HISTOIRE DE KATEB

 

 

 

 

 

 

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Je suis dans mon bureau. Je travaille ou je téléphone, parfois même je suis en entretien avec un patient. On frappe à ma porte. Je reconnais la manière qu'on a de frapper, à la fois discrète et insistante. je ne dis pas "entrez", mais la porte s'entrouvre quand même. c'est la trogne de Kateb qui apparaît. Kateb est le seul patient que je ne vais pas chercher moi même dans la salle d'attente. Il ne m'en laisse jamais le temps. En plus, Kateb ne prend jamais de rendez-vous. De toute manière, ça serait inutile : il est là presque tous les jours. Il a besoin de me voir tous les jours en ce moment. "T'as deux minutes,  docteur Grossmann, a j'dérange pas là ?" Il est capable d'attendre deux heures ces deux minutes-là, si je lui dis que je suis occupé par exemple ou si je n'ai vraiment pas le temps de le recevoir. Il va se faire payer un coup au Marigny, va fumer deux ou trois clopes sur le trottoir de l'avenue Henri Barbusse, tape une converse avec un autre patient, revient, frappe à nouveau, repart, revient encore. Quand il a décidé de me voir, il peut être d'une persévérance à toute épreuve. Il a raison, dame, je le reçois toujours, à la fin. Kateb n'est pas très beau. Il n'est pas très grand, même plutôt petit, mais très large. Il a une grosse tête, de grosses lèvres, de grands yeux qu'il peut faire tourner à toute allure, un sourire énorme et éclatant, la boule à zéro, du bide, un gros cul, des jambes courtaudes,  de grosse paluches, la casquette vissée à l'envers en été, et le bonnet à la virgule Nike enfoncé jusqu'aux yeux, en hiver. Il porte les jeans larges des rappeurs et des hauts de survêt de marque, ou de grosses doudounes à capuches. Il a une démarche qui fait penser à celle d'un jeune ours, rapide et oscillante. Il a bientôt trente ans mais en paraît au moins dix de moins. Tout le monde connaît Kateb à Vigneux. Sa famille habite aux "Briques Rouges", le père est gardien, Kateb l'aide parfois à renter les poubelles, en fin d'après midi. Il y a toujours eu un problème avec Kateb, depuis la petite enfance. Il était suivi au CMPP, ou il retourne encore voir si son ancien médecin est toujours vivant, mais on ne sait pas très bien pourquoi. Il n'a jamais appris à l'école, il ne sait pas lire, compte juste ce qu'il faut, a un défaut d'élocution, bégaie un peu. C'était un enfant hyper actif comme on dit maintenant, il ne tenait pas en place, ne faisait que des bêtises, se faisait rosser par son père. Le père est un grand gars encore assez jeune mais qui ne parle pratiquement pas français, Il est très respecté par toute la famille, même par Kateb, quoiqu'on pourrait en penser, mais surtout par sa femme, qui est restée très traditionnelle, paysanne, vieillarde bien avant l'âge, tatouée, qui elle ne parle pas un mot de français, par sa fille Nadia, la deuxième, jolie comme un cœur,  et par les trois autres garçons dont les deux derniers vont encore à l'école. Nadia a épousé un bandit. On s'en doutait déjà, à pas mal de signes, qui déteignaient sur Kateb en quelque sorte, mais c'est quand il a été assassiné à coup de revolver, l'année dernière, quelques mois après la naissance d'un bébé qu'on n'a plus eu aucun doute. Nadia a disparu de la circulation quelques mois avec le bébé, peut-être a-t-elle été envoyée en Algérie, en tout cas elle vient seulement de réapparaître, remariée, ou tout comme. Elle habite à Grigny, y invite Kateb de temps en temps, mais pas très souvent, elle a plutôt coupé les ponts avec Vigneux. C'est dommage, enfin, façon de parler, parce que c'était quelqu'un sur qui on pouvait compter dans la famille. Kateb, à l'époque nous avait parlé de tout ça, mais il en savait assez peu, avait été probablement tenu à l'écart. C'était une période où il s’est mis à nouveau à aller assez mal, où il m'a parlé pour la première fois de choses terrifiantes, qui arrivaient à son corps, des transformations, des pénétrations, des effractions, des viols, des choses qui lui étaient dites, qu'on le forçait à faire, des voix si terrifiantes qu'elle le pourchassaient même la nuit et ne lui laissaient pas de repos. Il s'était remis à boire beaucoup et à fumer du shit, ce qui ne lui réussit pas du tout, mais alors pas du tout. Il s'était remis à faire peur à tout le monde.

 

 

 

 

 

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Parce qu'avant, Kateb, il faisait peur à tout le monde à Camille Claudel. Pas que là, d'ailleurs, même les flics avaient peur de lui. Les flics n'aiment pas les délinquants qui ne sont pas de vrais délinquants, ils ont peur des fous délinquants, ils ne savent pas par quel bout les prendre. Ne nous trompons pas, les flics font parfaitement la différence entre les délinquants et les fous, ils ne se défaussent pas de leur sale boulot sur la psychiatrie publique, comme on l'entend dire trop souvent. Ils ont raison de dire qu'ils ne savent pas y faire : les fous, ce ne sont pas leur métier, c'est le nôtre. Ils ont raison de les amener à la psychiatrie publique, même si ça ne plaît pas toujours à la psychiatrie publique. Il suffit de travailler aux urgences de l'hôpital général pour s'en convaincre tous les jours : il y a très peu d'internements arbitraires et la loi de 1990, toute mal ficelée qu'elle est, et peut-être qu'on ne pourra jamais  mieux la ficeler, puisque c'est une loi qui détermine elle même ce qu'elle ne peut pas aborder, en une sorte de boucle paradoxale, de macula, de point aveugle, est pratiquement toujours correctement appliquée dans son principe et toujours dans sa forme. Quand les flics amènent un fou aux urgences, ce n'est pas pour le faire enfermer ailleurs que chez eux, ou pour le faire sanctionner ailleurs, parce qu'ils n'auraient plus de place, ou parce qu'ils en auraient marre, qu'ils ne pourraient plus le supporter, par exemple, mais vraiment pour le faire soigner, ils y croient dur comme fer, le plus souvent. Je peux en témoigner. Peut-être qu'ils ont tort de le croire, mais c'est une autre histoire, et qui concerne surtout les psychiatres. Certains d'entre ceux-ci ont le mot "Loi" toujours à la bouche. Ils n'ont qu'à faire flics à la fin, ceux-là,  comme si la Loi dont ils parlent avait à voir avec la loi du Droit, celle des avocats des procureurs et des juges. La vraie question est celle des limites, pas celle de la Loi. C'est vrai, quand on dépasse les bornes, on se fait taper sur les doigts. Mais il y a des gens qui ne connaissent pas leurs limites, je veux dire au sens propre, celles de leur corps. Ils croient toujours être à leur recherche, mais ils ne savent pas qu'ils se répandent, qu'ils dégoulinent, qu'ils ne se contiennent plus depuis longtemps, on les appelle des têtes brûlées, des pétés du casque, des fous, comme Pierrot le Fou, par exemple, mais ça peut être moins grave que ça, heureusement. Seulement pour rencontrer leurs limites, ils ont sans cesse besoin de se colleter physiquement à du solide, au sens propre ou au sens figuré, ils se mettent sans arrêt en danger, pas qu'ils aiment ça, même si certains aiment ça, mais ils ne peuvent tout simplement pas faire autrement. C'est une maladie, pour ainsi dire. C'est vrai qu'il y a des bandits qui sont un peu fous, voire très fous et des fous qui sont un peu voyous même beaucoup, Mais, bandit, c'est un état, une profession, illégale certes, qui a ses propres lois, celles du "milieu" comme on dit. Il y a des gens qui ont pour profession d'agir "mal" (ils ont choisi, ils n'ont pas pu faire autrement, c'est la faute à la société, peu importe) mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont malades. On doit les mettre hors d'état de nuire et, ça, c'est le boulot de la police, ils purgent leur peine, recommencent ou pas, libre à eux. Ils préfèrent toujours aller en prison plutôt qu'à l'HP, qu'ils aient une fois essayé de se "faire passer pour fou", pour éviter la sanction, alors ils ont vite compris que ce n'était pas leur place, ils ne recommenceront plus : l'HP est un lieu bien plus hors la loi que la prison, bien plus terrible, ils le disent tous. En revanche, l'enferment, qu'il soit celui de la prison ou celui de l'HP, convient souvent très bien,  c'est un paradoxe, à ceux qui recherchent désespérément leurs limites : comme s'ils se sentaient enfin abrités dan un endroit qui jamais ne perdra contenance.  Il faut qu'ils l'éprouvent avec leur corps, vraiment, et si ça ne suffit pas, ils feront tout pour être encore plus enfermés. C'est même ça le problème. Certains, ainsi, sont allés jusque dans les hôpitaux de force, même la prison ne leur convenait pas. Mais voici que le visage de Kateb apparaît à nouveau dans l’entrebâillement de la porte, il insiste, plutôt pas plus que d’habitude, il n’a que faire des mes élucubrations et de mes digressions : « t’as fini, docteur, j’peux rentrer ? » Je réponds : « cinq minutes, dans cinq minutes, attends encore ! » Le visage disparaît, la porte se referme tout doucement. Il retourne attendre, toujours patient.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le soir tombe, je continue d’écrire sous ma lampe qui n’éclaire que ma table et laisse le reste de la pièce dans la pénombre. Il y a des patients aiment cette ambiance un peu feutrée, ils aiment flotter dans cet espace un peu indéfini, d’autres, pas du tout, ils se sentent embarqués dans une capsule spatiale,  au fond d’une mine ou d’une oubliette, il faut vite allumer le plafonnier. L’animation du CMP tombe peu à peu. A l’ « extra » les calmes consultations du soir commencent, l’infirmier de permanence a pris la place de la secrétaire qui a fini ses huit heures et s’installe à côté de l’ordinateur, fait des réussites pour passer le temps et attend l’arrivée du médecin de garde. A l’ « intra », c’est l’heure entre le goûter et le dîner, temps un peu mort, où l’angoisse se fait sourde et les idées un peu plus noires. Les patients, désœuvrés, deviennent des ombres dans les couloirs ou mettent la table du dîner, très en avance, s’assoient devant une assiette vide et se mettent à attendre. Les infirmières, entre elles, préparent les médicaments et commencent à remplire le cahier de transmissions. Il y a de beaux couchers de soleil à Vigneux. Justement ce soir, le vent a chassé les nuages et, le froid hivernal venu du pays du père Noël s’est installé dans nos contrées. Je vois à travers la fenêtre, au-dessus des toits des pavillons d’en face où planent de lents  avions, des lambeaux de nuages qui se teintent en rouge vif puis tournent peu à peu au mauve sur un fond gris bleu de plus en plus foncé. Kateb attend toujours, je ne sais pas ce qu’il espère. Il va falloir que je le laisse entrer et que les pourparlers commencent. Oui, pourparlers. Cette expression diplomatique convient très bien à la manière dont Kateb établit et maintient le contact. C’est un négociateur né. Il aurait pu faire carrière au Quai d’Orsay ou comment agent de joueurs de foot professionnels. On dirait qu’il ne peut parler qu’en négociant, n’importe quoi, pourvu qu’il y ait matière à marchandages. Il se dit souvent dans les synthèses, qu’on finit toujours par se faire  avoir par Kateb, c’est à la fois vrai et faux : Kateb ne peut se sentir exister qu’en « ayant » l’autre. Il faut toujours qu’il lui en « prenne » une partie, comme si, le langage, qui, autrement,  ne serait que du bruit fait avec la bouche, voire de la musique, ne pouvait se soutenir, comme signifiant quelque chose pour lui, que d’une matérialité prise à l’autre, même  imaginaire. Pour parler avec Kateb, il faut se laisser prendre. De là à dire qu’on se fait prendre à son jeu, il y a un pas qu’il ne faut pas toujours franchir. C’est en acceptant un peu d’ « être pris » qu’on a une chance de communiquer vraiment avec lui. C’est le prix à payer. On n’a rien sans rien. C’est tout de même mieux qu’avant, quand Kateb prenait sans demander, arrachait ce qu’il voulait et s’enfuyait, les sacs des mémés dans la rue, les barrettes de shit de ses copains dealers, l’argent de ses parents ou des autres patients qu’il rackettait. Pas qu’il ait totalement arrêté, mais maintenant il demande, il discute d’arrache pieds, il est dur en affaires, comme on dit, et accepte même parfois de ne rien recevoir, ce qui veut dire qu’il commence à entrevoir que parler est utile,  qu’on peut tirer du plaisir de la conversation, et que les mots peuvent avoir du sens. Les pourparlers, c’est bien pour parler. De plus, avec Kateb, c’est comme avec les pré-ados, on se doit d’appliquer à la lettre les préceptes de la linguistique pragmatique : dire, c’est faire. Tenir sa parole. Dans la mesure du possible, et à l’impossible nul n’est tenu, il s’efforce de tenir la sienne, si nous tenons à peu près la nôtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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"Eh, docteur, t'exagère, j'peux rentrer ou quoi ?". Je lève les yeux de mon écran. Pour un peu mon Kateb paraîtrait inquiet. Cette fois, il n'attend pas de réponse, il s'impose, il entre. Il s'assoit face à moi, de l'autre côté du bureau avec un sourire. On va parler. Il s'installe bien. Ça va être du sérieux. Il ne laisse pas d'espace entre sa chaise et le bureau, comme font les autres patients, il s'approche le plus possible. Il s'accoude pendant que je me carre dans mon fauteuil. Il se met à tripoter des objets. Il fait l’inventaire de ce qui a changé, il soulève des papiers, fait un peu le ménage, il évalue, par réflexe professionnel, ce qui pourrait se piquer (une petite statuette, un stylo de marque, un objet publicitaire de labo), mais je sais bien qu'il ne le fera pas. "Faut qu'on parle sérieusement, docteur" - "Ah, bon on dit des bêtises les autres fois ?". Ça le fait rire. Il et souvent rigolard, par sens du commerce, pas par joie de vivre, pour ainsi dire. Mais dans la seconde qui suit, le voilà qui fait la gueule, "ça va pas", il soulève son bonnet et se gratte le crâne, "il faut trouver un endroit". Le mot est lâché, à sept heure du soir : un " endroit" - "oui, quoi, un endroit, ailleurs, un autre endroit, quoi". Je sais bien, c'est toujours la même chose : Kateb veut toujours aller ailleurs. Il n'est jamais bien là où il se trouve. C'est son symptôme, il faut toujours qu'il se casse, qu'il mette les voiles, qu'il trisse. Là où il et, c'est jamais bien, "ça pue, c'est relou, on s'emmerde". Mais le problème c'est qu'en même temps, exactement en même temps, il faut qu'il soit reçu, accueilli, recueilli. Il est persuadé qu'il y a un lieu idéal juste fait pour lui, une sorte de nirvana, de paradis, de walalah, de champs élysées,  où il pourrait entrer et sortir, à sa guise, soit se la couler douce, allongé les pieds sur la table devant la télé avec décodeur Canal Plus la main plongée  dans un plein saladier de rahat loukoums servi par un harem d'infirmières girondes, soit quand il le voudrait, aller s'éclater et se défoncer la gueule "dehors", pour le "fun", passer des nuits à boire ou à fumer. A peu près la même chose que chez ses parents où, comme il le sait, la tolérance de sa mère est inépuisable. Mais pas celle de son père, c'est ça le hic. Et son père le fout dehors quand il se pointe à trois ou quatre heure du mat raide foncédé, parce qu'il réveille ses frères qui doivent se lever tôt pour aller au lycée, même s'il gèle à pierre fendre. "Aucun cœur, celui-là", "j'ai dormi dans une voiture, j'lai pas volée, la voiture, Grossmann, j'lai juste ouverte pour renter d'dans." Ou alors il va "à la gare de Lyon", c'est tout ce qu'il connaît de Paris, la gare de Lyon, terminus du train qui passe à la gare de Vigneux. Il y retrouve la fausse chaleur de tous les galèreux de la banlieue Sud, une mini-société qui a ses propres lois de la jungle où il est loin d'être le plus fort. Il en revient après deux ou trois jours, cassé par du mauvais rouge, ou du mauvais shit, lessivé, dépouillé, honteux de s'être une fois de plus laissé humilier. "Tous des oufs, là bas, graves" - "Mais pourquoi tu y retournes ?" - "Parce que, Grossmann docteur. Parce que t'as pas voulu me trouver d'endroit la dernière fois que je me suis fait viré par le reup" - "Mais pourquoi tu te fais toujours virer par ton père, Il est d'accord pour te garder si tu joues le jeu, si tu te conduis bien,  il me l'a encore dit la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone ! Tu peux même y retourner ce soir, tu sais bien qu'il t'accueille toujours" - " Ouais mais c'est reloun'dans, je dors dans la chambre des petits frères, j'peux pas fumer, je les réveille parce que je ronfle, l'achèleme, il est trop petit l'achèleme, depuis le temps qu'on doit en avoir un plus grand ! Y'a plus de place pour moi, c'est eux qui veulent que mon reup y m'vire."  Le match commence. Service Kateb : "T'as pas une place ici c'soir pour moi ?" Bien sûr que non je n'ai pas de place, l'hospitalisation est pleine comme un oeuf  - "Et en plus, Kateb, je te rappelle que la dernière fois c'est toi qui a insisté pour sortir !" - "Ben oui, mais c'est reloun'dans, c'est tout petit, on se marche dessus, on s'emmerde, y'a pas Canal Plus" - "C'est comme chez tes parents, alors ?" - "Ben oui". Silence. Nous nous jaugeons. Kateb évalue ma patience et moi j'évalue sa détermination. "Alors, qu'est-ce qu'on fait, docteur, tu téléphones ?" - "Où ?" - " Ben, à un endroit, quoi" - "Ce soir ?" Il a un sourire gêné, voire coupable, il sait bien qu'à cette heure-ci on ne peut plus trouver ni place d'hospitalisation ni hébergement, Il vient de perdre la main, je profite de mon avantage : " déjà le matin tu sais que ce n'est pas facile de trouver, mais alors le soir, on ne va pas en parler, Kateb. Pour ce soir retourne chez tes parents. On verra demain, si tu viens le matin, et pas le soir. En plus, tu viens quand ça t'arrange. Désolé, je ne suis pas entièrement à ton service". Balle de break. je pousse encore mon avantage : "Et puis une place doit se libérer ici, tu pourras venir dans quelques jours, si c'est nécessaire". Une proposition qui ne se refuse pas. Jeu, set et match. Il se gratte encore la tête en soupirant, ça ne lui dit vraiment rien de retourner se faire houspiller chez son père, c'est ça ou la gare de Lyon, non merci, il sort d'en prendre. Il ira chez ses parents. "T'es dur, toi." Il se lève en exhalant un long soupir de pauvre martyr incompris, il enfonce son bonnet et recule vers la porte en me tendant la main " A j'reviens quand ?". Je lui serre la main, je sais qu'il reviendra quand il voudra "Je ne sais pas, moi ? après demain, par exemple. Le matin" - " Y'aura de la place ici ?" - "En principe. " Il ne sera pas dit qu'il aura tout perdu : "Dis, t'a pas vingt balles pour un paquet de cigarettes, je suis raide, là ?" Surtout ne pas l'humilier. Je fouille mes poches et lui donne deux pièces de dix. Il les prend avec un grand sourire, il a oublié la défaite, il a tout de même réussi à obtenir quelque chose de moi. "Je te les rendrai, je touche ma pension Jeudi." Je n'en doute pas. Kateb rend toujours l'argent qu'il emprunte, enfin, plus ou moins rapidement, il faut parfois lui rappeler, avec tact, mais il rend. Pour l'instant il disparaît dans la nuit noire. Les vingt francs s'ajoutent aux cent cinquante qu'il me doit déjà. Ça fait cent soixante dix. A deux cent, stop. Encore une petite marge. Pour la négociation.