J'ai oublié le nom de l'actrice qui joue dans le film
"la fiancée du pirate". Enfin, je dis ça pour vous la situer, pour
que vous sachiez de qui je parle. Elle a joué dans tout un tas d'autres films
qu'il est inutile de vous citer. C'est son nom que je cherche. Pas autre chose.
Là, juste maintenant. Je ne sais même plus ce qui m'y a fait penser. Ca n'a pas
d'importance. Sachez le dès maintenant, j'irai jusqu'au bout. C'est une actrice
très célèbre, bien sûr, vous voyez très bien de qui il s'agit. Son nom ne vous
échappe pas, à vous. Bon, procédons avec méthode. Je me souviens très bien, par
exemple, du nom de l'auteur du film "la fiancée du pirate" : Nelly
Kaplan. C'est un début. Ne pas confondre avec Leslie Kaplan, écrivain, dont
l'avant dernier livre est " Le psychanalyste" et dont le dernier
livre vient de sortir, je l'ai vu à Compagnie (ou sur le site des éditions
P.O.L, sur Internet, d'où j'ai téléchargé, il y a une heure à peine, le dernier
épisode du feuilleton informatique de Martin Wrinkler,
"Plume d'Ange", l'auteur de la "Maladie de Sachs", vous
voyez bien comme je me souviens de tout (mais pas du nom de cette actrice,
c'est idiot)), ce n'est pas le moment de s'égarer en cherchant son titre, je
veux dire celui du dernier livre de Leslie Kaplan (que j'ai donc oublié aussi,
mais c'est moins grave.) Donc, "La Fiancée du Pirate" est le
principal succès de Nelly Kaplan ; elle a fait d'autres films, mais je ne me
souviens pas non plus lesquels. De toute façon ils ne sont pas très connus. Ce
n'est pas comme le nom de cette actrice. Je viens de l'avoir sur le bout de la
Langue. (ce doit être une assez vielle dame,
maintenant, Nelly Kaplan, je veux dire, pas l'actrice, quoi que. "La
Fiancée du Pirate" date du début des années soixante dix, je l'ai vu quand
il est sorti, dans une petite salle de la rue Champollion, ou au
"Cujas"). Le fait de me souvenir du nom de l'auteur du film (beaucoup
moins connu) que l'actrice qui y joue me rassure sur l'éclipse (momentané, j'en
suis sûr) de ma mémoire. Elle (l'actrice) a joué aussi dans les films de
François Truffaut, dans les tout premiers ("Tous les garçons s'appellent
Patrick", non celui là est de Godard, un des tout premiers, très drôle,
avec aussi Jean Paul Belmondo, tout jeune, avant "A bout de souffle"
(mince, j'ai du chercher aussi un moment avant de l'écrire, ce titre.
Décidément) et aussi Jean Claude Brialy. Ce n'était
encore même pas la Nouvelle Vague, mais çà n'allait pas tarder. Bref, je
m'égare encore. Pas "Tous les garçons s'appellent Patrick" Mais
"Les Mistons", un court métrage, aussi. En noir et blanc, aussi. Avec
les vrais bruits de la rue et la caméra à l'épaule. Et elle a joué dans un autre
film de Truffaut, pas très connu (enfin, si, des cinéphiles, je suppose, ou des
heureux possesseurs du câble ou du satellite qui leur donne accès à "Cinétoile" et autres "Ciné-Classiques")
: "Une belle fille comme moi", pas comme moi, belle, bien entendu,
c'est pour çà que les guillemets ont leur importance. C'était l'histoire d'une
délinquante invétérée, poursuivie par les assiduités, toutes professionnelles
au début, d'un travailleur social ou quelque chose comme çà, mais très vite il
tombe amoureux d'elle et elle le fait tourner vraiment en bourrique, enfin, si
je me souviens bien.) Je n'ai toujours pas retrouvé son nom. Ne perdons pas le
fil. C'est une actrice emblématique de la Nouvelle vague, une brune, pas la
vague, l'actrice, un beau brin de fille, au décolleté provocant, avec une
frange sur le front. Ce n'est pas pour faire le Tartuffe, parce que ses seins,
ils étaient vraiment, mais vraiment bandants, mais le plus sensuel, chez elle,
c'était encore sa voix : avec une voix pareille, on ne peut qu'appeler des
chats des chats, si vous voyez ce que je veux dire. Je viens de l'avoir encore
sur le bout de la langue. Vraiment sur le bout. Une fraction de seconde, j'ai
cru le tenir. Je l'ai d'ailleurs tenu, j'en suis certain, mais il m'a à nouveau
échappé. Elle a, bien sûr, joué dans les meilleurs Chabrol, les anciens
("Le beau Serge" avec Jean Claude Brialy,
encore, mais je ne suis pas sûr qu'il tenait le rôle principal, c'était celui
d'un autre acteur, celui de l'alcoolique, je ne me souviens plus de son nom,
non plus, je ne vais pas me mettre à le chercher maintenant que je suis déjà en
train de chercher le nom de cette actrice, ça va me faire oublier que j'ai
oublié son nom, celui de l'actrice, pas celui de l'acteur, mais je l'ai oublié
aussi, ça va me disperser pour ne pas dire me désintégrer, il y aura toujours
au moins un nom dont je ne me souviendrai pas, et je servirai à quoi, moi, dans
tout çà. Gérard Blain. Ouf. C'est venu tout d'un coup (mais toujours pas celui
de l'actrice)) et les récents : "Poulet au vinaigre", avec Jean
Poiret, "l'Inspecteur Lavardin", où elle
est déjà une femme mûre (qui se souvient de "Poiret et Serraut"?
Tout le monde, bon.) D'ailleurs, j'y pense, elle a une fille qui est actrice,
elle aussi, bien évidemment je ne me souviens pas du prénom, parce que, si je
me souvenais du prénom, je me souviendrais du nom, de celui de sa mère, que,
comme vous le savez déjà, je suis précisément en train de chercher. Et
d'ailleurs, si la jeune, porte le nom de sa mère, c'est que la mère est plus
connue que le père, qui n'est peut-être pas un acteur et qui n'a d'ailleurs
peut-être jamais reconnu sa fille (mais qu'est-ce qu'on s'en fout) à moins que
le père soit lui aussi un acteur connu, mais il aurait le même nom que celui de
sa femme et, alors, je m'en souviendrais, nom de Dieu, je m'en souviendrais,
c'est là que je voulais en venir. Mais je ne m'en souviens toujours pas. Ni du
prénom de la fille. Patience, çà va venir. On ne s'en fait pas. Qui s'en fait ?
Vous croyez que quelqu'un s'en fait, ici ? Bon, continuons de tourner autour du
pot, de tirer les fils qui dépassent de la pelote. Je me souviens des seins, je
me souviens de la voix, je me souviens des partenaires, de presque tous les
films, mais pas du nom. De quoi me souviens-je d'autre ? Des années soixante-dix.
De nos années soixante-dix, à elle et à moi. Mais si je me mets à évoquer les
années soixante-dix– les Beatles, Armstrong sur la lune, l'Ajax d'Amsterdam -
pour retrouver le nom de cette actrice, c'est sûr que je vais m'égarer à
chercher d'autres noms dont je ne me souviens plus non plus ; çà ne me mènera à
rien et çà continuera de me déprimer (qui a dit "déprimer" ici ?) Je
me souviens que je l'ai vue récemment à la télé. Je veux dire telle qu'elle
est, maintenant, et pas dans les années soixante-dix à la télé de maintenant.
Elle est devenue une sorte de matrone, qui se plaît à jouer les vieilles
indignes un peu castratrices. Je m'inquiète soudain. De quoi est ma mémoire?
Comme dirait l'adjudant de la blague : De quoi sont les pieds ? Réponse :
L'objet de l'attention constante du soldat ! Pareil, ma mémoire est l'objet de
mon attention constante. Le moindre trou m'agace : je ne passe pas mon temps à
me souvenir, mais à vérifier que je me souviens. Que mon sac est bien sur mon
dos. Peu importe le poids. Parfois, dans ces moments d'oubli absurdes, j'ai
l'impression de me trouver devant un mur, séparé de mon passé à tout jamais,
dans un présent idiot, perpétuel et inutile, qui fuit dans les limbes du temps,
ou bien dans une rue en ruine, genre Pompéi, qui ressemble à d'autres rues en
ruine, au coin desquelles aucune plaque émaillée ne vient à mon secours. Un
seul nom vous manque et tout est dépeuplé. Çà ne me revient toujours pas, ce
foutu nom. Et pourtant je vois son sourire, ses yeux, sa robe noire toute simple
et si sexy dans une"Belle fille comme moi", j'entends le son de sa
voix, qui est une provocation à elle toute seule, mais de son nom je ne me
souviens pas. Personne, à cette heure, à qui demander. J'ai maintenant vraiment
envie, que dis-je envie, besoin, de me souvenir son nom, de le savoir, pas du
tout parce que cette actrice m'intéresse (elle m'intéresse, en plus, je l'aime
bien) pas du tout parce que j'ai de l'"affection" pour elle, que je
ne veux pas la perdre, elle, je m'en fiche bien en réalité, c'est seulement de
son nom que je cherche à me souvenir, parce que, c'est une certitude, sa perte
sera littéralement irréparable. Celle d'un simple nom. Celui d'une actrice
qu'il n'est pas du tout important de connaître, en aucune manière, sauf par
miracle, si on est candidat aux premières questions de "Qui veut gagner
des Millions ?" Les trous de mémoire sont comme les trous noirs, ceux qui,
au centre des galaxies, têtes d'épingles pesant des milliards de tonnes,
engloutissent tout inexorablement, même la lumière, même leur propre lumière,
ils engloutissent votre passé tout entier, ne laissent de vous qu'une fine
pellicule transparente et fragile qui ne sert à rien et qui ne vous constitue
pas : le présent. Au début, rien du tout. Un trou d'épingle, Un simple accroc
au rideau qui laisse passer une toute petite raie de lumière, et, soudain, en
accéléré, l'accroc s'agrandi, devient une béance, une déchirure, une cassure,
une fracture ouverte sur l'éclat insoutenable de l'oubli, une véritable
catastrophe en moins de temps qu'il ne faut pour le dire il a tout dévasté on
n'est plus sûr de rien (c'est exprès qu'il manque la ponctuation). C'est pour
cela qu'il faut le savoir. Savoir absolument le nom (s'avoir ?). Car
"retrouver" un nom oublié, c'est de l'ordre du Savoir. C'est un
enjeu. Pour ne pas laisser le rideau se déchirer plus avant. Pour rester soi.
Pour que la catastrophe atomique n'arrive pas, pas tout de suite. Rester soi.
Tout l'univers est donc concentré en ce simple nom, comme au premier
milliardième de seconde du Big Bang, en ce simple et
bon dieu de nom que je continue de ne pas retrouver et tout va me sauter à la
figure si je ne le retrouve pas. C'est pour cela que, le nom de cette actrice,
je ne manquerai pas de le demander, dès demain, l'air de rien, comme en
passant, au premier venu, tu sais, cette actrice de la nouvelle vague, qui
jouait dans les films de Chabrol, et qui a une fille actrice elle aussi, tu
vois qui je veux dire, et bien sûr tu verras, tu me me
le dira tout de suite, le nom parce que toi, c'est d'un autre nom dont tu ne te
souviens pas, celui d'un footballeur ou bien celui d'un de tes profs au lycée,
tu ne connaissais que lui, il te faudra savoir, toi aussi, et ainsi de suite,
mais le nom de cette actrice, pas de problème. Enumérer les noms de toutes les
actrices qui me viennent en mémoire, les convoquer à la file, en dire des
dizaines, des centaines, et même ceux de tous les acteurs, français,
américains, ouzbeks, et même ceux de tous les gens que je connais ou que je ne
connais pas, pendant des heures s'il le faut, des jours, et même tous les noms
d' animaux et tous les noms de toutes les choses du monde entier, pendant des
nuits, s'il le faut, bref, savoir que je sais tout le reste, ne réparera pas
que je ne sais plus ce seul nom, ce seul et unique nom, qui fait vaciller mon
identité à lui tout seul. Bernadette Lafond. Ouf. La
fille, c'est Pauline. Mais, vous, vous, le saviez, depuis le début. Pourquoi ne
m'avoir rien dit ?
Tenir le journal précis de tout ce que j'oublie. Et
non pas de ce dont je me souviens. IL y a un très beau texte de Pascal Quignard
qui s'appelle "Le nom sur le bout de la langue". C'est une sorte de
fable, un conte pour enfants dont je ne me souviens évidemment pas entièrement.
Il y avait le détail d'un tableau de Georges de la Tour sur la couverture. Le
visage d'un enfant aux mains jointes devant les lèvres, éclairé, comme il se
doit, par la flamme d'une bougie. Il me semble me souvenir qu'il y était
question d'un chevalier qui promettait un trésor à un bûcheron et sa femme à
condition qu’il se souviennent seulement de son nom
quand ils serait revenu du long voyage qu'il entreprenait. Facile ! Tellement
facile que le bûcheron et sa femme, sûrs de se souvenir du nom du chevalier ont
attendu tout tranquilles des années durant son retour, déjà émerveillés de
posséder un trésor si facilement acquis. Un jour le chevalier revient. Il
demande au bûcheron et à sa femme de dire son nom. Bien sûr, facile, rien de
plus simple, nous l'avons sur le bout de la langue, tenez, attendez, je vais
vous le dire dans une minute, ah non, je l'ai sur le bout de la langue, est-ce
bête, attendez, je vais vous le dire, etc. et voilà que le bûcheron et sa femme
ne peuvent plus dire le nom du chevalier, ils l'ont sur le bout de la langue
mais ne s'en souviennent plus. Le nom ne sort pas de leur bouche. Ils essaient
de le pousser au dehors mais rien n'y fait. Je ne me souviens plus de la fin du
conte, je ne l'ai pas sur le bout de la langue, mais je sais que le bûcheron et
sa femme n'ont jamais reçu le trésor. Juste à cause d'un nom oublié, si facile
à retenir. J'ai donc oublié hier, pendant quelques heures le nom de mon
architecte préféré en passant à Gentilly devant son dernier ouvrage en
construction, l'aménagement du carrefour Mazagran et le nouveau siège d'IPSOS.
Pour vous donnez une idée de l'envergure du bonhomme sachez, si vous ne le
savez pas déjà, que c'est lui qui a refait le musée Guimet et le stade Charlety
à Paris, et l'Ecole Normale Supérieure à Lyon, entre autres. Le siège d'IPSOS,
encore inachevé se dresse déjà dans toute sa splendeur de verre et de marbre
blond tout près du périphérique et répond au lyrisme du stade Charlety tout
proche. Et voila que je ne me souviens plus du nom de l'architecte que je
connais par coeur. Il gît dans ma tête, lové dans mes circonvolutions mais
refuse de se formuler. Je passe en revue tous les bâtiments que je connais de
lui, aucun ne manque à l'appel. C'est un architecte qui n'a jamais rien fait de
médiocre. Chacune de ses réalisations frappe par sa tranquille beauté. C'est
proprement inoubliable. Je me souviens même d'avoir eu l'honneur d'échanger
quelques mots avec lui à la tribune d'un colloque sur la Psychologie de
l'espace et l'Espace pour la Folie il y a une quinzaine d'années. Mais j'ai
oublié son nom. Je suis navré. Il me vient, à la place le nom d'un autre
architecte de la même génération : Claude Parent qui lui aussi a construit de
très belles choses. Mais je n'ai pas la même passion pour son oeuvre que celle
que j'ai pour l'auteur du stade Charlety. Je continue de ma navrer sur le
délabrement inquiétant de ma mémoire, quand soudain, le nom me revient. Gaudin.
Henri. Henri Gaudin.. En effet mon père se prénomme
Henri. Je découvre alors une source possible, en passant par Parent, de mon
admiration pour Gaudin... (la construction du nouveau
siège d'IPSOS, Porte de Gentilly)