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LES
AVENTURES DE LYSE ANANAS -1- J'ai commencé une
analyse en 1973 ou 1974, au moment où je me suis définitivement mis à faire
de la psychiatrie. Ce qui ne fut pas une décision facile à prendre. Très
longtemps auparavant, quand j'étais encore au lycée et que mon père me rêvait
encore futur chirurgien ou pourfendeur de virus au CNRS, j'avais décidé de
devenir psychiatre après une lecture révélatrice de "l'introduction à la
psychanalyse" de Freud et la prise de conscience d'un profond
malaise interne qui suivit. Mais, pour mon père, il était hors de question
que son fils aîné embrasse une autre carrière que celle de Prix Nobel de
médecine potentiel (c'était d'ailleurs valable aussi pour son fils cadet,
pour plus de sûreté, comme l'histoire le montrera). L'image du "Grand docteur"
et le respect plein de dévotion que mon père lui vouait fonctionnait
pour ses enfants comme une injonction qu'il n'avait même pas besoin de
formuler explicitement. J'ai bien essayé d'y résister, pas si mollement qu'on
pourrait le croire, en passant par le théâtre (autre rêve de mon père, soit
dit en passant, j'y reviendrai) qui m'occupa des années entières, et l'idée,
soufflée par ma mère, de l'enseignement du Français pour faire comme mes
meilleurs amis de lycée, Alain F et François G qui étaient devenus khâgneux
et préparaient des concours prestigieux. Mais toutes les tentatives que je
fis pour sortir de l'itinéraire paternel et programmé échouèrent et, si elles
m'ont laissé des regrets, ceux-ci ne furent jamais plus fort que le
soulagement que me procura leur échec. Mon père nous avait toujours raconté
que c'était la guerre qui avait gâché sa jeunesse et l'avait empêché de
réaliser ses rêves de promotion sociale. C'était une explication un peu
rapide, mais qui justifiait les espoirs implicites qu'il plaçait dans sa
progéniture. Notre tâche, notre but était de réaliser le rêve brisé par
l'Histoire : légende familiale suffisamment bien ficelée pour nous avoir
servi de sur-moi toutes ces années d'adolescence et de passage à l'âge
adulte. Pas question donc de nous dérober à ce destin hautement réparateur,
d'autant qu'en outre notre père était (je dois dire : est toujours, sauf son
respect) un véritable malade imaginaire. L'histoire fait penser à celle de
Molière, avec mon père dans le rôle d'Argante et
ses deux fils en alternance dans celui de Diafoirus,
rôle encore bien plus intenable puisque nous sommes deux fils et que, dans la
pièce, il est seul et son futur gendre. Incapable de résoudre la
contradiction principale, comme disait le Président Mao, je m'étais donc
résigné à me lancer bravement dans les études de médecine afin d'inviter un
jour mon père à une belle séance de dissection. Mais survinrent les
évènements de Mai 68 qui à la fois me sauvèrent et compliquèrent tout. Grâce
à Marx, Freud, Marcuse, Barthes et Michel Foucault réunis, la folie
surgit au-devant d'une scène qu'elle put occuper
par la suite quinze petites mais glorieuses années. La folie et donc la
psychiatrie, ce qui n'est loin de là pas la même chose, mais le romantisme de
l'époque refusa de faire la différence. Les asiles de banlieue et les
hôpitaux psychiatriques de la ceinture rouge devinrent de nouvelles terres
vierges et le creuset de vies communautaires inédites. Ce n'est pas que mon
père changeât d'avis, car il ne suivait pas l'actualité intellectuelle, et
j'ai déjà dit que son injonction n'était pas explicite, mais la force de
celle-ci faiblit en moi-même sous les feux d'une nouveauté qui rejoignaient
mes anciens rêves. Je fis donc toute l'année 1971 un stage d'externat
enthousiasmant à Moisselles et m'inscrivis en psycho, à Censier, le soir,
parallèlement à la médecine (et au théâtre, les autres soirs) pour l'année
universitaire 71-72. J'y rejoignais ma vielle copine Agnès S et bon nombre de
condisciples futurs médecins (Jacques P, Dominique P). J'y rencontrai
Florence D, étudiante en psycho pure psychologue, qui devint ma petite amie.
Florence était ravissante, féministe et exigeante. J'en étais passionnément
amoureux. Je l'emmenai dans ma troupe de théâtre et elle m'emmena chez son père,
éditeur chez qui, un soir, je rencontrai Noam
Chomsky en personne. C'était aussi un ami de François Furet, d'Hector de Gallard et Philippe Vianney. C'était un homme extrêmement
séduisant, très intelligent, qui avait été correspondant de guerre en Corée
et au Vietnam, avait eu d'importantes fonctions à l'Agence France-Presse,
était une véritable bête de travail, avait écrit plusieurs romans et
donnait un énorme fil œdipien à retordre à ses deux filles, dont
ma psychologue bien aimée. Mais au fond, je ne savais plus de qui j'étais
tombé amoureux de la fille ou du père. Peut-être bien du père, à la vérité.
La fille en tout cas, à juste titre ou non, me le fit payer : Elle déclara
qu'il me fallait choisir entre elle et la psychiatrie, qu'il lui était insupportable
de partager sa vie et sa couche avec un futur patron potentiel ; je n'avais,
si je voulais la garder, qu'à retourner à la médecine, voire à la chirurgie
que je n'aurais jamais dû quitter. Le plus extraordinaire est que
j'obtempérai à cette extravagante exigence, soit par amour, soit par
romantisme, soit par soumission soit par les trois à la fois. En même temps,
et sans le savoir vraiment, Florence avait passé une alliance avec
l'injonction paternelle qui s’était trouvée toute surprise de ce renfort
inattendu. Je décidai donc que je n'étais plus sûr de ma vocation et tentai
de me persuader à nouveau que j'étais fait pour les blocs opératoires et les
salles d'urgence. J'ai oublié les asiles accueillants, bossé comme un fou
pendant un an l'internat de médecine et l'ai raté avec une note éliminatoire
en chirurgie.. Il avait fallu, et finalement
Florence n'avait été, en cette matière, qu'une sorte de révélateur, que je me
mette à l'épreuve en passant et ratant l'internat de Paris, pour me
convaincre définitivement que la direction de la psychiatrie était bien la
bonne ou tout du moins la seule possible. En même temps Florence me quittait
pour son médecin chef de l'époque (Michel M, avec qui elle a une
relation plus qu'orageuse, je peux le dire, il y a prescription après toutes
ces années, mais envers qui je garde une vieille rancune, il vient de prendre
sa retraite) ce qui prouvait que son argumentation féministe était pour le
moins fallacieuse. C'était l'époque de mon "stage interné" (puisque
j'avais raté l'internat et qu'il fallait bien conclure les études) à la
consultation bondée de chirurgie de l'hôpital Léopold Bellan,
dans le quatorzième arrondissement, où j'ai passé une année pénible avec sa
salle de garde insupportable et des nuits passées à tenir les écarteurs pour
les chefs de clinique lors des opérations de détorsion des testicules ou de désétranglements de hernies. Mais je faisais aussi des
vaccinations à la chaîne et de la petite chirurgie : j'ai recousu des fronts,
des cuirs chevelus, des doigts, j'ai incisé des abcès, refait des pansements
et retirés des fils posés sur des arcades sourcilières éclatées, des doigts
coupés. -2- Donc, je commençai une
analyse en 73 ou 74, puisque la défection de Florence avait redonné le champ
libre à ma vocation originaire. À l'époque, et je constate avec une certaine
incrédulité qu'il n'en est plus du tout de même aujourd'hui, tout futur psy
qui se respectait se devait "d'entrer en analyse". C'était le
complément obligé de toute formation sérieuse. Ne pas suivre une analyse
était hautement suspect de tendance asilaire. Ne pas s'allonger sur un
divan aurait presque pu passer pour une faute professionnelle. Mais ce n'est
pas seulement le conformisme qui me fit me jeter sur le divan. L'abandon de
Florence avait ouvert (ou plutôt élargi) en moi une brèche par où s'écoula un
flot que je ne pus jamais arrêter, même après des années d'analyse et qui
continue même aujourd'hui de m'emporter. Je sus que l'analyse était pour moi
une véritable nécessité, qu'il y allait de ma survie. Mais ce ne fut pas
difficile : L'analyse était, dans ma relation aux autres, l'arbre qui me
permettait de cacher la forêt de mon désarroi. Tout psy qui s'allonge fait
d'une pierre deux coups : il se soigne et apprend à soigner. Je faisais alors
comme les autres laissant simplement croire que le secondaire occupait la
place du principal. Je survécus. Mais ce fut tout juste : quelques années
plus tard j'eus un terrible accident de la route dont je sortis
miraculeusement sans une égratignure. Moins d'un an après je me faisais une
grave fracture de la colonne vertébrale au ski qui aurait pu me laisser
tétraplégique et dont l'absence totale de séquelles tient, elle aussi du
miracle. Je survécus, mais le sentiment d'avoir frôlé la mort par deux fois fit
d'elle un fantôme qui m'accompagne encore tous les jours et qui ne me lâchera
jamais. -3- Je commençai une
analyse en 1973 ou 1974. Finalement, je pense que ce fut en 1974, pas en
1973. Je le sais parce que cela se concrétisa le jour où je réussis l'internat
des hôpitaux psychiatriques, et ce fur en 1974. Cette date je m’en souviens,
promotion 74. Mes nouvelles fonctions m'assuraient un revenu suffisant
pour assumer la lourde charge financière qu'une analyse représentait à
l'époque. Mais j'avais commencé le processus c'est-à-dire la recherche de
l'analyste, les entretiens préliminaires, bien avant, dès la fin de l'année
73, pendant mon stage en chirurgie, à Léopold Bellan.
À la rentrée de L'anée universitaire 73-74 je
m'inscrivis donc en spécialité de psychiatrie à la Salpetrière et cherchai un
poste de faisant fonction d'interne en psychiatrie. Lors de mon passage à
Moisselles, j'avais rencontré un médecin chef d’une quarantaine
d'années, tout à fait soixante-huitard avec de grosses lunettes rondes de
plastique et des cheveux longs crépus qui lui faisaient une tête à l'afro,
Pierrot lunaire un peu perdu dans la vie. C'était un grand ami de Roger
Gentis, qui à l'époque fréquentait beaucoup la communauté Moissellienne
à cause de sa copine qui travaillait là. Il s'était mêlé à la vie trépidante,
accueillante et communautaire de cet asile en pleine transformation. Il
s'appelait C et s'était vite fait adopter par toute la bande. Il avait
dragué plutôt sans succès les copines et on le tenait pour un grand gentil farfelu.
C'était un homme tout à fait original, d'une intelligence aiguë, quoiqu'un
peu fou, ce qui se portait plutôt bien à l'époque..
Par exemple, il était homéopathe et faisait des recherches sur l'effet des
très faibles dilutions sur les symptômes de la psychose, ce qui, de toute
façon, ne faisait pas de mal. ll avait été nommé,
un ou deux ans auparavant dans un des derniers hôpitaux psychiatriques
village construits en Ile-de-France, aux Mureaux, dans la forêt de
Becheville. Il avait besoin d'internes et fut ravi, au nom de note passé
commun récent, de m'embaucher dans son service. Mon année de
"faisant fonction" aux Mureaux me fit le plus grand bien : moi qui
n'avais connu que le cocon de la psychothérapie institutionnelle en création,
je fus confronté à la "vraie" psychiatrie, la plus courante, la
plus tristement banale, la plus mal fichue. Cela me fit toucher du doigt
combien les expériences comme celle de Moisselles étaient rares et
précieuses. À Moisselles, par chance, j'étais tombé du premier coup sur ce
qui correspondait à mon idéal, à Becheville j'appris ce que cette chance
avait eu d'unique. Je passai une année d'enfer à galérer dans un service à la
dérive comme un vaisseau sans capitaine, avec des crétins prétentieux pour
collègues, qui n'attendaient que la fin de leur spécialité pour prendre des
parts dans des cliniques privées et se fichaient totalement des patients et
des infirmiers. Plus anciens que moi, ils me prenaient de haut et, surtout,
méprisaient profondément C, qui, il faut bien le dire, ne faisait rien pour
arranger les choses et diriger son service comme il aurait dû. Entouré
d'imbéciles sexistes et d'infirmiers asilaires, perdu sur les nuages de son
ésotérisme et d'un humanisme un peu cucul, il laissait son service à la merci
du caïdat, de la perversité des patients les plus utilisateurs et de celle
des infirmiers les plus sadiques. Il le laissait dériver vers la violence et
l'arbitraire sous prétexte d'un libéralisme qui confinait pour le coup à un
manque d'autorité quasi-criminel. Bien que Bècheville
ressemblât à un petit village au milieu d'une grande forêt, archétype du lieu
réparateur et protecteur, nous nagions en plein univers concentrationnaire.
Ce contraste, entre une nature véritablement accueillante et une pratique qui
l'était si peu, un médecin chef si humain en apparence et une équipe si
perverse en réalité ne faisait qu'ajouter au malaise qui me saisit rapidement
et me fit regretter presque d'avoir choisi cette spécialité. -4- Pavillon Bretagne,
Hôpital de Bècheville, Les Mureaux, avril 1973. Je
me souviens de Laurence, Sylvie, Larbi, Pierre,
Jean-Jacques, Ginette et Madame D. Je me souviens combien je me suis senti
impuissant et désemparé face à leur folie. Combien de nuits blanches j'ai
passé à tenter de calmer l'un ou l'autre, à mettre de l'ordre dans un
pavillon emporté dans la tempête, à lutter contre une équipe qui avait baissé
les bras depuis longtemps et plaisantait de mon acharnement juvénile,
et un médecin chef réfugié la plupart du temps dans son logement de fonction,
une infirmière dans son lit, ou bien à cultiver la Marijuana dans son jardin.
Combien de nuits blanches j'ai essayé, au milieu de mon angoisse et de ma
solitude, de me persuader que, non, je n'étais pas si nul que ça, et qu'on
pouvait réunir d'autres conditions de soins que ce foutu bordel qu'on
appelait encore un service de psychiatrie. Laurence avait une spécialité :
elle se suicidait à l'Aspirine. En dehors de ça, c'était une ado à peine plus
difficile qu'une autre. Elle était hospitalisée depuis au moins un an et
faisait tourner tout le monde en bourrique. Je me souviens, cette année-là,
avoir arpenté de long et en large la forêt de Becheville à sa recherche. Elle
avait annoncé son suicide pour la vingtième fois, au moins. Le problème était
qu'il pouvait se passer un temps éminemment variable entre l'annonce et le
passage à l'acte. Une solution aurait été de l'enfermer, ce qui avait
d'ailleurs été tenté, mais quand on l' eut laissé
sortir, elle avait pris ses comprimés pour lesquels elle avait une multitude
de cachettes. Le plus souvent elle venait dire aux infirmières qu'elle avait
ingurgité les foutus comprimés, avait droit aux urgences de l'hôpital général
et au lavage de l'estomac avant qu'elle puisse tomber dans le coma et cela
repartait pour un tour. Mais aussi, et c'était beaucoup plus angoissant, elle
disparaissait en l'ayant annoncé ou pas, et c'était le signe qu'il fallait la
retrouver de toute urgence. La veille au soir, elle avait laissé un mot sur
son lit pas défait, à côté de trois tubes d'Aspirine vides : "je suis
partie dans la forêt". Et nous étions dans la forêt, un peu après
l'aube, à la chercher, avec les oiseaux qui chantaient à tue-tête et le
soleil printanier qui jouait dans les feuilles. On nous aurait pris pour des
chercheurs de champignons. Il y en avait d'ailleurs une quantité incroyable
de champignons, vu que les promeneurs étaient très rares dans la forêt de
Becheville, à cause de la proximité des fous. On l'a assez vite retrouvée au
pied d'un arbre, dans le coma. Cette fois là, nous avons tous cru qu'elle
avait gagné son pari pervers, mais non, elle s'en tira comme les autres fois
après quinze jours de réanimation. Les champignons, c'était Sylvie M qui
allait les manger tout crus dans la forêt, quand elle avait décidé d'en finir
parce qu'on était trop méchant avec elle. Elle avait à peine dix-sept ans,
était haute comme trois pommes. Elle hurlait toute la journée, la bave aux
lèvres, avec plus de voix du tout à la fin, passait des semaines sans dormir.
Son médecin, un des infâmes dont j'ai parlé plus haut, et qui passait son
temps à pratiquer (pas toujours sans succès) le harcèlement sexuel des jeunes
infirmières, la bourrait de doses hallucinantes de neuroleptiques, sans aucun
résultat. Il envisageait les électrochocs, mais comme nous n'avions pas de
machine cela resta un vœu pieux, si je puis dire, et Sylvie M. continua son
accès maniaque sans fin encore bien après que j'eus réussi à quitter le
service. Une nuit, au cours de ses déambulations, elle entra chez C, qui ne fermait
jamais sa porte, monta jusqu'à sa chambre et le surpris au lit avec la
surveillante, information qu'elle s'empressa de divulguer le plus bruyamment
possible à travers tous les pavillons dès le lendemain. Le pire était que C,
dans sa relation singulière avec les patients, Sylvie M. comprise, se
montrait d'une finesse, d'une attention et d'une humanité sans égale. J'ai
presque honte à le dire, j'ai énormément appris en assistant à ses entretiens
et en le voyant faire avec les patients. Mais seulement, dès qu'il avait à
faire à l'institution, tout tournait mal : on aurait pu dire qu'il était
"trop" gentil et que les "méchants" de tous bords
abusaient de lui, mais c'était beaucoup plus subtil, il y avait chez lui un
côté désespéré et désabusé qui incitait les autres à le mépriser ou se jouer
de sa confiance. C était un héros tragique et les patients faisaient les
frais de cette tragédie-là. Ce sont des types comme C, qui vous font
longtemps hésiter à admettre la perversité des hommes et finalement vous vous
y résignez. Je parlerai encore de Pierre qui a bien failli m'étrangler pour
de bon, un jour où il était rentré pourtant pas plus ivre qu'un autre soir,
de Larbi qui dealait le shit et ravitaillait tout
le monde en alcool, y compris certains infirmiers, et sodomisait les vieilles
démentes, dont Ginette, qui épuisait tout le monde par sa turbulence
incessante, son refus de rester habillée et l'exhibition de son anatomie
délabrée, de Jean-Jacques qui en voulait à la terre entière de son enfance
malheureuse et qui pensait que c'était à la psychiatrie de réparer sa vie
foutue en l'air, il était d'une exigence pas croyable et se faisait sadiser
par les plus subtils, il s'était construit une cabane dans la forêt pour les
fois où on le virait et il venait se ravitailler la nuit dans la réserve du
service, et de Madame D. vieille mélancolique édentée au regard mort qui se
suicidait en essayant de se noyer dans la cuvette des cabinets, par exemple,
qui n'y arrivait pas tout à fait mais presque et dont le rictus affreux me
donne encore des cauchemars après tout ce temps. -5- Je commençai donc une
analyse en 1974. Comme je l'ai dit un jour précédent, entreprendre une
analyse était pour moi une véritable question de survie. Mais à l'époque,
choisir son analyste était encore un choix politique : il n'était pas
question pour moi de me faire soigner par quelqu'un de l'autre bord et
surtout si ma survie en dépendait. Il y avait d'un côté l'Institut
psychanalytique (IPP) de Paris et l'Association Française de Psychanalyse
(AFP), de droite, vendus, n'ayons pas peur des mots, à l'Association
internationale de Psychanalyse (AIP), elle-même quasiment vendue au
mandarinat, au grand capital et aux Américains, et de l'autre côté, les bons,
les Lacaniens de Lacan, de gauche, prolétariens et anti-asilaires regroupés à
l'Ecole Freudienne de Paris (EFP) pour une grande partie d'entre eux et au
Quatrième Groupe, encore plus "gauchiste", plus autogestionnaire,
pour une autre partie d'entre eux, plus petite. Il était hors de question
pour moi, comme je l'ai dit, de me mêler aux asilaires et aux Américains et
mon choix se porta tout "naturellement" vers les Lacaniens si
possible politisés. C'est pourquoi j'allai voir Jacques Hassoun
qui passait pour "l'analyste de la Ligue", entendez Ligue Communiste
Révolutionnaire (LCR) car à l'époque même pour faire un bon révolutionnaire
il fallait aussi passer par une bonne remise en question personnelle. Il me
reçut dans son cabinet de la rue Claude Bernard, non loin du siège de l'Ecole
Freudienne. C'était un homme assez petit, aux cheveux noirs coupés courts et
à la barbe sombre, ni freudienne, ni marxiste. Cet aspect contrastait avec la
mode baba de l'époque et encore plus curieusement contraste avec l'aspect
très patriarche qu'il eut à la fin de sa vie (il est mort peu avant l'an
2000).À la vérité, je savais qu'il était surbooké et que sa liste d'attente
était très longue. Je ne tenais pas à ce qu'il me prenne pour patient, au
contraire, je ne l’aurais pas supporté comme analyste, célèbre comme il
était. Je m'attendais simplement à ce qu'il m'indique le nom d'un confrère
plus obscur voire d'un élève, mais dont je pouvais être sûr, et d'ailleurs je
ne voulais surtout pas d'un analyste connu pour des raisons peu avouables que
j'avouerai plus loin si j'en ai le courage. Il m'indiqua le nom de ce que je
crus donc un élève à lui, Francis H. -6- Francis H. habitait au cinq rue Ernest et Henri Roussel, deux grandes figures
de la psychiatrie du début du XXe siècle, dans le
quartier des Peupliers, dans le treizième. L'entretien préliminaire eut
lieu à peu près six mois avant la première séance. Je lui parlai psychiatrie
et théâtre, amour et angoisses, Florence et Christine. Je me souviens par
exemple qu'il me demanda comment j'avais eu connaissance de son prénom puisqu’il
portait le même que le mien. Je lui répondis que c'était Jacques Hassoun lui-même qui me l'avait communiqué, en même temps
que son nom, son adresse et son numéro de téléphone. Il en parut surpris. Il
était d'accord pour me prendre sur son divan, à condition que je patiente
quelques mois qu'une place se libère. Cela m'arrangeait particulièrement car
à ce moment-là je préparais encore l'internat. Mais il m'engagea à voir
d'autres analystes pour d'autres entretiens préliminaires, comme c'était
l'usage. Je ne m'y résolus jamais. Par peur d'avoir à choisir. Par peur
d'avoir à juger. À cette époque, j'aurais voulu que l'analyse fonctionnât
comme l'éducation nationale où l’on ne choisissait pas son professeur, ou
l'hôpital où l’on ne choisissait pas son médecin. Je décidai donc de m'en
tenir à Francis H. une fois pour toutes. Le premier serait le bon. J'avais
décidé à l'avance que la filière Ligue Communiste-Jacques
Hassoun était une garantie suffisante, ce qui
m'évitait d'avoir à faire des choix douloureux mais surtout de douter d'avoir
fait le bon. Le côté foncièrement libéral, contractuel de la pratique
analytique ne convenait pas à mon genre de névrose, en quelque sorte. Mais je
comprenais aussi vaguement que la filière dont j'ai parlé n'existait que dans
ma tête. Je résolus de me voiler la face sur son éventuelle réalité, qui se
révéla finalement plus vraie que je ne l'avais imaginée, mais, bien entendu,
pas là où je l'avais imaginée. -7- Samedi dernier, j'ai
retrouvé Franklin à Mouffetard pour déjeuner. Nous revenions tous les deux de
notre travail. Je l'ai emmené dans ce troquet qui fait le coin de la rue de
l'Arbalète où j'aime bien prendre un petit-déjeuner de temps en temps. Il y a
des tables en bois ciré et des banquettes. Cette fois, nous avons déjeuné là,
attendu longtemps que la serveuse, débordée au-delà de ce qui est possible,
toute seule qu’elle était pour une si vaste salle, veuille bien nous apporter
notre blanquette et notre petit salé, et discuté de choses et d’autres,
surtout de femmes et d’amour, mais pas plus que d’habitude. Puis nous sommes
descendus vers la place Saint Médard au milieu des éboueurs qui rappliquent
vers deux heures de l’après midi pour redonner à la rue, en cette fin de
marché, l’air pittoresque pour lequel les touristes ont payé leur agence de
voyage. Dans la rue Edouard Quenu, il y a la
librairie « L’Arbre à Lettres » qui, je
crois est une des meilleures de Paris (il faudra, un jour, que je fasse
la liste, longue, des meilleures librairies du Quartier Latin qui ont fini,
au fil du temps, par être remplacées par des magasins de fringues, eux-mêmes
encore plus vite remplacés par d’autres magasins de fringues encore plus
éphémères). Nous sommes rentrés à « l’Arbre à Lettres » et nous
nous sommes promenés à travers les rayons. Sur la table consacrée aux
nouveautés en sciences humaines, je suis tombé sur le dernier numéro de la
revue « Che Voï »
qui, comme chacun sait, est dirigée par le célèbre docteur Alain D. Dans un
premier mouvement, dont il n’y a aucune raison de se vanter, je me suis
demandé ce que la revue dirigée par ce monsieur pouvait bien faire sur
la table des nouveautés de ma meilleure librairie de Paris préférée, puis
dans un second mouvement, un peu plus réfléchi, j’ai constaté que la revue
était consacrée, en une forme d’hommage, à Jacques Hassoun,
mort il y a peu. J’ai déjà dit le rôle que Jacques Hassoun
avait joué pour moi et j’avais d’ailleurs, quelques mois auparavant, appris
sa mort avec beaucoup de nostalgie sinon avec beaucoup de tristesse. Bref, je
me suis saisi de la revue et j’ai commencé à la feuilleter. Le premier
article était signé Francis H. ! Bien sûr, la scène se situe à peu près
vingt-cinq ans après le début de mon analyse. Bien sûr, il était tout à fait
prévisible, connaissant les liens qui avaient uni Hassoun
et H. que je tombasse sur un texte de lui, mais la puissance d’évocation,
quasi-instantanée, de cette étrange rencontre avec ce que j’avais tant craint
pendant des années et qui pourtant, cette fois, me laissait froid, me
fit presque chanceler. J’appelais Franklin, qui traînait non loin dans le
rayon peinture et lui montrai « Che Voï » et l’article d’H. J’essayai de lui expliquer
ce que, je considérai comme une sorte de victoire, encore que je n’avais
parcouru l’article qu’en diagonale, rapidement et prudemment. Il fut poli et
je crois qu’il ne comprit pas très bien. Je résolus donc d’écrire les
cinq ou six pages qui précèdent et les trois ou quatre qui vont suivre. -8- Donc, je commençai une
analyse avec Francis H. en 1974. Cela se passa dans le treizième pendant plus
de dix ans. Bien plus que dix ans. Il y a encore quelques années, je
considérai le temps que j’avais passé sur un divan, plus long que la moyenne,
comme une sorte de monstruosité dont j’avais presque honte. Maintenant que le
temps a estompé la sensation de durée, et que l’analyse me semble si loin, je
n’y pense presque plus. Je l’ai déjà expliqué, il avait fallu absolument que
mon analyste ne fut pas célèbre ni même connu. Pas
du tout parce que, par exemple, il aurait été moins cher, par sens de
l’économie, et d’ailleurs ses tarifs s’alignaient sur ceux de ses collègues,
il gagnait très bien sa vie, ni parce que, par sens de la modestie, je
n’aurais pas voulu étaler auprès de mon entourage ses quartiers de noblesse.
En réalité, si j’avais pu me le permettre, je n’aurais pas du tout été
mécontent de « descendre d’une lignée » importante et par là même
préparer au mieux mon avenir professionnel. Seulement tout ceci m’était tout
bonnement impossible. Certains s’adressaient, en toute connaissance de cause,
au meilleur, genre Leclaire, Perrier, Clavreul, Mannoni ou Lacan lui-même et j’en ai
connu qui se sont saignés aux quatre veines pour être admis sur les divans de
grands barons ou d’éminents A.E. (Analystes de
l’Ecole, rares appelés qui avaient « fait la passe », admis dans le
Saint des Saints, et non pas simplement A.M.E,
analystes membres de l’Ecole, la piétaille, qui n’avaient fait que demander
leur inscription sur l’annuaire de l’Ecole) pas tellement plus par
« investissement » professionnel que pour se convaincre de ne pas
être tombé aux mains d’un charlatan. La célébrité les rassurait. Car à
l’époque, il faut bien le dire, n’importe qui, après deux ou trois ans de
Vincennes pouvait s’autoriser «de lui-même », comme disait le Maître,
demander son inscription comme AME qui n’était jamais refusée, racoler les
petites étudiantes de préférence, s’en mettre plein les poches en n’y prêtant
qu’une attention flottante. Les histoires ne manquaient pas d’analyses qui
avaient mal tourné, avec internements ou suicides réussis. La psychanalyse
était reconnue pour être une aventure risquée, vous pouviez en ressortir
complètement jeté ou les pieds devant. Mieux valait s’y engager sinon à coup
sûr, au moins s’entourer du maximum de précautions. La célébrité, loin de me
rassurer, me faisait peur. Elle me terrorisait, même. C’était tout à fait
irrationnel. Je ne crois jamais être parvenu à l’expliquer complètement.
Quoiqu’il en ait été, à cette époque, j’ai tout fait pour ne rien savoir de
mon analyste. S’il était le copain d’untel ou s’il avait été formé par tel
autre, et ce qu’il pensait du débat sur la « passe », qui faisait
rage… Et j’y suis longtemps parvenu. J’ai longtemps réussi à ne rien
savoir : je refusais avec obstination de rechercher son nom sur les
livres (je ne lisais plus, j’évitais le rayon psychanalyse, je n’ouvrais pas
un exemplaire de la Nouvelle Revue de Psychanalyse ou d’Ornicar
sans trembler, seule Scillicet, malgré son
élitisme, voire son hermétisme, pouvait me rassurer puisque les articles n’y
étaient pas signés), j’évitais de parler de lui avec les collègues, voire les
amis que je trouvais un peu mondains de peur d’apprendre par hasard
qu’il avait été en analyse avec Lacan ou pire encore, je me persuadais qu’il
était bien cet analyste obscur mais sérieux auquel m’avait envoyé celui que
j’avais pris pour son maître. -9- Le cinq Rue Ernest et
Henri Roussel était une petite maison avec un air anglais comme il y en avait
beaucoup dans le quartier des Peupliers. Pour entrer, il y avait un code. Je
ne parle pas de ces codes de maintenant qu’ il faut soigneusement noter sur
son calepin à côté du numéro de téléphone et changer régulièrement, ça vous
fait des calepins pleins de ratures, et qui ouvrent une première porte
d’entrée qui vous conduisent à une seconde porte, elle aussi protégée par un
autre code que vous avez la plupart du temps oublié de noter, bref vous vous
retrouvez avec votre calepin ouvert, que vous manquez de lâcher, dans une
main, le parapluie dans la deuxième et le sac de course dans la troisième
qu’il faut poser à terre pour taper le code dans la pénombre, La minuterie ne
s’allume que si les premiers chiffres sont les bons, et que vous devez
reprendre pour passer la porte, en faisant attention qu’elle ne se referme
pas avant que vous n’ayez tout ramassé (Dieu merci, tout ce rituel va bientôt
disparaître avec la généralisation des téléphones portables qui permettra de
se passer de noter le code). Le code dont je parle était beaucoup plus simple
quoique plutôt étrange. Vous sonniez deux coups successifs et brefs pour vous
annoncer. Les deux coups signalaient que vous apparteniez à la catégorie des
analysants. Alors H., de son cabinet, sans bouger de son fauteuil, appuyait
du pied sur un interrupteur électrique et la porter s’ouvrait
automatiquement. Vous entriez dans un couloir court. Cabinet à gauche, porte
close sur la séance en cours, salle d’attente à droite, porte ouverte.
Vous entriez dans la salle d’attente, en général vide, car H. s’arrangeait
pour que ses clients ne se rencontrent pas, dans la mesure du possible, et
vous pouviez vous asseoir, soit dans un confortable canapé dos à la
porte, soit sur un non moins confortable fauteuil qui y faisait face (vous
aviez le choix, car il y avait deux fauteuils, de part et d’autre de la
cheminée). En général, je préférais le canapé. Et vous attendiez. Sur une
petite table basse, il y avait des revues de décoration qui n’ont pas été
changées en quinze ans, je peux le dire. Au mur, pas mal de tableaux, de
dessins plutôt bons, une petite formation de jazz par exemple, et une litho
abstraite dédicacée. En moyenne, l’attente était moyenne. Largement le temps
de se vider l’esprit des contingences du moment et de se préparer à
l’association libre. Vous aviez le temps aussi d’écouter les bruits de la
maison. Une autre catégorie, donc, était celle des familiers, qui, pour
s'annoncer, vous le compreniez vite, devaient sonner trois coups, ce qui
permettait à H. d'ouvrir la porte à ses enfants, sa femme, les copains
de ses enfants ou d'autres, sans quitter son fauteuil et toujours sans
interrompre la séance. Au fond les occupations professionnelles d'H. en
faisaient un portier tout à fait convenable. La troisième catégorie, celle de
ceux qui n'étaient pas dans la confidence, était celle de ceux qui faisaient
le code sans le savoir, qui ne sonnaient qu’une seule fois comme partout
ailleurs : là, H. devait se lever de son fauteuil, vous laisser allongé sur
votre divan au beau milieu d'une phrase en marmonnant une excuse accompagnée,
toujours, d'un long soupir (chaque fois qu’il devait se lever de son
fauteuil, pour mettre fin à la séance, par exemple, il poussait un long
soupir), et aller ouvrir la porte en personne. Imaginez, s'il ne l'avait pas
fait, la tête du patient qui vient à son premier rendez-vous ou celle du
livreur de pizzas ou de l’employé du gaz devant une porte qui s'ouvre toute
seule, sans personne qui tient la poignée derrière. Ça peut vous avoir vite
un côté maison hantée qui n'est pas du meilleur effet. Dans l'ensemble le système
fonctionnait sans trop de heurt et montrait ainsi qu'on pouvait très bien se
passer de domestique ou de secrétaire pour ouvrir la porte quand on est
psychanalyste. De plus, les familiers pouvaient prendre le risque de sortir
en oubliant leur trousseau de clés aux heures ouvrables sans crainte de
rester enfermés dehors, ce qui ne gâtait rien, probablement. -10- La première chose que
vous chercheriez du regard si vous entriez dans le cabinet d'un
psychanalyste, serait le divan, me semble-t-il. Vous vous
attendriez à monts et merveilles. Vous imagineriez un Récamier, une bergère,
un sofa, un canapé, voire un fauteuil de dentiste avec des mécanismes
compliqués ou, à la rigueur, un lit à baldaquin. En tout cas quelque chose
d'original, une savante déclinaison du concept de divan, une métaphore, un
jeu de forme subtile, quelque chose qui ressemble déjà à une interprétation,
un objet hybride, que vous avez cru entre apercevoir dans la vitrine de chez
Knoll ou de The Conran Shop, qui invite au
fantasme, aux associations et aux lapsi comme par définition, un lit de
Procuste, une table de dissection, que sais-je, mais surtout quelque chose
qui dise bien : "je ne suis pas un lit, je ne sers pas à allonger, vous
avez tout compris". Or vous vous trouveriez devant un lit, un simple
lit. Ni haut ni bas, mais plutôt bas. Avec un couvre lit qui
aurait connu des jours meilleurs. Qui sentirait vous ne savez quelle odeur.
Avec un polochon. Avec un mouchoir en papier bleu bien déplié dessus, à cause
des cheveux gras, ce qui éviterait de changer le couvre lit trop souvent,
mais qui serait changé au moins une fois par mois, rassurez-vous. Un lit d'où
vous ne glisseriez pas élégamment à la fin des séances, mais au bord
duquel, vous vous asseiriez, comme au bord de n'importe quel plumard, en vous
grattant la tête, avant de vous lever non sans effort. Un lit que vous
pourriez défaire pour y dormir entre les draps frais, comme dans un
tableau de Balthus, alors que tout vit autour de vous, un lit où vous
pourriez vous prendre pour un roi capétien, un gisant, un lit de mort, mais
n’en rajoutons pas trop. Et un peu défoncé avec ça, trop mou, comme s’il ne
vous portait pas, comme si vous risquiez d’y sombrer un jour ou l’autre en
vous laissant trop aller au flot de vos associations et que votre analyste,
ne veillant pas au grain, oublie de vous remonter avec sa canne à pêcher le
gros. Rien qu’une simple barque, un radeau même, rafistolé, bien loin de la
frégate fière, votre analyste à la barre et tout son équipage à la manœuvre,
que vous auriez imaginée pour vous emporter vers les rives de
l’inconscient et de Cythère à la fois. -11- Ainsi, à
vingt-cinq ans, je commençai une analyse avec un analyste qui avait le même
prénom que moi. Il avait aussi les mêmes origines, bien que je ne l’ai appris que bien plus tard, il était alsacien. Et
juif, mais ça, son nom l’attestait suffisamment pour que je ne me pose pas
trop de questions. D’ailleurs, si je ne savais pas pourquoi je voulais que
mon analyste fût un inconnu, je pouvais dire que le fait qu’il porte un nom
juif me rassurait assez et que, pour moi, avoir un analyste d’origine juive
allait pour ainsi dire de soi : il y avait sûrement assez de
« juif » dans mes profondeurs pour préférer y être accompagné par
quelqu’un pour qui cette culture n’était pas tout à fait inconnue et qui
aurait vécu, comme moi, de l’intérieur, cette condition un peu particulière.
Un petit juif inconnu, voilà ce qui peut être était l’image que je me faisais
d’un analyste possible pour moi. Quelqu’un qui aurait pu avoir vécu les mêmes
petites humiliations d’école communale, du genre « C’est vous qui avez
tué Jésus, tu n’iras pas au paradis » ou autres petites cruautés
d’enfants quotidiennes, ou la sourde déprime de parents coupables d’avoir
survécu à la guerre et la disparition de quelques proches qui avaient hanté
notre enfance. J’aimais assez l’idée qu’il puisse partager spontanément, sans
que j’aie à lui expliquer et risquer de penser qu’il ne comprenne pas, ce que
représente d’avoir envie d’appartenir à un groupe qui vous rejette, cette
envie, au sens fort, d’être justement comme les autres, qui peut rendre
agressif, cette hypersensibilité, cette petite paranoïa qui peut finir
par vous faire détester vos parents ou au contraire vous y soumettre encore
plus, par dépit ou vengeance. Souvent, dans notre adolescence, nous
avions résolu la question en nous retrouvant, à trois ou quatre, dans les
classes, partageant presque comme un secret, solidaires même si nos
personnalités ne nous auraient pas autrement réuni. C’est comme ça que
j’avais connu Alain, en sixième, qui se faisait appeler Finck, mais il
fallait prononcer Finque, il ne reprit son
véritable nom que bien plus tard, il habitait dans le dixième, derrière la
gare de l’est et prenait le bus 38 pour venir au lycée. Son père était un
petit artisan maroquinier et sa mère qui pourtant avait fait des études
d’infirmière en Pologne était femme au foyer et mère juive de son fils
unique. Elle avait un accent qui vous faisait tomber amoureux d’elle dès
qu’elle ouvrait la bouche. En plus, c’était une très belle femme. A cette
époque, tout juste à la fin de la guerre d’Algérie, je croyais que tous les
juifs (au moins les ashkénazes) étaient de gauche ou, sinon révolutionnaires,
membres du parti communiste comme tous les amis de mon père, eh bien Finck,
bien que fils d’ashkénaze, n’était pas de gauche, pas plus que ses parents
(il ne le devint que bien plus tard, en 1968, parce qu’il fallait bien faire
comme tout le monde, mais, encore plus tard, devenu philosophe, il se gardera
bien de prendre position). Je me souviens que nous faisions un bout de chemin
ensemble après les cours, nous descendions la rue Soufflot, lui pour attraper
le bus 38 à la station Luxembourg et filer vers la gare de l’Est et moi pour
bifurquer sur la gauche, continuer à pieds et remonter le boulevard Saint
Michel vers Port-Royal. Chemin faisait nous refaisions le monde à la manière
des préadolescents, c’est-à-dire en puisant à pleines brassées dans nos
mythes familiaux respectifs. Il était encore de la première génération, il
avait même été naturalisé quand il était tout petit, après que ses
parents étaient arrivés en France, quelques années après la guerre. Etre juif
fondait son identité. Il n’était pourtant pas circoncis (réflexe protecteur
de ses parents) et ne parlait pas yiddish. Quant à moi, petit-fils d’un
émigré d’avant la guerre de 14, étant déjà de la troisième génération, et
grâce aux idées politiques de mon père, le chauvinisme juif m’étais épargné.
Je me sentais complètement français et même un peu cosmopolite,
paradoxalement. De plus, comme j’étais circoncis, il ne pouvait me traiter de
« faux juif », malgré l’envie qu’il en avait souvent, sans que je
le renvoie perfidement à l’existence de son prépuce. Je n’étais pas sioniste.
Lui, si, passionnément. Après avoir défendu l’Algérie française, il fut
gaulliste. Malgré son admiration pour Mékloufi, le
grand joueur du Racing, il n’aimait pas les arabes parce qu’ils s’attaquaient
à Israël. Quant à moi, j’avais accompagné mon père dans les manifestations qui
avaient suivi Charonne et mon cœur penchait vers les porteurs de valises et
le sort des jeunes déserteurs. Le vent du gauchisme anti-stalinien s’élevait
seulement mais ne soufflait pas encore bien fort. Nous étions en pleine
guerre froide. Finck défendait le flamboyant Kennedy, qui venait de se faire
élire face au triste Nixon, et moi je peinais à soutenir Khrouchtchev, le
petit gros à la chaussure dont le fameux rapport devenait de moins en moins
secret. Et malgré ces grosses divergences, nous fondâmes une amitié
indéfectible qui dura quinze bonnes années, jusqu’à la seconde guerre du
Liban. De la même manière, je rencontrai Marc T, lui aussi fils d’émigrés de
la première génération. Il se disait le cousin d’Alain Finck, mais en réalité
ils n’étaient liés que par l’amitié très forte de leurs parents. Le père de
Marc était ouvrier maroquinier, il travaillait dans le sentier et habitait
passage Brady, sur le boulevard de Strasbourg très
longtemps avant que les Indiens de Pondichéry le colonisent. Je me souviens
du tout petit appartement où j’étais parfois invité à déjeuner des plats
casher délicieux ou à boire du thé brûlant dans des verres. Marc était
rouquin avec plein de taches sur le visage comme son père. Sa mère était
ravissante, son accent polonais était des plus enjôleurs. Marc T,
contrairement à Alain, n’a jamais joué les intellectuels. C'était un
personnage tout droit issu des livres de Robert Bober,
le copain de Georges Perec. Il était brillant en classe mais ne musarda pas.
Il était trop urgent pour lui de convertir rapidement les espoirs de ses
parents. De nous tous ce fut lui le plus rapide. Il fit HEC ou Sup. de Co, partit faire un stage aux Etats Unis et revint expert
financier marié à une américaine, juive bien entendu et laide, alors que nous
étions encore à la fac, passions des concours, et lutinions les copines. Bien
plus tard, quand je fus devenu psychiatre, il reprit contact : plus rien
n’allait dans sa vie, il allait divorcer, perdre ses enfants et subissait des
revers de fortune. Je tentais de l’aider à soigner un moment sa dépression et
le perdis de vue à nouveau. Comme il n’est pas devenu célèbre, lui, je n’ai
plus aucune nouvelle. Alain, Marc et moi formions une sorte d’équipe avec
deux autres camarades : François G et Jean G qui avaient pour
caractéristique d’être juifs aussi, mais à moitié seulement, par leurs mères.
François était le rival direct d’Alain. Le seul qui pouvait se mesurer
intellectuellement avec lui. Il y avait entre eux une émulation pas toujours
saine. Il intégra d’ailleurs Normale Sup Ulm du
premier coup alors qu’Alain dut s’y reprendre à
deux fois pour n’obtenir que Saint Cloud. Ses parents étaient tous les deux
profs de math, surtout son père qui faisait partie du Séminaire Bourbaki,
était un ami de Laurent Schwartz et était prof à la Sorbonne. C’était aussi
un grand intellectuel de gauche qui s’était engagé assez loin durant la
guerre d’Algérie, avait été victime de L’OAS qui avait plastiqué son
appartement. Je m’en souviens encore : l’appartement des parents de François
était situé rue de l’Estrapade, juste derrière le mur du lycée Henri IV,
pratiquement sous la fenêtre où nous suivions les cours. A cette époque, nous
étions en cinquième, je crois, le quartier latin résonnait au moins deux fois
par jours du bruit d’explosion des bombes de l’OAS, lointain, comme un
roulement de tonnerre, ou proche, carrément assourdissant. Ce jour la le
bruit vers seize heures avait été particulièrement fort, les vitres
avaient tremblé, dans d’autres classes elles s’étaient brisées. Nous avions
l’habitude, c’est fou ce qu’on prend vite des habitudes, d’accompagner le
bruit des explosions d’un « Boum ! » lancé joyeusement
en chœur par toute la classe. Ce jour là François ne fut pas le moins prompt
à entonner le « boum ! » insouciant et provocateur. Un peu
plus d’une heure après j’appris que sa maison avait été totalement
détruite en téléphonant chez lui pour me faire préciser je ne sais quel sujet
de devoir. C’était un pompier qui me répondit et me disait que la famille
était partie se réfugier à l’hôtel. Longtemps, nous avons été le confident
l’un de l’autre et j’en sais peut-être plus sur ses chagrins d’amour que
beaucoup d’autres de ses amis. A la suite de l'un de ces chagrins il s'exila
deux ans à Taiwan pour apprendre le chinois. Plus tard, j’ai été son témoin,
en compagnie d’Alexandre A à son mariage avec Ning,
ravissante chinoise de la Réunion, dont il a deux enfants. Ils habitent une
petite maison dans le vingtième. C’est un sinologue réputé maintenant,
il est prof aux Langues O, on le voit de temps en temps donner son avis
à la télé ou faire la nécro des vieux dirigeants communistes à la radio. Nous
nous voyons encore, malheureusement seulement de
loin en loin. J’aurai toujours pour lui une tendresse indéfectible. C'est un
être essentiellement chaleureux. Le cinquième mousquetaire était Jean G qui
était très fort en maths et en bateaux à voiles. Il m'en communiqua un moment
le goût et je lui dois le ravissement de mes séjours aux Glénans.
Je l'ai perdu de vue rapidement, après qu'il eut intégré une grande école.
Nous fûmes très proches, tous les cinq, pendant nos années de lycée. Alain et
François firent "philo" et les trois autres, dont je faisais
partie, "math élem". Nous passâmes le bac
en 1966, après l'avoir révisé ensemble à la campagne. Nous maintînmes la
cohésion du groupe au moins une année encore en nous retrouvant à déjeuner
une fois par semaine dans un restaurant du coin de la rue Descartes et de la
rue Thouin, le Volcan, qui existe toujours mais qui
est devenu un resto à touristes. Un peu plus tard, nous nous réunîmes au
"pot" de Normale Sup où François avait sa
chambre et où, dans la fièvre, se fonda un des groupes gauchistes à
l'origine du mouvement "autonome", "Camarades, (Camarades,
virgule)" seul groupe politique qui pouvait tenir, non pas dans un
autobus, mais dans un taxi, comme disait Alain dont ce fut l'unique période
gauchiste, et "Matériaux pour l'Intervention" avec le soutien du
déjà influent Toni Negri, mais ceci est une autre
histoire, car tout doucement, sans faire de bruit, comme dit la chanson, la
vie nous sépara. Un peu, mais pas tant que ça. -12- Il y a un très beau
texte de Georges Perec sur l’analyse, où il la décrit comme une sorte de
replis du quotidien, de poche, de caverne au fond d’une galerie,
« dans la stratification des heures, un instant suspendu, un
autre : dans la continuité de la journée une sorte d’arrêt, un
temps », dit-il. On pourrait aussi comparer l’analyse à l’amour :
un temps sans début et sans fin, un rythme seulement, qui se superpose au
temps de la vie. Les amoureux sont projetés dans un hors temps où ils se
retrouvent toujours, même séparés, même en proie aux plus grands aléas de la
vie. Il en est de même pour l’analyse ou du moins pour celui qui fait une
analyse : peu importe que cela dure quatre ou quinze ans, que ça n’aie
ni début ni fin : c’est un ailleurs dans
le temps qui flotte au-dessus du quotidien. Dans les replis du
temps : c’est là que se tient l’analyse. Au même endroit que la mémoire,
les souvenirs et l’amour. A partir de 1974, j’ai donc pris l’habitude de
venir trois fois par semaine rue Ernest et Henri Roussel, de sonner deux
fois, d’attendre l’ouverture magique de la porte, comme pour un accès à
l’hyper espace, de passer dans le couloir muet, d’attendre en me vidant la
tête, de serrer la main du passeur, et enfin de m’allonger sur le petit lit
en même temps que j’entendais les craquement du fauteuil de cuir signe que
l’attention flottante de mon analyste attendait le début de mon
monologue. Je m’allongeais, il s’asseyait. Il ne disait même pas « je
vous écoute » ou quelque chose de ce genre, son silence était de
liberté : j’étais libre de parler ou de me taire, il n’avait pas
l ‘intention me « faire parler ». Parfois j’avais préparé
quelque chose, le plus souvent rien. Je passais directement de l’agitation du
monde aux galeries souvent désertes des replis du temps. H. était un Charon
bienveillant. Et muet, la plupart du temps. Un vrai lacanien, de ce point de
vue là. Je commence seulement à entrevoir qu’il est parfois plus difficile de
se taire, tout simplement, que de solliciter la parole de celui à qui les
mots manquent, mais à ce moment là je lui en voulais parfois de son silence.
J'y opposait le mien, délibérément, comme si le "faire
parler", lui, allait compenser ma propre difficulté à dire. Il ne
renonça jamais au fait de me laisser libre, si bien que nombre de séances se
terminèrent sans qu'un mot ne fut échangé. J'en
sortais comme d'une joute inutile avec le sentiment d'avoir tout fait pour
perdre mon temps moi-même. d'ailleurs c'étaient les propres mots d'H. quand
par hasard ou par plaisir il se laissait entraîner dans une
"discussion", sur la technique par exemple : "Nous sommes en
train de vous faire perdre votre temps, mais si vous y tenez, etc." Il
signifiait par là qu'il ne suffit pas de faire les gestes de l'analyse pour
faire une analyse, il pointait une incidente, il indiquait les différents
niveaux de l'échange et le passage subtil de l'un à l'autre. Même quand je
lui racontais un rêve, il n'était pas dupe et ne me remerciait pas de
l'effort ou du cadeau par une interprétation : il pratiquait à la perfection
l'art de la frustration et me montra avec brio que l'interprétation ne prend
sa valeur que dans le transfert. Pourtant, il interprétait parfois, "à
vide", comme pour montrer l'inutilité de la virtuosité. Un jour,
lassé de proposer moi-même les solutions et avec l’idée un peu honteuse de
lui faire faire "son boulot" coûte que coûte, je lui racontai, en
forme de colle, mon rêve de la nuit que je trouvais tordu et particulièrement
hermétique. Il s'agissait de trois images successives, comme trois plans
enchaînés dans un film muet. Je ne me souviens pas précisément des deux
premières, mais il y était question d'argent et d'analyse sous une forme assez
peu déguisée, que je n'arrivais pas à faire correspondre avec la troisième
image qui était celle d'un papillon d'une taille gigantesque posé sur le
papier japonais de son bureau. C'était un défi. C'était comme si je lui
disais " Tenez, puisque vous vous taisez toujours, voici une bonne
occasion de vous taire encore puisque vous ne parviendrez pas à déchiffrer ce
rébus". J'en fus pour mes frais, la réponse fusa, précise et concise,
dans les secondes qui suivirent : "Vous vous
interrogez bien évidemment sur la valeur de votre analyste et ce qu'il achète
avec l'argent que vous lui donnez puisque votre papillon représente
un objet que vous ne pouvez pas manquer d'avoir remarqué dans cette
pièce". Stupéfait, je parcourus des yeux la pièce en question. Mon regard
tomba tout de suite sur une très belle statuette primitive comme on en trouve
souvent dans les bureaux d'analystes, objet d'art luxueux, qu'effectivement
je n'avais pas pu manquer de remarquer, et qui représentait une divinité dont
les cheveux étaient peignés en un chignon qui avait la forme d'un
énorme nœud... papillon ! -13- A cette époque, dans
les années soixante-quinze, la psychanalyse était vraiment à la mode. Je veux
dire pas comme maintenant, où ce n'est d'ailleurs plus la psychanalyse qui
est à la mode, elle s'est petit à petit épuisée dans ses querelles
intestines, elle a été remplacée par la "psy", beaucoup plus
médiatique et moins exigeante, et dont on peut voir des exemples parfaits
dans "loft-story", après le" psy-show" des années quatre vingt, mais aussi dans
ses manifestations émollientes d'assistance à toutes les victimes, les
"traumatisés" de la vie, des injustices de la vie moderne, comme
les accidents de voiture, les inondations ou les braquages de banque. A
cette époque, la psychanalyse était encore pure et dure. Elle n'avait pour
objet que l'inconscient, le transfert et la guérison de surcroît. Des
batailles faisaient rage, à l'école freudienne, autour de la
"passe", qui était la procédure imaginée par Lacan pour devenir
analyste de l'école, bien que, comme je l'ai déjà dit, il n'empêchait
nullement les autres, ceux qui n'étaient pas "de l'école", à
s'autoriser d'eux-mêmes, si bon leur chantait en quelque sorte. Cette
"passe", au mécanisme compliqué, cruel et paradoxal (je ne rentre pas
dans les détails, tant au moment où j'écris tout cela me semble si loin)
était le fin du fin du lacanisme mais était vivement contestée par une partie
de la horde. Bref les articles, les revues, les publications fleurissaient et
il y avait un tel bruit dans Landerneau qu'on ne se serait pas étonné de voir
la "passe" figurer un beau matin en première page du Parisien,
comme si l'excitation de l'élite avait contaminé tout naturellement le
populaire. Au milieu de toute cette agitation éditoriale et malgré tout
vivifiante, j'avais fini par remarquer, en me promenant chez Maspero ou à Autrement-dit, un irrégulomadaire
mais pas trop, de peu de mine, qui s'appelait "l'Ordinaire du
Psychanalyste", Il n'était pas imprimé luxueusement sur papier glacé
comme les grandes revues porte-drapeau des différents mouvements et tendances
affiliées aux éditions du Seuil ou à Gallimard, mais, au contraire, se
démarquait par sa modestie tant au niveau du contenant (petit éditeur, papier
ordinaire,) que du contenu : il y avait des articles d'analysants, des
poèmes, des textes théoriques ou techniques peu prétentieux et souvent
passionnants, mais surtout, tout était écrit dans un langage compréhensible,
ce qui était extraordinaire, pour le coup, car à l'époque il était de très bon
ton de singer Lacan en masquant ses banalités derrière une écriture maniérée
et jargonnante qui m'a toujours exaspéré. Bref cela avait un côté bon enfant,
pas sectaire mais engagé et sérieux qui avait vite gagné ma sympathie. Je
guettais la sortie des nouveaux numéros avec impatience et me prenait à
rêver d'y envoyer un article puisque l'éditeur nous y invitait si simplement,
à la dernière page. L'éditeur, justement, il s'appelait Sigismond, ce qui
était évidemment un pseudonyme, puisque c'était un simple prénom mais pas
n'importe quel prénom, traduction française de Sigmund.... Sigismond était le
seul à signer. Mais il ne signait pas d'articles, il signait les sommaires,
les informations pratiques, il était le gentil organisateur, le repère
vivant, il faisait tourner la machine, avec simplicité : il fallait bien
adresser les textes à quelqu'un, par exemple. Les textes n'étaient donc
jamais signés, c'était même l'unique condition de leur publication.
Exactement, d’ailleurs, comme dans "Scillicet",
prestigieuse revue de l'Ecole, qui avait pour sous-titre le fameux "tu
peux savoir ce que pense l'école freudienne", où, là non plus, on ne
signait pas les articles, mais tout Landernau savait qui en était
l'auteur à cause de la notoriété. L"Ordinaire" en était en quelque
sorte la gentille parodie, vraiment anonyme et travailleuse, elle. Autant
"Scillicet" était d'une lecture ardue,
irritante, absconse et surtout mondaine, autant l'"ordinaire"
semblait simple, sans concessions, au travail. Je sais maintenant que bon
nombre d'habitants de Landernau savaient, malgré tout cet anonymat, qui était
en réalité Sigismond et je crois savoir que son nom circulait avec un certain
respect, mais comme je ne voulais pas faire partie de Landernau, je l'ai déjà
dit, je n'avais pas la moindre idée de même chercher à savoir. Je tenais à ne
pas être compté au nombre des mondains, j'en ai déjà expliqué les finalement
peu avouables raisons, mais je me considérais aussi comme un analysant
sincère et sérieux et j'estimais donc que l'"Ordinaire" était un
peu ma revue, comme le "Libertaire" pouvait être le journal des
anarchistes sympathisants ou l'"Huma" celui des ouvriers
conscients. Je portais par conséquent une admiration sincère à Sigismond,
pour tout ce travail, en plus de sa pratique d’analyste, et je ne cherchais
en aucune manière à savoir qui il était. Mon analyse à moi avançait assez
gaillardement, me semblait-il, pas forcément dans la joie, mais dans un
véritable travail qui ne m'épargnait pas les angoisses et les coups de déprime
que je considérais comme des aléas du métier. J'avais résolu avec succès une
première énigme, qui m'avait définitivement convaincu de l'intérêt de
l'analyse et qui m'avait amené à révolutionner l'idée que j'avais eue de ma
propre vie jusque là. Il faut donc revenir aux coups de sonnette, à la porte
qui s'ouvre automatiquement et à l'entrée dans la salle d'attente de mon
analyste dont j'ai parlé plus haut. Je ne sais plus si cela s’installa
brusquement ou insidieusement, mais toujours est-il qu’il arriva, une fois
que j’étais parvenu dans la salle d’attente, une chose tout à fait saugrenue
et tout à fait désagréable : j’étais régulièrement saisi de terreur d’y
rencontrer un autre client d’H., soit qu’il pénétrât dans la salle d’attente
alors que j’y était déjà installé, soit que ce fut le contraire, soit que je
le rencontrasse dans le couloir alors qu’il quittait notre – ô horreur -
analyste commun ou l’inverse. J’avais beau essayer
de me raisonner, de me représenter que mon analyste ne pouvait évidemment pas
n’avoir qu’un seul client. C’était donc tout à fait normal - et H. arrangeait
manifestement les choses pour que cela ne se produise pas trop ( il espaçait suffisamment ses rendez-vous, par exemple) -
de rencontrer, chez lui, d’autres usagers de son analyste. Mais je n’arrivais
pas à m’y faire. La simple idée de croiser un autre client me plongeait
littéralement dans des affres d’angoisse. C'était tout à fait irrationnel, je
m’en rendais compte et ne pouvais me l’expliquer. Bien sûr, je m’en ouvris à
H., avec ce détachement mi interrogatif mi étonné qu’on peut avoir quand on
raconte une phobie des animaux à plume, une allergie aux fruits de mer, ou la
peur d’avoir oublié de fermer le gaz. Bien entendu, il ne pipa mot. Et le
symptôme, car s’en était un, s’amplifia. Au point que, par exemple, arrivant
au coin de la rue Ernest et Henri Roussel, je guettais la porte, espérant
qu’elle ne s’ouvre pas sur une figure furtive quittant la maison. En fait mon
fantasme était que, en présence de cette personne inconnue, mais dont mon
analyste connaissait le moindre replis intime, je serais instantanément
démasqué, mis à nu, par cette personne même, comme si, par le simple
truchement de l’analyste, de son existence commune pour nous deux, nos
inconscients se seraient déversés immédiatement l’un dans l’autre. Il
faut avouer que c’était véritablement terrifiant. H., que je suppliais
pourtant de me délivrer, par une de ces interprétation géniale dont il avait
le secret, me laissa mariner dans mon jus plusieurs semaines, sans état
d’âme, et assez cruellement, ce dont je me plaignais bien régulièrement. A
quelque temps de là, je fis le rêve que je faisais l’amour avec une fille,
qui, à la fin de l’acte, se révélait avoir le visage de mon frère, avait le
visage de mon frère, était mon frère. Le rêve était voluptueux, sans
culpabilité. Il ne pouvait en aucune manière être traité de cauchemar
Cependant, une fois réveillé, il me laissait une impression fort désagréable,
cette fois teintée de culpabilité, dont je rendis compte à H., qui continua
de garder le silence. Je n’avais pas fait le rapprochement entre ce
rêve et le symptôme de la peur de la rencontre dans la salle d’attente. Et ce
fut à l’instant précis où je le fis, ce rapprochement, sans qu’à aucun moment
H. ne m’y incitât d’aucune manière, que je sus que mon symptôme avait disparu
pour toujours. Je me rendis compte tout à coup de quelle espèce de jalousie
les relations que j’avais avec mon frère avaient été teintées. Mes yeux
s’ouvrir sur la position d’aîné et sur toute l’agressivité inconsciente avec
laquelle j’avais traité mon cadet pendant toutes ces années. Cela alimenta
des heures et des heures de divan. Je pus enfin sourire aux belles
analysantes d’H., leur tenir galamment la porte quand elle sortait, dire un
grand bonjour en entrant dans une salle d’attente déjà occupée et considérer
la maison de mon analyste comme un lieu quasiment public. C’était un grand
progrès. Mais cela n’arrangea jamais mes relations avec mon frère qui
commençaient à cette époque de se dégrader lentement. -14- Pour en revenir à
Sigismond, voici ce qui arriva : l’idée me tomba dessus un jour, que H.
était Sigismond. Rien que ça. Ce fut peut-être d’abord comme un léger doute
en forme d’espoir inconscient ou plutôt préconscient : j’avais plusieurs
fois remarqué des conversations téléphoniques (H. prenait les communications
pendant les séances, ce qui n’était pas forcément choquant vu qu’il n’avait
pas de secrétaire) où il avait peut-être été question de revue et d’édition.
Malgré l'extrême réserve dont il faisait preuve en ces occasions, je le sais
pour l’avoir moi-même expérimenté, en téléphonant pour changer un horaire de
séance, par exemple : oui ? – oui, - (on l’entendait prendre son
agenda) - oui, - ah, non ! Impossible – non, - oui, - oui ! –
d’accord ! – au revoir ! J’avais cru saisir des allusions ou des
mots couverts, en tout cas ses interlocuteurs n’étaient pas toujours des
analysants qui voulaient changer un rendez-vous : son mode de
communication était soudain plus élaboré, légèrement moins évasif, moins
réservé, plus précis, certains mots revenaient : « numéro »,
« style », « vous croyez ? », « nous allons y
penser », des dates : « Avant le vingt cinq,
impérativement » et ainsi de suite. Mais les indices restaient bien
faibles et rien ne m’autorisait raisonnablement à extrapoler de la sorte. Et
quand bien même il aurait été question de revue ou de publication, rien
n’aurait pu me laisser croire qu’il s’agissait de
l’ « Ordinaire ». Je me laissais aller, en fait, à une douce
rêverie. Je m’imaginais non sans plaisir sur le divan d’un « roi
des bandits »de l’analyse, un franc tireur, un pur et dur. Il ne
s’agissait plus de l’obscur besogneux dont j’avais rêvé dans un premier
temps, j’avais changé le décor à vue et je faisais endosser à mon analyste
idéal le costume du sage rebelle, du fils turbulent et préféré du maître
bienveillant. Rien que ça. Puis le doute se fit plus insistant et la rêverie,
au fur et à mesure des communications prises pendant les séances, se changea
en une question de plus en plus obsédante. Etait-il ou n’était-il pas
Sigismond ? Je m’en voulais : à me vouloir le fils analytique d’un
personnage anonyme admirable, qu’avais-je donc à prendre ainsi mon transfert
pour des lanternes, et n’étais-je pas en passe de tomber dans un doux
mais avéré délire interprétatif ?. Mais l’idée ne me quittait
toujours pas. Je commençais à en avoir honte, je la trouvais un peu
monstrueuse, ridicule même, et je commençais à croire qu’on pouvait la voir
au milieu de mon visage, comme un bouton d’acné résistant à l’Hexomédine Transcutanée. J’avais la pénible impression
d’être dans un rêve, et de ne pouvoir me réveiller. Un peu comme celui que je
faisais régulièrement durant mon adolescence : je sortais de chez moi,
je marchais insouciant dans les rues et je m’apercevais avec horreur que
j’avais oublié de mettre mon pantalon ou bien que j’étais tout nu, les
passants ne s’en apercevaient pas, par miracle, ou faisaient semblant, pou ne
pas contrarier le fou qu’ils évitaient, mais il fallait que je rebrousse
chemin jusqu’à chez moi en me cachant derrière chaque arbre ou chaque voiture
garée, avec la terreur d’être emmené au poste pour exhibitionnisme alors que
j’avais seulement oublié – excusez du peu, monsieur le commissaire, quelle
distraction tout de même – de m’habiller. Etant moi-même persuadé d’une
formation pathologique, craignant réellement de délirer, je pratiquai une
sorte d’autocensure qui m’empêchait d’interroger H. et qui ne faisait
qu'augmenter mon angoisse et la certitude que j'étais la proie d'idées
obsédantes. Un jour, n'y tenant plus et la tête envahie de la question comme
par le bruit du bourdon de Notre Dame, je me jetais à l'eau du haut du divan
: "Vous êtes Sigismond !". Il n'y eut pas de réponse, ni oui, ni
non. J’essayai autrement : " Alors, vous n'êtes pas Sigismond
?" Nouveau silence. Qui ne dit mot consent, donc il n'était pas
Sigismond. Ou bien peut-être, cela se passa tout autrement, je n'arrive
plus à me souvenir, il y eut une réponse : simplement non. Mais ce dont je me
souviens encore très vivement, c'est du soulagement qui m'envahit au moment
de ce que je compris comme une dénégation. Je me persuadai donc très vite que
j'avais fait fausse route, que mon analyste n’était ni célèbre ni
révolutionnaire, ce qui correspondait bien mieux à mon image d'analyste idéal
en anonyme besogneux, je m'empressai d’oublier cette douloureuse expérience
« délirante », et de m'extasier sur les merveilles infinies
du transfert. Je ne compris que bien plus tard en quoi ce soulagement ne
venait que conforter, une résistance inexpugnable, un point limite de mon
analyse. -15- Bien des années plus
tard, comme on dit dans les romans, c 'est à dire pour ce qui concerne cette
histoire en avril 1985, après un hiver éreintant, nous nous étions
retrouvés dans un club de vacances en Tunisie avec Christine et Jérémie qui
avait alors quatre ans et demi. Jérémie avait été malade tout l’hiver,
bronchites asthmatiformes sur bronchites asthmatiformes. Il était grand
temps de prendre un peu de repos et de soleil. C’était un village
vacances, une sorte de sous-club Méditerranée avec séjours en promotion
et nous n’avions qu’à nous prélasser et nous promener dans des paysages de
rêve (Djerba, le sud Tunisien, Tataouine, le
désert). La plage, réservée, bien sûr, avait été aménagée dans le style un
peu toc de l’hôtel Waikiki aux Bahamas, il y avait un chamelier
d’opérette et son chameau, prénommé Jacqueline, c’était peut-être une
chamelle, qui arpentait la plage à heures fixes et qui faisait régulièrement
la joie des grosses et gentilles touristes belges sans parler de celle de
Jérémie qui était devenu son grand copain, au chameau Jacqueline. Bien sûr
nous avions emporté quelques livres. Bien sûr je ne me souviens plus
lesquels. Sauf un. Le deuxième tome de l’ « Histoire de le
Psychanalyse en France » d’Elisabeth Roudinesco
dont le premier tome, sur les débuts de la psychanalyse, sur le séjour de
Freud chez Charcot, à Paris, sur Pichon,
maurrassien et grammairien inventeur de la forclusion et autres Laforgue ou
Sacha Nacht m’avait passionné une année ou deux
auparavant. Il était question, dans ce deuxième tome, qui se lisait comme un
roman, du schisme lacanien et de la période actuelle. A la fin de
l’énorme volume de près de huit cent pages il y avait un index des noms propres
cités dans le livre. Le travail était digne d’un érudit et la liste était
impressionnante. Evidemment, avant même de commencer à lire le livre, je vais
voir à la lettre H, qui est celle du début du nom de mon
analyste. J’ai appris entre temps qu’il avait été en analyse avec Lacan
soi-même, qu’il était AE, par des gens qui m’avaient parlé de lui sans que je
leur demandasse rien et je m’étais fait tant bien que mal à l’idée qu’il
jouisse d’une petite réputation dans le milieu, nobody’s
perfect, comme on dit. Je m’attendais bien à voir
apparaître son nom comme celui de beaucoup d’autres dans cette exhaustive
étude. Mais mon étonnement grandit quand je le vois en bonne place
entre Hoffer et Hogarth, pas loin de Hitchcock,
Alfred, Hitler, Adolf, Horney, Karen, Houdebine,
Jean Louis et Hyppolite, Jean. Stupeur, même, il est cité à plusieurs pages
du livre (j’ai le volume sur les genoux, je recopie) : H, Francis, 427,
462, 465, 474, 475. Diable, 474 et 475, on parle de lui sur deux pages ?
Nom d’un chien ! Je m’y précipite - là, je
préfère citer intégralement le texte de Roudinesco
que je n’avais pas relu depuis cette époque - et j’y lis, le cœur battant -
«… L’idée de publier une revue où les articles ne soient pas signés
prend corps à partir de l’automne 1969 à l’intérieur du groupe Lander.
Francis H. est le premier à y songer. Passionné de jazz, il a joué de la
batterie pendant dix ans et a réfléchi sue l’émulation créée entre deux
musiciens lors des improvisations inspirées par les modèles des collectifs de
la Nouvelle Orléans. Il en parle à Radmila Zigouris et se met en quête d’un éditeur. Le temps passe
et un jour les deux amis rendent visite à Lacan pour lui présenter le projet.
Ravi, ce dernier propose de faire partie du comité de rédaction et insiste
pour que la revue paraisse aux éditions du Seuil avec l’aval officiel de l’EFP. Mais devant le refus de ses interlocuteurs, il
s’exclame : « pourquoi venez-vous me voir puisque vous ne voulez
rien de ce que je propose ? » H. et Zigouris
répondent que Lacan risque de peser d’un poids trop lourd sur l’entreprise.
Puis, pour tourner Scillicet en dérision, ils lui
suggèrent de publier dans la revue ses propres textes sans signature. Le
maître éclate de rire, ne dit pas non et demande qu’on lui envoie dare-dare
les premiers numéros. L’aventure de l’Ordinaire du Psychanalyste vient de
commencer. Elle va durer cinq ans, le temps de douze livraisons, pour se
terminer par un acte d’auto dissolution annonciateur de la débâcle de l’EFP. Née en Slovénie, Radmila Zigouris, a été recueillie par un oncle qui possédait un
passeport grec. Après avoir passé son enfance en Allemagne, elle a poursuivi
ses études en Argentine et en suisse pour devenir ensuite psychologue à
l’hôpital des enfants malades. Quant à Francis H., il est originaire par son
grand-père du Yiddishland et a vécu pendant
l’occupation sous plusieurs noms d’emprunt. Il a retrouvé le sien au sortir
de la guerre. Pour ces deux thérapeutes lacaniens, qui seront les seuls
oppositionnels à recevoir le titre d’AE, l’anonymat est porteur de liberté
alors que la signature fonctionne comme le symbole d’une inscription légiférante, empêchant l’étrangeté ou l’errance. face à Scillicet, c’est donc un véritable anonymat qui est
revendiqué comme une sorte d’écriture plurielle. Le choix du terme reflète la
volonté de faire apparaître une parole quotidienne en acte : « Nous
n’avons jamais publié de textes sans paternité, déclare H. Nous ne voulions
pas d’articles envoyés anonymement. Il y avait toujours un auteur derrière ».
Pour éviter toute forme de censure l’Ordinaire du Psychanalyste est
finalement publié sans le recours d’un éditeur. H. s’occupe de sa gestion et
le diffuse lui-même dans les librairies sous le label Sigismond. Le ton
adopté est celui du journal et les articles, qui émanent essentiellement
d’analystes ou d’analysants de la mouvance lacanienne, apportent le
témoignage de la vitalité de ce lacanisme ordinaire de la belle époque de l’EFP.. Pendant cinq ans la revue
devient le porte-parole de la situation éclatée du mouvement et oppose au
dogmatisme régnant le rire frondeur d’un esprit libertaire. Lacan le sait et
soutient d’autant plus l’entreprise que Scillicet
et le projet de dictionnaire sont un échec retentissant. Au congrès de Rome,
à l’AG de novembre 1974, il annonce comme un défi que Scillicet
ne marche pas mais que le journal d’ « Ostin »
est une remarquable réussite. Du coup les membres de l’EFP
imaginent que René Tostain vient de créer une
revue. Furieux, H. va voir Lacan et lui reproche d’avoir rompu le pacte
d’anonymat. Après avoir répondu que tout le monde sait qui édite l’Ordinaire,
Lacan s’excuse et reconnaît son lapsus. Cependant, en 1976, H. songe à
arrêter la publication, trop lourde à assumer sans éditeur. De son côté , Lacan ne se soucie plus de Scillicet
et s’appuie sur Jacques Alain Miller qui vient de faire paraître les premiers
numéros d’Ornicar ?, renouant ainsi un nouveau
lien avec l’EFP à partir d’un autre lieu éditorial.
Sans doute H. et Zigouris ont-ils eu tort de
refuser la proposition de Lacan. Si l’ordinaire avait paru au seuil, le
destin de l’EFP en eût peut-être été changé. Mais
comment s’officialise quand on s’appelle Dada ? En avril 1978,
l’Ordinaire cesse donc d’exister après avoir occupé une place novatrice entre
la fin de l’inconscient et les premières années d’Ornicar ?… » -16- Dès mon retour en
France, je ne manquais pas, quant à moi, de me précipiter chez le H. dont il
vient d’être question, car, on l’aura deviné, mon analyse n’était toujours
pas terminée. Je n’avais pas apporté la preuve de son mensonge passé,
c’est-à-dire le livre de Roudinesco, car je me
doutais bien qu’il se doutait que j’avais lu le second tome de
l’ « Histoire de la psychanalyse en France » et que de toute
façon il était inconcevable qu’il y nie sa participation. Dès que je fus
installé sur le divan, j’attaquai, bille en tête : « J’ai lu le
deuxième tome du Roudinesco, vous étiez bien
Sigismond ! Ne niez pas ! Pourquoi m’avoir laissé douter
ainsi ! ». Il me répondit très tranquillement, sans se démonter,
qu’effectivement Roudinesco était venue
l’interviewer ( pourquoi me racontait-il les
circonstances exactes de sa participation au livre ?) et qu’il lui avait
répondu la vérité, qu’il n’avait pas pu faire autrement, mais ajouta-t-il
aussitôt, qu’il n’avait pas pu faire autrement non plus que de me mentir, à
moi, à l’époque.« Vous comprenez ? ». Non, je ne comprenais
pas très bien. Il redevint silencieux et me laissa moi-même échafauder les
hypothèses à haute voix, sans en démentir aucune. La plus simple était qu’en
niant il protégeait son anonymat, simplement, et que peut-être, je n’avais
pas été le seul de ses analysants impliqué dans le « mouvement » de
la psychanalyse à me douter de sa duplicité et que cela n’avait pas été un
bon moment, disons « politique » de la dévoiler, j’aurais alors été
comme soumis à une sorte de raison d’état dont finalement je n’avais pas
beaucoup pâti. Je me souvins aussi du soulagement qui m’avait envahi à sa
dénégation et aussi du fait, que plus jamais, dans les années qui avaient suivi,
je n’étais revenu moi-même en séance sur la question. Comme si je m’étais
moi-même empressé de l’oublier, comme si j’avais voulu la refouler, la
reléguer dans le placard aux chimères narcissiques et autres vices cachés
difficiles à avouer. L’hypothèse était alors qu’il m’avait ménagé : Il
m’avait peut-être évité un « délire » encore plus massif, de toute
puissance cette fois. A m’avouer à cet instant qu’il avait été Sigismond, il
aurait mis mon intégrité mentale en danger puisqu’une formation délirante
naissante aurait rencontré sa propre réalité et qu’il se serait, lui-même,
alors révélé exactement celui que je fantasmais, un père tout puissant, en
lui demandant explicitement de demeurer un parfait inconnu. Quoiqu’il en soit
je lui en voulus tout de même, et lui en garde encore une certaine rancune à
l’heure ou j’écris ces lignes, comme s’il avait tout de même commis une faute
à mon encontre : il aurait du me ménager jusqu’au bout et ne jamais
accorder d’interview à Roudinesco ! -17- Et pour finir sur ce
chapitre, provisoirement au moins, une dernière anecdote. J’avais tout de
même abordé avec H. la fameuse question de l’analyste inconnu, pas encore
enseveli sous l’arc de triomphe puisque bien vivant dans son fauteuil
derrière le gisant que je devenais trois fois par semaines sur son divan,
j’avais longuement tourné autour du pot en ruminant toujours les mêmes
plaintes et me houspillant moi-même de ne pas être plus productif ou
imaginatif. Je ne parvenais pas à dépasser l’impératif imbécile qui avait présidé
à mon entrée en analyse, celui d’un analyste obscur, inconnu du public de
l’analyse, ne publiant pas, à qui je refusais par avance le droit
d’avoir une opinion pour ne pas me voir obligé de la critiquer. Je passais
littéralement mes séances à les perdre, comme disait mon analyste, puisqu’il
me fallait vérifier à chaque fois son absence d’insertion dans le Grand
Monde, où à peine parvenu sur piédestal du Savoir et de la Célébrité il
n’aurait évidemment pas manqué de se faire descendre, à ma grande honte,
par mon intransigeance et mon honnêteté foncière. Il se taisait tout le
temps, comme je l’ai dit. Un jour, alors que je venais pour la cinquantième
fois de me plaindre de son silence, et que bien campé sur la position sadique
chère à Mélanie Klein, je le couvrais, tout en me tordant de honte et de
douleur, non sans délectation, de mes doutes, voire enfin de mes
certitudes sur son incapacité à comprendre quoique ce soit, j’entendis
derrière moi sa voix manifestement agacée mais ferme : « C’est vous
qui ne voulez pas que je parle ! Il ne faut surtout pas que je
parle. » Je lui répondis au comble de la rage que c’était un peu facile
comme réplique, et que pour une fois que j’entendais le son de sa voix,
c’était drôle de m’entendre dire que, moi, je l’empêchais de parler. Je
refusai d’associer plus loin, et devant tant de mauvaise foi décidai de
garder moi aussi le silence. J’attendis qu’il se lève pour lever la séance.
Cela dit, j'avais retenu la phrase, "C'est vous qui ne voulez pas que je
parle", elle m’accompagna comme une ritournelle, je la retournai tous
les jours dans tous les sens comme une poule qui avait trouvé un couteau, et,
en dehors du fait que je la trouvais un tantinet agressive, je ne pus jamais
lui trouver sa véritable signification : "Mais pourquoi donc
l'empêcherais-je de parler, alors que je ne lui demande que ça ?"
Au fond, c’est peut-être là que H. ne fut pas parfait ou qu’il me
surestima : Il dut
penser que la réponse était si évidente qu’il n’avait pas à la formuler
lui-même. Moi en tout cas je ne l’aurais jamais formulée sur son divan, non
pas par obstination, par refus, mais par bêtise, littéralement, cette réelle
bêtise que confèrent, même aux plus grandes âmes dont j’étais au fond
persuadé de faire partie, les fameuses Résistance et autre Compulsion de
Répétition. Bien sûr que je tenais plus que tout à ce qu’il se taise,
quelles qu’aient été mes protestations du contraire, tout autant à ce qu’il
n’écrive pas, ce qui est aussi une forme de silence, puisque mon plus grand
souci était de ne pas avoir à m’affronter à une quelconque manifestation de
sa défaillance, défaillance qu’il n’aurait pas pu s’empêcher de montrer en
parlant et encore plus en écrivant. Certes, H. avait déjoué le piège
d’avance, il s’était conformé à mon désir de le voir occuper une place
inattaquable, espérant que le paradoxe me sauterait rapidement aux yeux, mais
il n’en fut rien, malheureusement, et l’épisode même de Sigismond,
parfaitement paradoxal, et sa résolution presque dix ans plus tard ne fit
rien à l’affaire. Je restai donc des années sur cette parole que je ne
voulais pas qu’il parle, mais sans en tirer les conséquences et donc sans
avancer d’un pouce vers la résolution de mon analyse. Elle eut une fin, plus
chaotique que progressive, mais une fin tout de même, que je ne vais pas
narrer ici par le menu, qui procéda plus de l’acceptation d’un échec que de
la satisfaction du travail accompli. Bref, c’est vers cette fin que se tient
l’épisode que je veux raconter. Il me faut avant cela, une dernière
fois revenir sur l’une des rares paroles que je l’entendis proférer, bien
avant cette période. Alors que je tenais mon habituel discours sur la
publication et l’écriture et la théorie, sur ma terreur de découvrir un écrit
de sa plume et mon incompréhension de tout ça, il tenta, je devrais
avoir l’honnêteté de dire, il tenta une fois de plus, de nous sortir de là
par une parole que je pris d’emblée pour rien d’autre qu’une provocation
sibylline : « Mais j’écris, il serait très facile de savoir où, si
vous teniez à me lire… ». Allons donc, qu'est-ce que c'était que cette
nouvelle sornette, voilà maintenant qu'il écrivait, en dehors du cercle
analytique, semblait-il me dire, et je n'aurais pas su où, ni sur quoi ? Des
romans ? Des poèmes ? Des comptes-rendus sportifs dans les journaux ? des
chansons? Allons donc. Je refusai d'y croire et décidai de l'oublier, tout
simplement, tant que, Dieu merci, son nom n'apparaissait pas en
évidence sur les piles de livres de chez Maspero ou d'Autrement dit.
Bien plus tard donc, bien encore après la « résolution » de
« l’affaire » Sigismond, alors que j’avais commencé à me faire à la
relative célébrité de mon analyste et qu’il n’en était résulté aucun
cataclysme ni effondrement psychique, alors que je m’étais fait à l’idée
qu’il avait bien du commettre des articles dans quelques unes nombreuses
revues issue de l’explosion de l’Ecole Freudienne mais que j’avais
soigneusement évitées, il arriva que nous fûmes invités à dîner chez les
parents d’une vielle copine de crèche de Jérémie avec lesquels nous allions
devenir amis. Cette copine, Emmanuelle Fanger, mais
on disait Manu, était en fait à l’époque, ils avaient sept ou huit ans, le
meilleur copain de Jérémie. C’était drôle de la voir rejeter systématiquement
tous les attributs des filles, les jeux, les vêtements, les coupes de cheveux
et adopter ceux des garçons. La maman était institutrice dan l'école
maternelle que Jérémie avait fréquentée et le papa, Dominique était
professeur d'économie, mais aussi grand amateur de Jazz. Sa discothèque
était vraiment très impressionnante. C'était un grand blond barbu. il nous
avait préparé un Tajine délicieux tout en nous faisant écouter Ben Webster.
C'était un type sympathique, actif et direct, ce qui contrastait avec la
discrétion et la timidité de sa femme. Il n'y alla donc pas par quatre
chemins et dès la moitié du dîner me traita de juif : "Grossmann, c'est juif, ça !", et avant que j'aie eu
le temps de m'offusquer il ajouta "C est comme moi, Fanger"-
"comment ça ?" Répondis-je, moi qui n'avait jamais entendu Manu et
sa mère prononcer son patronyme autrement que "Fangé"
- "Mais non, ça se prononce aussi "Fanneguerre",
C'est d'origine allemande, juive allemande, comme Grossmann".
Première surprise. La soirée s'avança. Son savoir sur le Jazz était
véritablement encyclopédique, et il le faisait très bien partager, il nous
appris qu'en dehors d'enseigner l'économie il collaborait régulièrement à
Jazz Magazine. Il faisait des bios, des nécros, et des critiques. "Mais
j'y pense, toi qui es psychiatre tu connais peut-être mon copain Ofstin, en plus d'être psychiatre, il écrit aussi dans
Jazz Mag. Ofstin, Auftsain ? - non vraiment ça ne me disait rien, il y
a beaucoup de psychiatres. Il dit : " je
l'appelle comme ça, moi, pour rigoler, mais son vrai nom c'est comme nous, H.
!". Seconde surprise, et de taille. Je lui dis que H. était mon
analyste, ce qui le fit s'esclaffer de rire. Ce que je ne dis pas, c'est que
cette incroyable coïncidence avait des années plus tard
résolu l'énigme des travaux d'écriture de mon analyste. Il me
dit d'ailleurs que H. venait de publier un livre sur le jazz qu'il me prêta
sans savoir quel acte de violence il était sensé perpétrer en toute
innocence. Mais je lus le livre, ne trouvai rien à y redire, en parlait à H.
qui bien sûr ne prononça pas un mot. A partir de ce moment là,
j'achetai plus ou moins régulièrement Jazz Mag,
trouvai le nom d'H. dans la liste des auteurs de la grande encyclopédie du
Jazz publiée chez "Bouquins", ouvris à nouveau les revues de
psychanalyse, lus sans défaillir les quelques articles de lui que j'y
trouvai, vis son nom sans frémir écrit parmi d'autres sur le tableau noir de
l'amphi Magnan à Sainte Anne alors que je me rendais à une réunion de
"Pratiques de la Folie" et qu'il venait juste d'en quitter une
autre. Je passai encore quelque temps à arriver en retard à mes séances ou
les manquer sans prévenir et finit par décider que c'était tout de même la
fin. Il y eut encore deux ou trois soubresauts, essentiellement liés à ma vie
sentimentale, qui était particulièrement agitée à l'époque, et la messe fut
définitivement dite. |