penserait à Piaf, et puis, vite, la voix faiblirait, les bras retomberaient cette fois le long du corps, dans un à quoi bon déchirant et la chanson tournerait court, et elle ne sourirait plus. Elle vous regarderait comme si vous veniez de lui annoncez que vous l'abandonnez pour toujours. Son visage lisse redeviendrait inexpressif, ses yeux se videraient comme un verre renversé, une moue résignée remplacerait le fameux sourire. Elle serait triste à mourir, elle a toujours été triste à mourir, le sourire vous l'auriez rêvé sûrement. A la fin du compliment, le petit enfant vient vite se blottir dans vos bras demander des baisers. Georgette aurait bien voulu que vous la preniez dans vos bras aussi, mais elle sait bien que non, vous ne la prendrez pas, elle penche la tête à gauche, elle penche le cou dans le même sens, et tout le buste suit, elle part un peu en arrière, se retourne doucement, raide comme la tour de Pise, manque de tomber, se rattrape on se demande comment, et vous la voyez avancer vers le mur  pour aller se confondre avec le papier peint et le grand tout indifférencié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L'enchaînement des gestes et des attitudes : offrande – hésitation – constat, est pratiquement toujours le même, même  s'il en manque parfois un élément, même si les particularités de telle ou telle situation l'épurent ou l'accentuent. C'est comme une ritournelle. On peut dire que c'est le "motif" de Georgette (On pourrait même dire, puisque ceci se passe dans un hôpital psychiatrique, que ce sont les "stéréotypies" de Georgette, mais on ne le dira pas, non seulement parce qu'on n'a pas envie d'enfermer Georgette en une définition livresque qui fige le geste dans une incompréhensibilité définitive, mais aussi parce qu'on n'est tout simplement pas vraiment en train de décrire un cas clinique). Offrande – hésitation –constat : il faut connaître un peu l'histoire de Georgette pour présenter maintenant un personnage manifestement absent de son discours spontané et comprendre à qui s'adresse peut-être pathétiquement la ritournelle. Pour faire durer un peu le suspens, si suspens il y a, reprenons par exemple l'histoire de Blanche-neige. On n'a pas manqué de remarquer que la version  de Georgette (intégralement retranscrite plus haut) est courte et particulièrement édulcorée. On s'est bien sûr aperçu qu'il y manquait deux personnages : le chasseur et la marâtre, la méchante reine, celle qui se transforme en sorcière. Pour ce qui est du  chasseur, il n'est qu'un des figures du Prince Charmant, du père, que Georgette ne nomme d'ailleurs pas comme prince charmant, mais réduit, en une métonymie foudroyante et irrévocable, à un baiser. Il en va tout autrement, en revanche de la méchante reine. Son absence, dans le récit de Georgette est, comment dire, trop grosse, trop évidente. C'est une absence qui veut peut-être dire trop de présence, une présence en creux, indicible. Présentons alors cette absente si présente. La mère de Georgette habite tout près de l'hôpital, puisqu’il s’agit d’un hôpital de proximité. Georgette peut aller chez sa mère à pied. Elle fait le trajet pratiquement tous les jours, pratiquement plusieurs fois par jour, en traversant la forêt, celle où on rencontre les biches donneuses d'organes, les Sept Nains, le loup, les chaperons rouges, les lapins pressés, les sourires des chats évanouis et peut-être même les miroirs à traverser, je veux dire l'avenue Henri Barbusse, l'avenue la plus anonyme de toute la banlieue, la plus laide, la plus dénuée d'intérêt, de curiosité, celle où il est impossible de flâner, celle que vous ne  pouvez arpenter qu'en ruminant votre ennui et en laissant les molosses aboyer sur votre passage derrière les grilles des pavillons en meulière ou derrière les palissades. L'avenue Henri Barbusse est une longue estafilade, une plaie blafarde, taillée à travers un paysage vaincu qui n'ose même plus se qualifier lui-même d'urbain. Le château de la mère, le château de la reine est donc planté au bout de ça, autant dire au milieu du grand nulle part. Elle existe, en chair et en os, la mère de Georgette. Même si les ritournelles, qui n'en décrivent que le contour, pourraient nous faire croire à son défaut. Tenez, elle est justement en train de préparer des pâtés impériaux tout en papotant avec son miroir beau miroir. C'est sa spécialité, les pâtés impériaux. Parce que, en plus d'être reine et méchante, la maman de Georgette est vietnamienne, ce qui n'est, bien sûr, pas grave du tout, mais qui explique à la fois  le côté impérial des pâtés et l'obstination des petites voix de Georgette à la traiter de chinetoque. Bref, Georgette finira par les ramener tout à l'heure, les pâtés impériaux, dans un sac en plastique qui se balancera au bout de son bras, en arpentant l'avenue Henri Barbusse dans l'autre sens,  pour les partager au dîner avec les autres patients. Mais nous n'en sommes pas encore là. Il y a toute une longue et douloureuse contrainte, une sorte de chemin de croix. Georgette arrive chez sa mère, donc. Elle sonne. La mère a les mains pleines de pâte à pâtés impériaux ou de farine de riz, je ne sais pas, il faut qu'elle s'essuie, elle crie à travers la porte : "j'arrive ! " Et Georgette réplique, toujours à travers la porte fermée : "fous-moi la paix !", peut-être parce qu'il faudrait que la porte soit toujours ouverte ou quelque chose comme ça, et elle fait demi-tour immédiatement sans même laisser à sa mère le temps de s'essuyer et d'ouvrir. D'ailleurs la mère a l'habitude, elle ne répond"j'arrive !" que par habitude, elle n'"arrive" pas vraiment, du moins dans l'intention ou du moins c'est pour bien plus tard, elle continue tranquillement ce qu'elle est en train de faire et pour le moins, prend bien son temps de s'essuyer les mains avant d'ouvrir une porte dont elle sait déjà que Georgette ne sera plus derrière. A ce petit jeu là, les rencontres entre la mère et la fille prennent des allures d'évènements totalement hasardeux, d'accidents temporels, de "rendez-vous manqués" réussis on ne sait pourquoi. Sauf parfois dans le bureau de son médecin, mais celui-ci pourrait vous dire que c’est autre paire de manche, une véritable épreuve. Georgette aurait beaucoup plus de chance de rencontrer sa mère sur la place de la concorde que dans sa propre maison. Mais elle ne va jamais Place de la Concorde. A peine revenue à l'hôpital elle fait demi-tour : ça fait tourner les infirmiers en bourrique parce qu'ils sont chaque fois obligés de lui ouvrir la porte et de la lui ouvrir à nouveau cinq minutes après, pour la laisser sortir. Parfois, même, Georgette sonne à la porte de l'hôpital et avant qu'on ait eu le temps de lui ouvrir, elle a déjà fait demi-tour et est repartie chez sa mère. Ça peut durer toute une journée. Cinq, six, dix allers et retours sont parfois nécessaires, le long de l'avenue Henri Barbusse, avant que Georgette entre chez sa mère, accepte enfin les pâtés impériaux (quand je dis pâtés impériaux, ça peut tout aussi bien être une bouteille de coca ou un petit pain au chocolat ou même rien du tout), sans rien dire ni même merci et reparte comme elle était venue, maugréant et répliquant des insultes à ses petites voix. Il arrive qu'on trouve Georgette en train de faire des allers et retours incessants sur l'avenue Henri Barbusse sans entrer nulle part, ni à l'hôpital, ni chez sa mère. C'est du pareil au même. Le trajet en forme de chemin de croix n'et plus qu'une enveloppe  vide. Elle ne fait plus que le mimer, comme les chansons, comme les histoires. il arrive même que la mère s'absente, pour de bon, pour des vacances, par exemple, au Viêt-Nam, par exemple. Georgette continue les allers et retours sur l'avenue Henri Barbusse : Si on ne savait pas, on dirait qu'elle tourne en rond. Mais au fond, savoir, par savoir, c'est du pareil au même.

 

 

 

 

 

 

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Et le père? Oui : et le père ? Puisque, quand on parle de la mère, il y a toujours quelqu'un pour poser, au bon moment, d'un air entendu, la question du père. Et le père ? Le père, dans toute cette histoire, on n'en parle pas beaucoup du père, hein ? Et là, comme pris en faute, on se dit : ah oui, le père ! Il faut parler du père. Bien sûr, parlons du père. Que dire du père ? Le père est mort, déjà. Le père est mort, il y a assez longtemps, il y a sept ans, ce n'est rien du tout, à l'échelle de la psychose. Le père est mort d'une "drôle" de façon, si on peut dire. Il  est mort accidentellement. Il est mort en tombant de son échelle dans son propre garage. Pas d'une échelle, de son échelle. Pas dans le garage du voisin, dans le sien. C'est idiot, voire risible, mais c'est comme çà. Je me demande si ce n'est pas Georgette qui l'a retrouvé, mais je n'en suis pas sûr. Il est resté dans le coma vingt-trois jours. Et il est mort. Le père était chinois lui aussi, mais de grand-père français, ce qui explique le nom de famille de Georgette, qui évoque une bonne bière par jour de grande soif, et son prénom, aussi. On dit que c'est à ce moment-là que les hospitalisations se sont rapprochées. On croit toujours que c'est une explication, la mort du père. Mais ça n'explique jamais rien, en réalité. D'ailleurs il y a des tas de pères qui meurent dans le monde tous les jours, je crois même savoir que tous les pères finissent par mourir en général, et, en dehors du deuil, ça n'a jamais rien expliqué vraiment pour personne. On en parle en prenant un air de plus en plus entendu, en branlant du chef, genre, évidemment, avec la mort du père, surtout tombé bêtement de son échelle, dans son garage, on a tout compris : c'est à ce moment-là que les hospitalisations se sont rapprochées. Mais on n'a rien compris. Le père est mort et les hospitalisations se sont rapprochées. Il y a eu un moment où les hospitalisations se sont rapprochées, à peu près autour du moment où le père est tombé de son échelle. Ça ne prouve en rien que la mort du père est la cause du rapprochement des hospitalisations. Et d'ailleurs, même, ce père pouvait-il être la cause de quoi que ce soit, dans cette famille? Peut-on le prouver ? Tout ce qu'on peut dire, c'est que c'est ce moment-là qui a été choisi par les psychiatres de Sainte Anne qui s'occupaient de Georgette depuis le début des années quatre vingt dix pour la rapprocher de sa mère, à Vigneux. Jusque-là les parents avaient finement joué double jeu. Ils avaient fait domicilier Georgette à Paris, dans un appartement qui leur appartenait, mais en réalité ils vivaient avec elle dans leur maison de Vigneux. Ainsi, quand ça devenait trop difficile, que Georgette avait trop tapé sur sa mère, ils pouvaient souffler un peu en l'envoyant au loin, à Sainte Anne. Comme s'il l'oubliaient, le trou de son absence se refermant aussi vite que celui du caillou jeté dans l'eau ou, encore mieux, comme si elle était vraiment sortie de leur vie, à tout jamais. Mais ils n'y arrivaient pas vraiment, la plupart du temps, c'était pour quelques semaines, voire un ou deux mois. Georgette passait d'abord un moment à maugréer dans les couloirs contre sa mère, puis finissait par s'habituer, par ne pas trouver trop désagréable l'absence  de double lien et de confrontation permanente. Elle se fondait dans les murs, on l'oubliait, là aussi. Mais sa mère, qui, elle, se  retrouvait alors seule avec le père à Vigneux (les six autres enfants, les quatre frères et les deux sœurs étaient partis depuis longtemps) ne l'oubliait soudain plus. Elle finissait toujours par préférer encore avoir sa fille avec elle, son dernier rempart, pour s'interposer, faire diversion, quitte même à recevoir quelques coups, plutôt que de continuer d'être seule avec son mari. Allez savoir pourquoi, cela restera toujours une énigme. C'est comme si, soudain, en se fouillant, elle s'était aperçue qu'il lui avait manqué quelque chose,  comme un bout d'elle, et s'était souvenu de l'endroit où elle l'avait oublié. Elle revenait chercher Georgette, se pointait un beau jour à Sainte Anne, décrétait que sa fille allait mieux. Les psychiatres n'avaient rien contre, le père non plus, il avait une ampoule à changer au plafond du garage, par exemple. Elle la ramenait à Vigneux jusqu'aux prochains pugilats, en gros deux à trois fois par an. Finalement, ce n'était pas un mauvais calcul. Les parents avaient tout à fait compris ce qu'était la psychiatrie de secteur : c'était pour soigner. Mais ils n'y croyaient pas ou refusaient de le faire. Ils ne tenaient pas du tout à domicilier Georgette là où elle habitait vraiment, à Vigneux, parce qu'ils se doutaient bien qu'ils auraient eu à l'amener tous les matins à l'hôpital de jour ou à une à une activité de ce genre ou même à des thérapies familiales, alors qu'ils pouvaient tout à fait refuser de le faire à Sainte Anne en prétextant qu'ils habitaient trop loin, à Vigneux. En imposant les voyages réguliers de Georgette à Sainte Anne, ils gagnaient sur les deux tableaux. Georgette disparaissait à volonté ou presque et on ne la soignait pas. L'un allait forcément avec l'autre. C'est ce que les psychiatres n'avaient jamais voulu comprendre. Ce qu'ils redoutaient le plus, c'était d'avoir Georgette en permanence chez eux, sous prétexte qu'on l'aurait soignée à Vigneux. Ils avaient très bien compris que les exils à Sainte Anne étaient ce qu'il y avait de mieux pour maintenir l'intégrité du système familial. Ils n'avaient jamais pensé qu'on pouvait, ni, même, qu'on devait soigner Georgette. Ce qui avait été important pour eux, avait été seulement qu'elle parte et qu'elle revienne, qu'elle fasse des allers et retours. De tout le reste, les injures, les bizarreries, les coups et les délires, ils s'étaient accommodés. Les hôpitaux de jours ou autres consultations régulières, qui auraient eu pour but d'éviter les exils périodiques, non seulement ils n'avaient pas su à quoi cela aurait pu servir, mais ils n'en avaient pas voulu. Ils avaient voulu que rien ne changeât. Mais seulement, le père était tombé de son échelle. Et ça, cela avait été un gros changement. La psychiatrie de secteur avait décidé que maintenant, on soignerait Georgette, qu'on ne reculerait plus. Il fallait un suivi régulier, un hôpital de jour, tout ce qu'il fallait, et tout ça se trouvait à Vigneux, là où Georgette habitait vraiment. On ne pouvait pas donner tort à la psychiatrie de secteur. Ce n'est pas de la faute de la psychiatrie de secteur s'il n'y a jamais eu d'hôpital de jour à Vigneux. Une fois revenue à Vigneux, Georgette a fait un grand aller, à Camille Claudel, certes pas très loin du château de sa mère, mais jamais vraiment de retour. Plus rien n'a fonctionné comme avant. Dire si cela avait été mieux ou moins bien, c'est encore une autre histoire.