SEREINE JEUNESSE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je me souviens de l'hôtel Moskva. Dans la deuxième moitié des années soixante, Je ne sais plus s'il existe encore. On pouvait y manger du caviar. A vrai dire, ça se faisait d'aller manger du caviar à l'hôtel Moskva. C'était bien avant le temps de la Perestroïka. C'était un hôtel pour étranger et pour apparatchiks. Il suffisait d'avoir une tête d'étranger, c'est-à-dire par exemple d'être habillé normalement, en jean et T-shirt pour qu'on vous laisse entrer. Les grooms avaient des têtes de barbouze. Il me semble que l'hôtel Moskva donnait sur la place rouge, mais peut être était-ce sur la rue Gorki. C'était un restaurant au douze ou treizième étage d'un immeuble élégant et strict. On mangeait en terrasse, avec, finalement, j'y tiens, une vue sur l'entrée de la place Rouge. On y servait, au milieu de la nomenklatura et des diplomates, dans des plats d'argents posés sur des coupes de cristal, pleines de glace pilée, comme il se doit, un caviar gris sombre et luisant comme un fourrure de petit animal. On y servait aussi des pirojkis  délicieux. Je ne me considérais pas encore comme assez âgé pour arroser le tout à la bière, comme le faisaient tous mes camarades plus âgés, ou au vin géorgien qui coulait  à flots : je me contentais de l'eau minérale gazeuse en bouteilles de verre vert qu'on vendait aux touristes. Selon une sorte de coutume,  toutes ces bouteilles n'étaient jamais desservies et s'accumulaient donc au centres des tables à nappes blanches empesées comme autant de témoins de l'immoralité des temps et pour qu'on puisse mesurer, rien que du regard, l'importance des convives et le brio avec lequel ils tenaient l'alcool. On n'est pas sérieux quand on a dix sept ans. A cette époque, le parti communiste français possédait un nombre incalculable d'officines plus ou moins officielles, plus ou moins secrètes et plus ou moins ouvertement financées par lui : des associations d'entraide, des associations de femmes, d'émigrés, des éditeurs, des librairies et des agences de voyage. Mon père avait déniché le catalogue de "Loisirs et Vacances de la Jeunesse" (LVJ) qui était imbattable pour les séjours en URSS. Le voyage à Moscou était la récompense d'un bac réussi avec mention (assez bien) et des études médicales qui s'ouvraient largement devant moi. Je me rendis vite compte que le voyage auquel je devais participer n'était pas un voyage seulement touristique ("rencontres avec la jeunesse soviétique", disait, par exemple, la brochure). C'était un voyage "officiel" qui ne disait pas son nom. Il était dirigé, à la manière des commissaires politiques par un membre assez élevé de l'appareil des "jeunesses communistes", puisqu'ils contrôlaient LVJ, dont je ne me souviens plus du nom, mais je n'ai plus jamais entendu parler de lui plus tard comme député de la gauche ou encore moins comme ministre. Il était entendu que les participants au groupe, garçons et filles, n'étaient en aucune manière des militants triés sur le volet, mais vu qu'il s'étaient adressés à LVJ pour leur voyage en Russie ils savaient quand même à quoi s'en tenir sur leur  représentativité pour les Journées Mondiales de la Jeunesse. C'était donc d'une manière inofficielle mais implicite qu'ils en constituaient la délégation française (le pape, avec les JMJ, n'a fait que reprendre une vieille idée stalinienne et éculée). Beaucoup d'entre nous étaient quand même tombés là comme des cheveux sur la soupe. Il y avait comme une mauvaise foi dans ce recrutement qui ne disait pas son nom, sous des protestations d'oecuménisme : le parti ratissait large, il fallait montrer qu'il recrutait par trains entiers, même s'il attirait ses proies sous couvert d'une agence de voyage anodine. Nous partions faire du "tourisme", nous nous trouvions "enrôlés", on ne dira pas "malgré nous", dans les rangs des sympathisants, des "compagnons de route" et des "représentants de la jeunesse mondiale", échantillon justement représentatif puisque quasi prélevé au hasard parmi, disons, la jeunesse de gauche, humaniste et généreuse sinon tout à fait enthousiaste. Nous n'étions pas seulement tendres et crédules, mais nous nous sentions vaguement complices, coupables ou manipulés, selon notre degré de croyance en l'avenir de l'homme et aux lendemains qui chantaient. Notre responsable de groupe, un moniteur un peu plus âgé que nous, n'était pas inscrit au parti, mais il savait ce qu'il faisait tout en prétendant pouvait préserver son libre arbitre. Nous avions tout des parents staliniens, qui nous avaient envoyé là sans notre désaccord, d'ailleurs. Rares étaient ceux qui étaient venu pour voir par eux même : l'agence de voyage avait, avec suffisamment de perversité mis cartes sur table. En général, on était sympathisant ou au moins bienveillant. Nous nous attendions à vérifier in situ ce que ceux qui nous envoyaient là bas, voulaient savoir : L'URSS était le premier pays du monde et sa jeunesse la plus lucide et la plus enthousiaste. Je n'en voulais absolument pas à mon père de m'avoir payé, en guise de récompense d'un bac réussi, ce voyage plus politique que d'agrément et je m'apprêtais, bon fils que j'étais, à confirmer l'avance évidente de la société socialiste sur l'occidentale. J'étais de toute façon intéressé (Moscou valait bien une messe) et partais à l'aventure avec enthousiasme. J'avais fait le plein de colifichets et de stylos à bille, dont on disait, même les amis de mon père, qui revenaient d'URSS et qu'on ne pouvait pas soupçonner de mauvais esprit, que les autochtones, en plus d'être héroïques, étaient friands. Mon père m'avait confié la camera super huit familiale, avait bourré ma valise de pellicules vierges et s'attendait, après mes derniers succès de vacances comme "Venise  en contre jour" et "Carinthie sous la pluie" à ce que je ramène le reportage du siècle sur les merveilles de la Grande Patrie. J'avais la ferme intention de ne pas le décevoir. Je partis donc sur les lieux du tournage la tête pleine d'idées de montage à la prise de vue et de musiques d'accompagnement. Il faudrait maintenant, pour être tout à fait dans le ton, avoir en tête la pompe étincelante de "la Grande Porte de Kiev" de Moussorgski, orchestrée par Maurice Ravel ou la sensualité surannée des "Danses Polovstiennes" de Borodine. Le film, effectivement réalisé,  plein de panos tremblés et de plans de six secondes, dignes de Dziga Vertov, d'une durée d'un bon quart d'heure, qui est un saisissant accéléré de toutes les merveilles de la Patrie du Socialisme deux ans avant mai 68, a malheureusement disparu au cours d'un de mes nombreux déménagements. Le rassemblement avait lieu à  la gare de l'Est. C'était en train que devait se faire le voyage. Il y avait pas mal de jolies filles un peu plus âgées que moi,  des célibataires, des couples à venir, des couples déjà constitués dont l'inévitable chanteur et guitariste, sympathique au demeurant, avec son inévitable petite amie béate d'admiration qui animerait tout le voyage  avec le répertoire complet de Georges Brassens,  Jacques Brel et Jean Ferrat. Il y avait aussi le couple franchouillard, vieilli avant l'âge, embarqué dans l'aventure par erreur, pour le coup, gaulliste, qui servait d'excellente caution démocratique au parti et de repoussoir au reste du groupe, chauvin, je ne dirais pas petit bourgeois car nous l'étions tous. Il y avait le vieux qui se croyait encore jeune et faisait des plaisanteries douteuses et aussi le vieux qui l'était encore vraiment avec son "esprit ouvert" un peu simplet, sa moustache, son bermuda et son Instamatic. J'étais parmi les plus jeunes sinon le plus jeune. Et impressionné par les jolies filles. J'avais appris, en deuxième langue, un peu de russe encore tout frais dans le si proche secondaire, toujours pour faire plaisir à mon père, et c'était le peu de pratique de cette langue qui me distinguait un tant soit peu des autres, non pas par supériorité mais pour l'embarras qui pouvait en résulter, on verra comment un peu plus loin. Le voyage dura trois jours, dans la promiscuité obligée du train qui préfigurait les acquis futurs de notre éphémère et hétéroclite communauté. Le Paris Moscou régulier était un train russe. Les compartiments se transformaient le soir en chambrettes d'un luxe tout prérévolutionnaire avec petites lampes de chevets sur les tables basses à rabats. C'était du plus coquet effet et fort propice aux visites ou invitations dans les compartiments des filles, où nous passions le temps à boire, débattre toute la nuit et tomber amoureux au petit matin. C'est au cours de ces ébats que nous franchîmes la frontière entre les deux Allemagnes et fîmes face sans vraie frayeur aux  tracasseries de vopos et de leurs têtes d'enterrement. L'imminence de la traversée du mur de Berlin nous plongea au second matin dans une sorte de recueillement angoissé. Par ses arrêts inopinés, ses ralentissements, ses redémarrages improbables et inattendus le train se montrait un metteur en scène hors pair. Visages collés aux vitres, silencieux, nous traversâmes au ralenti un long no mans’ land  tout enchevêtré de barbelés et de béton armé. Une lente litanie de murs muets et de fenêtres aveugles défilait en arrière plan. Je filmai l'instant précis où nous franchîmes le mur, à vrai dire le pignon d'un immeuble déserté perpendiculaire à la voie. Puis ce fut Berlin Est, avidement contemplé, et le train réaccéléra vers les vastes forêts d'Europe centrale. Il y eu  des centaines de kilomètres de bouleaux, de clairières et de petites maisons de bois. La langueur  des voyages transeuropéens commençait à nous gagner. Nos voix se turent petit à petit,  nous nous renfermâmes chacun sur nous mêmes,  lents et contemplatifs, nos yeux se perdaient dans les paysages immuables (forêts, prairies, isbas)  et nous laissions nos têtes et nos corps se bercer aux balancements organiques du train qui fonçait en fuyant le crépuscule. Notre jeunesse était sereine. La vision du paysage en mouvement déroulait les pensées en  volutes et  les poèmes montaient aux lèvres. Il y eut un très long arrêt nocturne à Brest Litovsk pour changer l'écartement des roues des wagons, les voies  russes n'ayant pas la même largeur qu'ailleurs, encore des douaniers et des soldats, et nous pénétrâmes, l'esprit un peu embrumé par le manque de sommeil ou l'hébétude mais le cœur battant, sur le territoire soviétique. C'était  nuit noire, nous écarquillions les yeux, il n'y avait rien à voir. Le jour se leva sur les mêmes espaces infinis et socialistes. Minsk arriva au milieu de la plaine, pendant que nous courions vers le soleil. Des voyageurs descendaient, d'autres montaient, comme dans tous les trains. A deux ou trois téméraires, nous nous aventurâmes dans la gare, puis dans la ville, enfin, juste devant la sortie principale. Une avenue d'une largeur inconcevable, de vieux bâtiments modernes, avec des tramways déjà  d'un autre âge  furent notre première vision du paysage soviétique, plutôt furtive, pusqu' il fallut rejoindre en courant le train qui partait sans nous (le souvenir de  cette incursion d'à peu près une minute trente sur cette avenue de Minsk - tout ce que je connaîtrai jamais de la Biélorussie - est non seulement resté gravé, des années durant, sur le film super huit perdu dans les déménagements, en un plan séquence de quinze secondes obscurci rythmiquement par les masses sombres des camions qui passaient, mais aussi dans ma mémoire, comme souvenir "écran" : je me suis longtemps demandé ce qui se serait passé si nous n'avions pas pu rattraper le train. J'en conçus une expression de ma langue interne : "voir Minsk",  qui désignait une  forme très précise d'acte irréfléchi, impulsif et téméraire que la vie m'a donné pas mal d'occasions d'utiliser. Le matin du troisième jour, le train, tel un sprinter vainqueur juste avant la ligne, eut une sorte de relâchement, un ralentissement de satisfaction qui annonçait le terminus : Moscou,

J'ai longtemps eu l'idée que mon père ne nous avait, à mon frère et à moi, transmis aucune de ses passions. Je crois bien que j'ai même du penser qu'il n'avait jamais eu de passion, dans sa vie. Je me souvenais trop de son goût pour la chose communisme et tout ce qui tournait autour, la lecture de l'huma, la fête du même nom, les copains, les manifs etc., que nous avions fini par prendre pour exclusif. Le communisme, chez les gens de l'âge de mon père, il a dépassé les 90 ans, était une passion qu'on ne soupçonne absolument plus. Non seulement le communisme, mais la politique en général, qui est maintenant pour ainsi dire affaire de quelques professionnels et même de quelques voyous (mon père aimait nous répéter "Si tu ne t'occupes pas de politique, c'est la politique qui s'occupera de toi" (à cette époque, "politique" ne signifiait qu'une seule chose : lutte des classes et lendemain qui chantaient) mais qui était encore, comme son étymologie l'indique, la chose de tout le monde. Il disait que "s'occuper" de politique - il n'en a jamais "fait" - était, ou devait être, de même ordre que la nourriture l'hygiène et l'amour. Il n'y avait que les gens de droite qui ne faisaient pas de politique. Ca ne faisait donc pas beaucoup de gens, dans son idée, tout juste quelques membres des "grandes familles"ou quelques valets du capitalisme plus ou moins débiles mentaux. Et le général de Gaulle, bien entendu. Le "peuple", comme lui, qui en faisait partie avec fierté, était forcément de gauche, même s'il ne le savait pas. Mais nous ne lui voyions aucune autre passion. Ou plutôt celle de la politique occultait tout. Mon père disait de la poésie, par exemple. Il la disait fort bien. Il s'était même produit sur une scène pendant la guerre à Lyon. Notre mère qui n'était encore qu'une de ses copines était dans la salle. Il avait à son répertoire une douzaines de poèmes, qu'il disait, par trois ou par quatre, à la fin des repas. Toute la famille était très fière de ce petit talent. Ce n'était pas de la très grande poésie, ce n'était pas du Verlaine ou du Rimbaud. C'était de bons rimeurs inconnus qu'il avait entendus au Stalag après qu'il eut été fait prisonnier avec tout son régiment (Il n'était pas caporal mais on l'avait épinglé deux fois quand il avait essayé de s'évader, il y réussira la troisième en volant un vélo et sprintant droit devant lui. C'est sa chanson de geste, il n'a jamais prétendu avoir été un héros, loin de là) Il avait rajouté quelques vers de mirliton un peu lestes qui faisaient leur petit effet. De la poésie populaire, à la limite de la chanson. Le plus connu des auteurs s'appelait Miguel Zamacoïs, un de ses poèmes les plus jolis était "Le ramasseur de mégots", mais la plupart avaient été écrits par un de ses copains de captivité, totalement autodidacte, qui s'appelait Robert Quelavoine, son copain Quelavoine. C'était des thèmes de guerre, des visions brumeuses et grises, sur les camps de prisonniers, leur vie quotidienne, la faim, le froid. "Pour Combien le seau ce soir ?"... Il fermait les yeux à demi, laissait le silence s'installer, un sourire lèvres fermées sur le visage, un tout petit claquement de langue, comme quand on déguste du vin, une lente et calme inspiration, satisfait de son auditoire attentif. Sa voix était claire et posée toujours, il déclamait plutôt, mais sans emphase, avec des chuintements étudiés et des silences appropriés. Toute une technique. Il nous charmait, modestes sous les applaudissements. Nous étions aux anges. Nous avions appris deux ou trois desz poèmes inédits pour les compositions de récitations où là nous faisions carrément sensations devant les profs de Français. Premiers à tout les coups. Indélogeables. Modestes sous les lauriers. Notre fond de commerce. Ma mère et lui étaient des fanas du TNP. Ils ont vu tous les spectacles de Jean Vilar et même Gérard Philippe dans "Le cid" qui a fait on ne peut pas imaginer quel tabac, à cette époque. On ne peut plus imaginer : Corneille, un auteur populaire. Comme je vous le dis. Quand nous avons été assez grand ils nous ont emmenés nous aussi voir le TNP qui était dirigé par Georges Wilson, le papa de Lambert, qui avait été l'assistant de Vilar, nous avons nous aussi descendu les marches monumentales au milieu de la foule et au son des trompettes solennelles, pénétré dans la salle magnifique du Palais de Chaillot, ouverte sur l'immensité d'une scène sans rideau, nous avons nous aussi frémi à l'entrée de maître Puntila ou de la bonne âme du Se Tchuan. C'était un vrai champion de Ping-Pong. Champion de Seine et Oise 1936. Il nous avait transmis ce virus là aussi (comment ai-je pu l'oublier !) mon frère et moi, lui plus que moi devînmes d'assez bon pongistes à qui leur père mettait quand même 21 - 10 ou 12 jusqu'à la cinquantaine dépassée. A Villeneuve Saint Georges, il avait joué au Tennis, qui était beaucoup moins un sport de riches qu'on croyait, il avait été voir un match de Cochet qui avait remonté trois sets à je ne sais plus quel américain en coupe Davis. Il se souvient de la pluie de canotiers qui s'était abattue sur le court au moment de l'égalisation. Il a toujours eu bon coup de raquette mais son service est toujours resté son point faible. Ila appris le ski à plus de quarante ans, bien avant la flèche d'argent de mon frère, et a skié à plus de soixante dix. Sur beaucoup de points, il a été notre référence. J'ai déjà parlé de sa soif d'apprendre, lui qui n'avait que le certificat, de son admiration pour le savoir. Il était fasciné par la technique, mais pas du tout technicien. Il s'émerveillait. Avait une foi absolue dans le progrès de l'humanité. A la fin des années cinquante, il avait acheté une camera huit millimètres et filmé pratiquement toutes nos vacances, les sorties dans les bois au début du printemps, la construction de sa maison de campagne, la grande affaire de sa vie, à V., et les chutes de skis joyeuses aux sports d'hiver. Ses panoramiques ont toujours donnés le tournis et la vitesse de son montage à la prise de vue toujours été trop rapide, malgré ses efforts. C'est que la pellicule coûtait cher. Il fallait mettre le maximum sur les bobines de trois minutes. Nous adorions les projections du dimanche après midi sur l'écran déroulé entre le salon et la chambre à coucher des parents. Nous servions d'assistants projectionnistes et de réparateurs de bobines. "Lumière, lumière !" Mais nous étions devenus des virtuoses de la colleuse découpeuse à toute allure et à la lampe de poche pendant que notre mère faisait passer les jus de fruit sans même rallumer. Petit à petit, en grandissant, je passai directeur de la photographie, et c'est en toute confiance qu'il me prêta la caméra pour une superproduction au moins hollywoodienne sur la Patrie du Socialisme. Et pour l'heure, donc, le train arrivait en gare de Moscou, sa capitale.

 

 

Dans le film super huit on voit notre arrivée à Vechhniaki ("Les Cerisiers" - "La Cerisaie"). C'est un genre d'institut Smolny, un ancien pensionnat reconverti en camp de vacances luxueux pour jeune élite du parti. C'est très romantique et tolstoïen. Nous avons les habits froissés et les poches sous les yeux des nuits passées dans les trains, nous aspirons à une douche et un lit frais. Nous avançons, en un petit troupeau béat, émerveillés par tout ce luxe de palace suranné. Nous passons sous un porche au son d'un air de jazz entraînant mais sage. Ce n'est pas moi qui l'ai rajouté sur la bande son. Il y a bien un orchestre de jazz à l'image. Un quartet très exactement. Il nous accompagnera tout au long du voyage, comme un leitmotiv. Il apparaîtra tout à coup comme dans les vrais films, légèrement en retrait, aperçu au détour d'un mouvement de camera, aux endroits les plus saugrenus, où ce sera bien la dernière chose que nous nous attendrons à voir : au milieu des clochers à bulbe de Zagorsk, au bord de la Moskova pour adoucir l'ennui de la queue pour le bateau mouche, sur la plage, etc. Le ton est donné : l'union soviétique ne reculera devant rien, pas même les petits mensonges - Brejnev déteste le jazz - pour nous séduire. On nous traite comme des plénipotentiaires. Nous nageons en plein surréalisme socialiste. Le jazz est vraiment réservé à la nomenklatura, comme les cigarettes anglaises et les stylos bics (dont on nous a rempli les poches en partant.) On nous inonde d'Armstrong et de vodka. Des ivrognes officiels (et non l'inverse) nous invitent déjà à trinquer dans les couloirs. Il y a des télés partout. Nous nous perdons sous les ors et le stuc. Le réfectoire a des airs de galerie des glaces. Il y a des pommes de terre, des saucisses et du kwas au petit déjeuner. Nos hôtes, l'élite de la jeunesse soviétique, et nos guides nous font déjà visiter le domaine immense, les allées fleuries, les charmilles, les parterres d'azalées. Ils nous emmènent jusqu'à un grand étang où croise un unique dériveur au large d'une plage de sable fin déserte qui n'attend que nos joutes sportives amicales. Notre guide et interprète ne s'appelle pas Nathalie, comme dans la chanson de Bécaud, mais Adriana. C'est une jolie rousse aux grands yeux verts, pédagogue patriote et patiente. Elle roule délicieusement les "r". Mais elle sera vite soutenue - je me demande encore pourquoi - par Andreï, une sorte de champion olympique du lancer de disque, aux beaux yeux bleus rivés quinze centimètres au-dessus de nos têtes occidentales sur l'horizon merveilleux de la révolution, ne parlant pas un seul mot de français ni même de russe. Ses gros muscles et son regard, quand il daigne le braquer vers le bas, font fondre les filles et jurer les garçons mais bon. Des discours. On adore ça, les discours. Cela peut durer des heures et en plus c'est multiplié par deux par la traduction. Adriana ne chôme pas une minute. Après la bienvenue et les remerciements nous allons nous écrouler dans nos chambres à deux lits qui ressemblent toutes à des chambres de Lénine en exil de quatre mètres sous plafond. Un peu plus tard on nous retrouve sur la plage à paresser en maillots au soleil couchant de juillet avec les guitaristes qui s'échangent déjà des tablatures. Les russes, encore en bras de chemise et bas de pantalons retroussés, chaussures vernies à la main et déjà sempiternelle de bouteille de vodka "Stolitchnaia" à trois kopecks dans l'autre, font des manoeuvres d'approche et regardent les bikinis des filles un peu par en dessous. Adriana et Andreï n'ont pas suivi. Pas besoin de traduction.

 

 

 

 

 

 

 

Maintenant, sur la vidéo tirée du film en super huit on pourrait voir une jeune femme brune en robe d'été à fleur portant des lunettes sur un nez un peu trop pointu. Elle s'appelle Lia, elle est géorgienne, de Tbilissi. Elle s'adresse à la caméra. C'est un film sonore mais pas parlant. Si on pouvait lire sur ses lèvres, on verrait qu'elle parle Français avec un très joli accent. L'image d'après nous surprendrait, nous ferait un choc : c'est moi, à dix sept ans, si jeune. J'ai une veste claire et une chemise blanche à rayures larges. Nous avons fait du champ contre champ à la prise de vue tout en continuant la conversation en nous passant la caméra. Cela fait assez nouvelle vague. Nous sommes dans le compartiment d'un train. Lia me filme en contre jour. Sur elle la lumière est parfaite. C'est le train de banlieue qui nous amène à Moscou. La gare est à ciel ouvert. Il y a des voyageurs comme dans toutes les gares. Nous les filmons au hasard comme ils montent dans les trains ou en descendent. Les hommes portent des casquettes et sourient à l'objectif. Beaucoup de femmes portent des fichus et des robes imprimées. Après, on voit deux ou trois plan rapides du métro très sombres sans éclairage d'appoint. La foule dans les escaliers, les lustres gigantesques, une salle de correspondance ornée avec le luxe de la cathédrale Pierre et Paul, des statues en bronze de héros anonymes de 1917. Lia est tout aussi impressionnée que moi : c'est pour elle aussi sa première visite de Moscou. Elle a du mal à s'orienter. Elle demande son chemin aux passants. Nous sommes à la station Komssomolskaïa. Après encore, il y a ces images de l'hôtel Moskva où on nous sert du caviar. Mais Lia n'est plus là. Nous sommes uniquement entre français. Ce n'est plus le même jour. La rue Gorki est en fait une très large boulevard. Rien à voir avec les Champs-élysées. Deux ou trois boutiques de mode ringardes, des immeubles officiels. Très peu de voitures. Nous achèterons des souvenirs dans un magasin d'état qui ressemble à un duty-free d'aéroport, mais sans objets de luxe : on trouves des poupées russes, exactement les mêmes que je trouverai en solde près de trente ans plus tard sur le pont Charles à Prague après la révolution de velours, des cuillères de bois peintes en rouge et or qui ne servent à rien, des chapkas en peau d'animaux sauvages hors de prix et de la vodka Stolitchnaïa à trois kopeks. C'est tout. On ne se souvient pas assez que ce sont les komsomols qui ont inventé les pin's : on ne les achète pas, ceux là. On vous épingle des profils de Lénine ou des étoiles rouges émaillés aux revers des vestes à la moindre occasion. Ce pays est atteint de décorite aiguë. C'est un peu comme à Tahiti, mais au lieu du collier de fleurs autour du cou on vous orne d'une épinglette aux armes du Parti en signe de bienvenue. On se prendrait vite pour un maréchal breloqué de l'armée rouge.

Sur la vidéo ( que nous avons perdue et qui est, ne l'oublions pas, la copie du film en super huit, perdu, lui aussi) les images s'accélèrent. Un grand pano de Moscou qui donne le mal de mer avec des zooms exagérés sur les gratte ciels staliniens en plans de coupe ; l'intérieur du stade Lénine vide et impressionnant (le stade de France, par exemple, ne sera construit que 32 ans plus tard), avec, pano dans l'autre sens et toujours mal de mer, le tremplin de saut à ski, délaissé par les trente cinq à l'ombre de l'été moscovite ; un voyage en bateau mouche sur la Moscova un dimanche, je me souviens très bien du jour à cause des foules en maillot de bain sur les rives du fleuve, le bourrage de crâne permanent par les soi-disant étudiants qui sont montés avec nous jusque sur le pont du bateau, ils commencent tout juste à nous agacer mais c'est loin d'être fini, il faudrait être complètement aveugles pour ne pas s'apercevoir que nous sommes entourés de barbouzes, ou idiots pour les prendre pour de simples étudiants, d'ailleurs ils sont tous bien plus vieux que nous ; des images des bâtiments complètemnt kitch de l'exposition permanente des Républiques Soviétiques avec au dessus de la foule et semblant marcher dessus, toute une profusion de grandes statues dorées à l'or fin d'ouvriers et de paysans au regards d'acier mais lointains, braqués sur l'horizon radieux. Une visite à Zagorsk pour nous montrer combien le mauvais traitement de l' Eglise par le Parti est une honteuse calomnie, image convenue mais très jolie d'un groupe de vielles babouchkas dévotes en noir eet fichus assises sur un trottoir et attendant Tolstoï ou seulement le bus qui les ramènera dans leurs banlieues boueuses sur fond de bulbes en forme de glace à l'italienne pistache fraise, la gêne, voire la honte, de nos guides qui ne les voient pas pour la première fois et qui manifestement n'en croient toujours pas leurs yeux, une autre dans un Sovkhoze (ferme d'état, à ne pas confondre avec un Kolkhoze qui est une collectivité privée, ah ah.) On nous voit, sortant uns à uns des clapiers ou des étables, un sourire idiot sur le visage, en blouse et chaussons blancs à cause des microbes capitalistes, tapoter la tête des veaux et des porcs, caresser les poussins et les petits lapins, passer au large des troupeaux d'oies, comme desofficiels du parti en tournée d'inspection et en goguette. Tout se termine d'ailleurs par un plan assez sombre du douzième toast porté au grand banquet du soir à l'amitié franco-soviétique qui a le dos large et dont on taira le taux d'alcoolémie. Ne pas oublier que nous sommes la délégation française au festival des Jeunesses du Monde : images non moins sombres d'une immense salle de bal avec notre sempiternel orchestre de Jazz sur l'estrade qui joue cette fois ci des airs yeyes. Nos non moins sempiternels barbouzes se déhanchent en rythme à qui mieux mieux, Il s'appliquent mais "nos" filles les ignorent ; images prises à l'aveugle les bras tendus au dessus de la foule (enfin, petite) d'un dépôt de gerbe à la mémoire de Maurice Thorez, mort il y a seulement deux ans, sur le quai du même nom, pas loin du Kremlin qui a du être débapitisé et plusieurs fois rebaptisé depuis.