Je m'étais assez rapidement rendu compte que le premier projet (qui pourtant paraissait simple et modeste ) était irréalisable (le voici, pour mémoire : 1 - tenir un journal précis, le plus exhaustif possible, écrit à la main sur un petit carnet toujours en poche : ce que je fais, ce que je vois, ce que j'entends, ce que je lis, ce dont je me souviens et les associations qui m'y ont amené, bref, l'ordinaire, l'extraordinaire mais aussi et surtout l'infra- ordinaire ; tout ça pendant dix jours de suite pris arbitrairement quelques fois dans l'année. 2 - ne rien remettre au propre pendant au moins une semaine, laisser décanter. 3 - mettre en forme, donner un tour littéraire tout en gardant le fourmillement des faits et des pensées, en faisant sentir la longueur et la plénitude des heures. 4 - exécuter la mise en forme à l'ordinateur le plus vite possible). Ce qui le rendait irréalisable n'était pas le principe d'exhaustivité ou d'"épuisement", comme dit Perec, qui reste un principe, un moteur de l'écriture, mais le laps de temps que je m'étais donné pour l'appliquer : plusieurs  fois dix jours de suite dans l'année, à peu près un mois ou un mois et demi au total, presque le dixième du temps de ma vie sur un an. C'était plus que beaucoup trop.  Je m'étais vite aperçu, au bout de même pas trois jours, de l'énormité de la tâche pour un graphomane somme toute modeste comme moi. Je l'ai donc remplacé par ce que j'ai cru être une consigne plus raisonnable : Il s'agissait, comme dans le premier projet, de noter dans un petit carnet Clairefontaine tous les événements et les petits faits d'un week-end pris au hasard, le plus précisément possible, mais d'un week-end seulement, ce qui était (très) largement suffisant, comme la lecture des prochaines pages va le montrer, puis d'oublier un ou deux mois le carnet dans la poche intérieure de ma veste. Il s'agissait alors de  reprendre ces notes et de les "mettre en forme", en vue d'écrire à partir "du matériel brut", mais aussi à partir du souvenir "réel" qui m'en restait ou pas, quitte à combler les trous ou les flous de la mémoire avec un peu d'imagination. L'hypothèse étant justement que le texte ainsi obtenu serait une sorte de sauce qui prendrait  son onctuosité en fonction même du mélange de relecture, de souvenir en point de "capiton" et d'imagination "romanesque" induite par la mauvaise mémoire. On aura compris qu'il s'agit encore de rendre hommage au cher Georges Perec et à sa pathétique tentative d'"épuisement" de lieux parisiens intitulée "Soli loci", d'un exercice "d'admiration", comme ces sorte de "Passions", ces spectacles religieux un rien morbides mais qui ne doivent pas l'être du tout pour leurs acteurs, qui doivent au contraire les combler de joie, et qui reconstituent le chemin de croix dans tous ses détails et surtout la lourdeur de la croix. Pour l'anecdote, le week-end en question est celui du 19 et 20 janvier 2002. Trêve de prolégomènes : Allons-y ! (on peut sauter les passages en italique et entre crochets qui sont la retranscription exacte de ce que je notai sur le calepin Clairefontaine : ce sont à la fois des balises et des inducteurs) [ -1  - 19 janvier 2002. couché la veille 02h 30 - réveillé sans réveil mais somnole - CT H de LGM à 8h 30 (je pense que c'est L.)] La veille, le vendredi soir, donc, après avoir regardé sur Mezzo (vive le câble ! ) ce chef d'œuvre absolu qu' est le Ballet "La belle au Bois Dormant", oui je dis bien le ballet de Piotr Illich Tchaïkovski, celui qu'on peut voir chaque saison à l'Opéra de Paris, en payant très cher, avec les tutus et les ballerines montées sur pointes, mais dans une chorégraphie et une mise en scène époustouflante, complètement revisitée par un chorégraphe suédois que je ne connaissais pas, Mats Eck, par une compagnie de jeunes danseurs épatants (la compagnie Guliberg),  je m'étais couché à deux heures trente du matin selon une mauvaise habitude récemment acquise : André Tardieu appellerait ça "bredouiller dans les garages", on pourrait dire "foirer dans la semoule", "bistrouiller" ou "tournicoter", ma copine dit "rondouiller". C'est une sorte d'activité molle et désordonnée, très peu efficace et malgré tout génératrice d'un certain plaisir, faite de bribes d'actions plus ou moins vite interrompues faute d'enthousiasme, d'intérêt, ou par manque d'un ingrédient (une information, un objet) qui empêche de la mener à bout, avec la flemme frelatée que distille un marchand de sable peu optimiste. Je zappe sur le câble à la télé, entre le tennis à Rotterdam sur Eurosport et "le Port de l'angoisse", avec Loren Bacall et Humphrey Bogart revu pour la quinzième fois sur Cinéclassic, je zappe sur mes favoris d'Internet où les webmestres ne se sont pas trop foulés ce soir pour les mises à jour, j'écris trois lignes de "1200 signes par jours", cinq lignes d'une expertise en retard (les expertises sont toujours "en retard" par définition) et je recommence. Je numérise une ou deux vieilles photos, je me plonge dans "Photoshop.6.0 pour les nuls" parce que j'ai fait une fausse manœuvre dans le choix du format de numérisation, je refais mes comptes pour tenter d'expliquer, toujours vainement, mon découvert mensuel à la banque, je me verse un petit whisky, je mange une pomme, je lis quelques pages du roman en cours ou je prends des notes sur mon Psion. Je branche Bud Powell sur la minichaîne en même temps qu' Ivo Pogorelitch interprète Chopin sur Mezzo à la télé, je vais me cuisiner des aiguillettes de poulet à la sauce Kikkoman et au muscat en écoutant le tout. Je les déguste à même la poêle, assis à mon bureau, devant Word 2000, en relisant ce que vous lisez précisément, là, en ce moment, et en écoutant toujours Bud Powell à la sauce Chopin ( parfois c'est la sonate D960 de Schubert par Serkine avec les commentaire d'Auxerre-Lille en quart de finale de la coupe de la ligue par Charles Biétry et d'autre fois les infos en boucle sur France info et le son sans les image du "Mépris" de Godard.) Toutes les demi-heures, je me dis que, ce soir, enfin, je vais pouvoir aller me coucher tôt, parce que je me suis couché la veille à deux heures trente du mat et que je suis complètement crevé. Toutes les demi-heures je consulte l'heure pour me dire que, finalement, il n'est pas encore si tard que ça, que je ne me sens pas encore prêt de dormir et, que si ça continue, il va falloir que je prenne un demi-Stilnox, et, finalement, je me retrouve à deux heures trente du mat, éveillé dans mon lit, le roman en cours refermé, à me dire qu'il est trop tard pour prendre le Stilnox parce que je ne pourrai pas me réveiller le lendemain. Juste quelques minutes après, semble-t-il, il y a un rêve, dont je ne me souviens qu'un instant, qui me réveille et qui s'enfuit comme un malfaiteur. Il est six heures et demie, voire sept heures et quart dans le meilleur des cas. Dans deux heures, il faudra se lever pour la garde à Longjumeau. J'ai tout le temps de me rendormir, ce que je ne fais pas, cloué sur le dos comme un scarabée dans une sorte de coma vigile. A huit heures trente le téléphone me réanime trop brutalement. Comme à chaque fois, je me maudis d'avoir fait installer la prise du côté du bureau, par souci d'activité et non de celui du lit, par souci de paresse. Mais je me lève avec tout l'entrain dont je suis capable pour répondre car c'est l'heure où Malaurette, "de matin" à Vigneux, me fait d'habitude son petit coucou. Au lieu de la douce voix de ma bien aimée, retentit, celle, professionnelle, de la standardiste de l'hôpital de Longjumeau : "Docteur Grossmann ?" - "Mouii ?..." - " Je vous passe les urgences !" - "Holà, vous avez vu l'heure ? La garde ne commence qu'à dix heures ! " - "Oui, mais j'ai appelé le Dr X, votre prédécesseur qui m'a dit de vous appeler" - " Elle est gonflée, celle-là ! Elle n'est pas à l'hôpital ? - " Ah, çà! j'en sais rien, vous devriez régler vos histoires de garde entre médecin, je n'y suis pour rien moi !" -"Vous avez raison, rappelez le docteur X et si elle ne se déplace pas, j'irai aux urgences pour dix heures. " Je raccroche. J'enrage contre cette flemmarde de Dr X qui prend ses gardes à domicile et qui en plus ne veut même pas se déplacer. Parce qu'elle ne se déplacera pas, j'en suis sûr. Pas question que moi, je bouge d'ici avant neuf heure et demie pour arriver à dix heures à Longjumeau. Marre qu'on me prenne pour une poire. S'il se passe quoi que ce soit, ce sera de sa faute ! Mais voilà : je suis une boule de nerf et il n'est plus question de tirer une quelconque flemme au lit. Je décide que nous n’allons pas être deux irresponsables : Je passe un coup de fil aux urgences pour avoir de quoi il s'agit. Il n'y a pas l'air d'avoir beaucoup d'affolement, ça peut attendre. Mais le docteur X, elle, elle ne perd rien pour attendre, elle va voir comme je vais la sécher au prochain choix de garde. Je pourrais l'appeler chez elle, pour l'engueuler, tout de suite, lui apprendre la politesse, les bonnes manières et la confraternité mais je ne vais pas m'abaisser à çà. De toute manière, elle se fout de la confraternité et des patients qui attendent des heures aux urgences.  Je me désembrume à vitesse V : On ne va tout de même pas faire attendre un pauvre patient en salle d'attente pendant des heures parce qu'une psychiatre pas polie a décidé de ne pas jouer le jeu, et puis, vas, allez,  ta grasse matinée est foutue, de toute façon, me souffle un surmoi sermonneur. De fil en aiguille et de mauvaise conscience en culpabilité, me voilà donc dans ma petite auto sur l'autoroute A6 qui file vers les urgences de l'hôpital de Longjumeau. Il est neuf heures. Je me suis fait avoir. la rouerie des hommes et des femmes surtout quand elles sont psychiatres de garde n'a pas de limite. [ -2 -Vais direct aux urgences. Mme P. Malaise 39 ans tombée amoureuse coup de foudre de Pascal quitte Alain vécu  20 ans avec 3 enfants de 18 à 6 ans. Factrice, travaille avec Pascal tout le monde pleure je lui propose de passer aux LP - Les infs des urges en rose (rayé) - Mr C Q Emmanuel psychotique débile travaille au CAT espaces verts injection retard fatigue, va + travaille, picole, sa mère veut plus de lui, etc. - Mme BRAS mémé 70 ans. Elle a toutes les maladies. vient toujours par les pompiers, pas remise de la mort de son père (histoire de la canne) - Les parents de monsieur R. qui vient de faire une TS médic + alcool père coupable mère à bout. Père alcool mère cordon ombilical voit le docteur X, ça ne passe pas avec elle ] Les services d'urgence sont rarement agités en début de matinée. A cette heure, on fait le ménage. Les chariots des ASH prennent, dans les couloirs, la place des brancards. On achève de chasser les derniers ivrognes dégrisés et hébétés. On retape le décor à la va vite pour la prochaine représentation. C'est comme au cirque, quand on ratisse la piste. Le spectacle est permanent. On jette les draps pleins de sueurs de sangs et de larmes dans les conteneurs réservés à cet usage. On recharge les dévidoirs, on envoie le matériel souillé à la stérilisation. On fait place nette. Les premiers arrivants, en fin de matinée ou début d'après midi auront cette impression d'ordre de calme de propre et de froideur qu'on prête toujours aux hôpitaux. Ceux de la soirée et de la nuit auront cette vision d'horreur de souffrance d'étouffement et de cour des miracles qui en est l'image inverse et tout aussi vraie. Les infirmières, vêtues de blouses  aux rayures roses, prennent le petit déjeuner dans une petite pièce à la porte entrouverte en faisant les transmissions et en échangeant des plaisanteries. C'est une heure chaleureuse, joyeuse. Aux lits-porte l'atmosphère est plus laborieuse. Les médecins font la "visite". La veille passe le relais à la garde. Ou l'inverse. Les lits-porte c'est un peu la consigne de l'hôpital. Les patients sont  en souffrance : ils attendent de savoir ce que l'on va faire. Les garder ou les renvoyer chez eux. Mais pour ce matin c'est une petite dame qui m'attend, blottie seule au fond de la salle d'attente. Elle a un visage de petite fille tout rougi d'avoir trop pleuré, encadré de mèches blondes comme les blés. Elle me suit dans mon bureau. Elle est comme sidérée, confuse de chagrin. Entre hoquets et sanglots, elle me raconte cette histoire extraordinairement triste : Elle est mariée avec Alain depuis vingt ans. Elle a trois enfants : une grande fille de dix-huit ans et deux garçons, un grand qui a treize ans et un petit de six ans. Elle, on lui en donne tout juste vingt-cinq, mais sa fiche d'entrée m'apprend qu'elle en a trente-neuf. Elle travaille à la poste, avec Pascal. Elle est tombée amoureuse de Pascal. Depuis deux mois. Un coup de foudre terrible. Elle a été emportée comme par une crue. Elle est éperdue d'amour. Pascal aussi. Il est marié et a lui aussi des enfants. Elle vient de quitter Alain, c'est une décision irrévocable, elle ne peut plus vivre avec lui. Il est resté effondré à la maison. Mais elle ne veut forcer Pascal à rien. Elle est partie tout droit sans rien emporter et elle est arrivée dans cet état d'hébétude aux urgences, accompagnée par une dame qui n'a pas pu la laisser comme ça, seule dans la rue. On pourrait dire que c'est comme au cinéma ou comme dans les livres, mais pourtant ça se passe à Chilly-Mazarin par un matin d'hiver gris et ça n'a rien de romantique. Elle se croit folle, elle se demande ce qui lui arrive, pas le coup de foudre, pas son amour pour Pascal, qu'elle accepte comme son destin, mais là, çà, cette douleur insoutenable qui l'étreint et qui la rend incapable même d'embrasser ses enfants. Elle dit qu'elle sait bien qu'elle n'a rien à faire à l'hôpital,  qu'elle n'est pas malade, que c'est juste une tragédie qui lui arrive, mais elle reste là, droite sur sa chaise, la tête vide, et les larmes qui dégoulinent sur ses joues, comme si, quand même, elle attendait quelque chose de moi. Et moi, à qui ses larmes donnent envie de pleurer aussi, qui aurait envie de lui dire que cette douleur de partir, je l'ai déjà ressentie, comme elle, et qu'on ne peut vraiment rien y faire mais elle le sait déjà, et qui, malgré tout, me doit rester un minimum professionnel, comme on dit, je lui dis doucement que tout ça n'a rien à voir avec une maladie, mais avec ce qu'on nomme la passion et que je ne connais rien qui fasse plus mal que la passion. Je lui dis que si elle voulait rester un moment à l'hôpital, cela n'aurait rien d'illégitime. Elle cesse alors de pleurer, me regarde et me dit qu'oui, elle veut bien rester à l'hôpital.  Je la laisse un instant pour aller chercher une infirmière des lits-porte à qui je raconte rapidement toute l'histoire et qui  la prend tout à fait au sérieux : les infirmières des lits-porte préfèrent largement ce genre de psychiatrie de courrier du cœur à celle de la page des faits divers. Le chagrin d'amour est une folie qui garde un visage humain, pour ainsi dire. On a tous connu ça plus ou moins, un jour ou l'autre, on se sent capable d'aider. On peut comprendre, ce n'est pas comme la schizophrénie ou la paranoïa, radicalement étrangères, qui font salement peur. Je reviens avec l'infirmière. Elle emmène la femme qui pleure vers une chambre, au fond des urgences. Je me souviens, quand je suis revenu prendre des nouvelles un peu plus tard, de son visage posé sur la blancheur de l'oreiller, toujours aussi juvénile, toujours aussi désespéré. Après j'ai fait ma visite aux lits-porte. Il y avait une vielle dame qui était ravie de se retrouver là, qui connaissait la médecine par cœur pour lui avoir donné son corps de son vivant, et qui était venu là la veille "par les pompiers" à cause de je ne sais plus quel malaise, imaginaire, comme d'habitude. Elle ne s'était jamais remise de la mort de son père, il y a trente ans au moins et c'est pour ça qu'elle avait donné son corps à la médecine, pour ne jamais le donner à un autre homme. Elle parlait de son père comme si elle avait vu son cadavre la veille, avec des sanglots retenus. Et puis il y avait le jeune Emmanuel, qui avait pris une grosse cuite. Il habitait avec sa mère parce qu'il n'était pas capable de se débrouiller tout seul. Ils ne s'entendaient plus, il disait que sa mère l'avait mis à la porte parce qu'il buvait trop. Il travaillait dans un CAT, un Centre d'Aide par le Travail, il collait des étiquettes sur des enveloppes mais ça ne semblait pas l'aider beaucoup. D'habitude, ce genre d'ivrognes on les renvoie chez eux le lendemain matin, mais là,  comme il n'avait pas l'air intelligent du tout et qu'il avait parlé de son injection mensuelle de neuroleptiques retard, on ne savait pas quoi faire de lui, il fallait l'avis du psychiatre. Comme il avait tendance à rester debout, en pyjama, au milieu du couloir sans savoir quoi faire de lui-même, ce qui, outre le fait qu'il gênait, commençait plutôt à inquiéter les infirmières, on s'apprêtait, comme il ne pouvait pas retourner chez lui, à l'envoyer à l'hôpital psychiatrique en anticipant ma bénédiction. Je ne voyais pas trop ce que l'hôpital psychiatrique pourrait faire pour lui. J'ai appelé sa mère et lui ai demandé de venir chercher son fils, ce qu'elle a trouvé tout naturel nonobstant le calvaire qu'il lui faisait vivre, mais bon, c'était une mère de psychotique, elle l'emmènerait revoir son psychiatre avant la prochaine injection.  Lui, il n'avait pas très envie de retourner chez sa mère, ni au CAT, mais je ne cédai pas d'un pouce, ce qui soulagea les infirmières : du moment qu'il ne restait pas dans leurs pattes, l'hôpital psychiatrique ou la maison, c'était du pareil au même, ça me regardait. Aux lits-porte, à Longjumeau il y a deux chambres spéciales : l'une, reléguée au fond, sans fenêtres, à un lit mais sans autre meuble, qui ne ressemble que d'assez loin à une chambre d'hôpital, d'ailleurs ce n'en est pas une à vrai dire, on l'appelle le "cabanon", on y met les ivrognes à dégriser ou tout patient à qui on ne souhaite pas faciliter le séjour (SDF divers, toxicos en manque, etc.) on peut la fermer à clé. L'autre, située tout près du bureau des infirmières, est au contraire une pièce de soins intensifs suréquipée d'appareils de tous genres, avec de l'espace pour s'activer autour du lit, prélude à la réanimation. On y met plutôt des comateux, des insuffisants respiratoires aigus, rarement les patients qu'on me demande de voir. Ce matin là, c'était le monde à l'envers : le cabanon était vide et la chambre de soins intensifs occupée par un beau bébé qui s'était tellement agité la veille qu'il avait fallu pour le calmer lui injecter un traitement quasi anesthésique, ce qui justifiait la surveillance spéciale, puisqu'il était dans le coma. C'était d'ailleurs un patient de cette chère Docteur X, un psychopathe alcoolique violent, connu des urgences, qu'il ne fallait surtout pas réveiller trop brutalement, selon les infirmières et même ses propres parents, qui se tordaient les mains dans le couloir. Les parents, comme d'habitude, étaient de braves gens tout à fait dépassés. Ils s'étaient séparés quand leur fils était tout petit et avaient gardé de bonnes relations. La mère avait quitté le père parce qu'il buvait. Ça avait marché. Depuis, il avait arrêté de boire, il avait refait sa vie. Pas la mère :  elle avait continué de s'occuper des enfants, les avait gardé comme des bouts de son propre corps. C'est à eux qu' elle reprochait de ne pas couper le cordon ombilical. Le père était pétri de culpabilité  et la mère à bout. Son fils l'étouffait avec le cordon pas coupé. Ils n'étaient pas d'accord avec la façon dont le docteur X s'occupait de lui. Quand il ne buvait pas, c'était un ange, mais ça lui arrivait de moins en moins souvent, quasiment plus, pour ainsi dire. Ils étaient dans l'impasse et dans l'angoisse. La mère s'inquiétait pour la survie de son fils. A mon avis, il y avait de quoi, surtout si c'était le docteur X qui continuait de s'en occuper, avais-je envie d'ajouter, mais, bien sûr je ne le fis pas. Les parents ne demandaient pas qu'on les rassure, ils demandaient qu'on écoute leur souffrance. Ce que je fis, parce que c'est mon métier. Pour ce qui était du bébé, vu les doses, il semblait fort probable qu'il ne se réveillerait pas de sitôt et qu'on avait largement le temps de patienter jusqu'à la fin du week end où il pourrait, dessaoulé,  revoir le docteur X si bon lui semblait. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus. Les parents en convirent. Ils reverraient le docteur X.  [ -3- photos du bureau avec veste et écharpe – petit dèj à la cafet, les journaux – la belle au bois dormant sur Mezzo Qs génial – j'aime bien le bureau des psys à LGM. Bonne taille, lumineux. Tranquille – déjeuner salle de garde (code 8649D) fraîchement repeinte (bites en fleurs, moules volantes, etc. ] La cafétéria de l'hôpital de Longjumeau est comme un grand aquarium posé au milieu de la salle d'embarquement d'un aéroport de seconde zone. On peut y trouver la presse qui se presse justement sur des étagères trop exiguës, des sous-marques de jouets en mauvaise matière plastique et des meubles de jardin en guise de mobilier. C'est un exemple particulièrement raté de la campagne "d'humanisation des hôpitaux" lancée il y a  douze ou quinze ans et qui peine encore à décoller. C'est essentiellement un endroit triste. On y croise des brancardiers en fin de service, des vigiles qui prennent le leur, des patients désœuvrés du "septième CD" ou du "sixième AB" accoudés au bar tout emmêlés dans leurs perfusions qu'ils ont descendue par l'ascenseur en poussant et tirant l'encombrant pied à roulette, des enfants chauves et leurs mamans  aux yeux cernés et des ambulanciers entre deux courses  qui  lancent à la cantonade des vannes salaces sans aucun égard pour les enfants chauves et les mamans aux yeux cernés. Le café, servi dans des gobelets en plastique est bon. Surprise. Aviez-vous remarqué que le café est toujours bon dans les cafétérias d'hôpitaux ? J'ai une certaine expérience : il en est de même à Evry et à Corbeil. D'ailleurs on devrait faire un guide des cafétérias d'hôpitaux de banlieue, distribuer des étoiles (en forme de béquilles entrecroisées) je soufflerai l'idée au Routard. La cafétéria de l'hôpital de Longjumeau obtiendrait zéro béquille, celle de l'hôpital d'Evry, en revanche, en mériterait trois. C'est un lieu animé, chaleureux. Tout à fait paradoxalement, c'est le seul lieu convivial du quartier du Canal, de sinistre renommée, où se trouve l'hôpital d'Evry. Les p'tits loubs désœuvrés et sans le sou y côtoient les travailleurs affairés, ambulanciers,  brancardiers,  patients de l'unité psychiatrique, infirmières de médecine qui viennent commander leurs casse-croûtes de midi pour ne pas déjeuner à la cantine et  internes qui se draguent pendant la pause café. Le gérant a réussi un beau pari : les jeunes s'installent à quatre ou six autour d'un seul café, vendu à prix dérisoire, restent autant qu'ils le veulent à condition de débarrasser leur table eux même et de ne pas écraser leurs cigarettes par terre. C'est un espace de paix relative qui contraste avec la violence qui règne aux urgences, à l'autre bout du bâtiment. Pour exemple : Nabil K. Il habite dans les appartements délabrés d'en face, il passe la journée là, en survêt, la casquette Nike vissée sur le crâne à causer avec chacun, l'appeler par son prénom, tenter de rire aux bon mots et taper dans la main pour dire bonjour. Le soir, quand il vient aux urgences en pantoufles, au sortir de son insomnie, parce qu'il ne supporte plus son angoisse de psychotique, qu'il a envie de taper sur sa mère parce qu'elle en a marre de le voir toute la journée sans rien faire, il est déjà tout hérissé contre l'agressivité des infirmières épuisées, il ne ressemble déjà plus au bon gars du comptoir, il est prêt à rentrer dans le lard du psychiatre de garde qui va, une fois de plus, être mis en demeure de lui rendre la pêche d'avant : "Avant la bouffée délirante, j'étais bien, j'avais la pêche, quoi. Vous pensez qu'on peut récupérer d'une bouffée délirante ? Vous pensez que je vais redevenir comme avant, retrouver la pêche ? J'ai plus jamais la pêche. Avant, j'avais la pêche, vous voyez ce que je veux dire, la pêche ? Je voudrais retrouver la pêche, comme avant, vous entendez ? Je vais la retrouver la pêche vous croyez ?" Et il va rentrer chez lui, sans la pêche, pas  rassuré, pas rassurable, toujours à la recherche de cette foutue pêche irrécupérable. La nuit blanche va être longue. Nabil K. passe littéralement sa vie à l'hôpital, bon garçon, cordial, le jour, à la cafet', fou la nuit, désespéré, aux urgences. La cafétéria de Corbeil, est, elle aussi, complètement ratée. On l'a aménagée dans un couloir, en plein passage. Il faut faire la queue pour s'asseoir sur des tabourets de torture. Il n'y a pas d'espace fumeurs : on les aligne sur un banc, à l'écart, une vraie cour des miracles. On attribuera une seule béquille, à peine. Au guide des salles de garde, en revanche, celle de Longjumeau pourrait bien obtenir trois étoiles (trois bites volantes ?, trois moules en fleur ?)  non pas pour ses fresques paillardes qui viennent d'être restaurées avec un soin digne de la chapelle Sixtine, mais pour la qualité roborative de sa cuisine. J'y arrive à la fin du repas à cause du fait que je ne vais tout de même pas me taper un déjeuner roboratif (j'ai remarqué qu'en garde mon appétit était décuplé, allez savoir pourquoi) tout de suite après mes deux tartines du petit déjeuner et à cause de tout le temps que j'ai passé à lire les journaux et surtout l'Equipe (j'adore, quand j'ai le temps, lire l'Equipe entièrement, d'un bout à l'autre, même les articles sur les sports orphelins (orphelins comme on dit maladies orphelines) pratiqués par deux cent personnes dans le monde, genre Polo à dos de zèbre ou jeux de quilles régionaux et dont l'Equipe met un point d'honneur à rendre compte (je parlerai un jour de ma passion pour l'Equipe, je n'en saute pas un numéro ni le mardi, ni le dimanche (depuis qu'elle paraît le Dimanche) La salle de garde de Longjumeau occupe très certainement une ancienne salle commune de l'ancien hôpital. Il y a une hauteur de plafond  royale et d'immenses fenêtres. La table ( en réalité un assemblage de tables à la file les unes des autres qui forment un grand fer à cheval tout autour de la pièce) est recouverte, selon la tradition, de grands draps blancs en guise de nappe. Au milieu du petit côté, on peut apercevoir le siège, que dis-je le trône, de l'économe surmonté d'un énorme phallus en plâtre peint (le plâtre ne manque jamais dans les salles de garde à cause de la chirurgie orthopédique, ce qui explique aussi que les internes sont assez doués pour la sculpture : il y a aussi des culs en relief sur les murs, moulés certainement d'après nature ainsi que divers entre-cuisses féminins réalisés lors de chaudes soirées de tonus débridés). L'étiquette de la salle de garde est assez relâchée le week-end : on n'est pas obligé de toucher l'épaule de chaque convive en arrivant, on n'est pas obligé de s'asseoir à la file et de respecter "la quinconce", on peut parler médecine sans se faire "taxer" (faire le tour de la table à quatre pattes, par en dessous ou par au-dessus, rouler une pelle à son voisin de droite ou de gauche, chanter une chanson, offrir une bouteille de whisky, se déculotter et montrer son cul à l'assistance), on n'est pas obligé de demander la permission à l'économe avant de se lever. De toute façon, il a filé depuis longtemps dans son service faire des courbettes à l'assistant qu'il insultait probablement il y a une heure ; de plus, le café est déjà sur la table, ce qui, selon les règles, met fin à toutes les prescriptions rituelles. Les reliefs d'un déjeuner pantagruélique jonchent honteusement la table et une partie du sol. Dans un coin, une interne à lunettes, bien comme il faut, probablement pucelle, indifférente à ce désordre, termine son café et parle doctement du tiers monde avec un jeune stagiaire en dermato africain qui n'en pense pas moins, à propos des pucelles et du tiers monde. Je déblaye un autre coin de la table pour poser mon couvert. [ 5 – Vu monsieur R. D. Se réveille agité. Histoire de psychopathe. Veut fumer une cigarette, veut qu'on le détache etc. je veux le garder jusqu'au lendemain, son psy traitant est de garde justement. Lu dans l'Express la devise de Marie France Pisier : chaque matin qui se lève est le premier matin de tous les    matins qui me restent. Joli noter le roman de cet indien : un père obéissant ] On m'appelle aux lits-porte : c'est que le beau bébé, monsieur R.D. celui qui avait été mis dans le coma dans la chambre de soins intensifs et qu'on avait attaché par les quatre membres aux barreaux de son lit, pour qu'il ne se sauve pas,  commence à se réveiller et inquiète les petites infirmières. Il veut fumer, il proteste contre ses entraves. Il ne fera pas de mal à une mouche. Il est dans le coltard, mais complètement dégrisé. On le détache, je l'accompagne dans le couloir en griller une. Déjà il veut sortir, il n'a rien à faire ici, il n'est pas fou (alors pourquoi a-t-il voulu se foutre en l'air ? ) Je ne change pas de tactique, je lui demande de rester : son médecin, dont il me fait comprendre qu'elle le soutient "contre" ses parents (qui m'en on dit le plus grand mal, je n'avais pas oser l'écrire plus haut, je suis assez d'accord avec eux, pas forcément pour les mêmes raisons, comme on sait), sera présent demain, il pourra avoir un entretien avec elle. On discute, on négocie (autour des cigarettes dans le couloir) il accepte. Ouf ! S'il avait fallu se battre pour le garder je l'aurais laissé partir. Il se rendormira sous l'effet"rebond" des médicaments, et je n'entendrai plus parler de lui de la journée, ni de la nuit, sauf une fois. Un vieux numéro de l'express traînait dans le bureau des psys : j'y ai pêché dans une interview en forme de questionnaire de Proust, de Marie France Pisier, actrice et romancière, cette  phrase : "Chaque matin qui se lève est le premier matin de tous les matins qui me restent à vivre", qui est sa devise. (l'ai consignée dans mon Psion : c'est ainsi que je devrais considérer la vie. Facile à dire. Mais c'est joli, tout de même) et aussi le titre étrange d'un roman indien : "Un père obéissant" d'un certain Akhil Shama (depuis Rohinton Mistry et "l'Equilibre du Monde" je lève toujours un sourcil dès qu'il s'agit d'un auteur de ce pays). A l'heure où j'écris ces lignes, et après l'avoir feuilleté à l'arbre à lettres sans l'acheter, je sais qu'il n'aura pas fait partie de mes lectures. L'après midi commence dans ce calme relatif, sous un soleil d'hiver aussi métallique et froid dans le ciel que tendre et caressant sur les choses, et je continue, un peu désœuvré, la lecture en diagonale de l'Express (on est souvent désœuvré au cours des gardes, c'est ce qui leur donne leur charme : "qui vive" et lenteur du temps qui passe, ouverts, tous les deux,  sur la méditation). A la rubrique télé on parle des "Sans Espoirs" de Milos Jancso, cinéaste hongrois des années soixante-dix, qui doit passer sur le câble dans la semaine. Je me souviens tout à coup de ses longs plans séquences et de ses savants mouvements de caméras, ainsi que de certaines scènes violentes, d'un érotisme glacial et troublant. Un cinéma assez intello. Je me souviens aussi de nos deux copines hongroises, à Gilbert, mon frère, et Franklin, mon ami, que nous avions rencontré à l'époque en Italie, dans un hôtel de la côte Adriatique où nos parents nous avaient emmenés en vacances : Katy et Eva. Katy, la plus jeune, ravissante, avait eu une aventure avec Gilbert et peut-être aussi avec Franklin (il faudra que je lui demande, s'il s'en souvient), les avait même invités quelques années plus tard à Budapest, dans l'appartement rococo datant d'avant 1956 de son père gynécologue et leur villa du lac Balaton. Je me souviens quant à moi d'un Slow un peu appuyé dansé avec Eva, l'aînée, un peu moins jolie, lors d'une soirée dansante organisée par l'hôtel. Rien de plus, nous avions quinze ans. Une sorte d'histoire à la "Deux anglaises et le continent" mais au petit pied. En revanche je me souviens très bien d'une conversation sur Milos Jancso avec Eva, là aussi bien des années plus tard, car les deux familles étaient restées amies, correspondaient par l'intermédiaire d'Eva qui était interprète trilingue, nous avions rendu leur invitation aux deux sœurs et seule était venue Eva, mariée alors à un médecin élève de son père, Emeric (une invitation en bonne et due forme transmise à l'ambassade avait été la condition sine qua non de la sortie du territoire des résidents des pays de l'Est à cette époque). Nous avions parlé de Milos Jancso qui était une star en France à ce moment-là. Je me souviens qu'Eva, qui se devait de contredire ses origines grandes bourgeoises par un engagement de fer au parti, avait dénigré le cinéaste en disant, ce qui était probablement vrai,  qu'il était quasiment inconnu en Hongrie, que personne ne comprenait rien à son cinéma là-bas. Autrement dit, facile raccourci, c'était un mauvais cinéaste pour la simple raison qu'il était devenu célèbre en occident. Ce qui ne l'empêcha pas, durant tout son séjour, d'entasser les achats de jeans "pattes d'eph", de petites robes et de baver sur les vitrines de biens de consommation capitaliste en pestant de ne pas avoir assez d'argent. [6 – souvenir de Milos Jancso. Cinéaste hongrois. Les sans espoirs 1965. les rouges et les blancs 1968. Roi du plan séquence. Scènes sadiques. Passe sur Cine Classic mardi. La crampe de l'écrivain en me versant du café. Reçu et donné plusieurs CT (coups de téléphone : abréviation mozardienne (et non pas mozartienne (les initiés comprendront…))) aux parents. Papa opéré, voix fatiguée de maman au bord des larmes. Noté le principe du journal sur le Psion. Vu une B.A de la Nuit Américaine de Truffaut hier soir. Me souviens que c'est l'un des + beaux films que j'ai vu.] Mon père va bientôt sur ses quatre-vingt-sept ans (au moment ou je tape ces lignes, il les a déjà largement dépassé…), depuis quelques temps, il n'est pas bien. Il me téléphone il y a quinze jours (c'est au psychiatre qu'il s'adresse, en plus du fils (ça arrive souvent, chez ce malade imaginaire en pleine santé, j'ai l'habitude)). Voici ce qu'il me raconte : Il lui est arrivé une chose étrange, la veille au soir. Alors qu'il avait du mal à trouver le sommeil, mais pas plus que d'habitude, il s'est mis tout à coup a voir défiler, devant lui, et non pas devant ses yeux, la différence est importante, tout un tas d'objet hétéroclites, saugrenus, comme par exemple une serviette éponge, un arrosoir, des pinces à linge et des chiens en laisse. Selon lui, ça a duré une bonne dizaine de minutes. C'était bien plus vrai qu'au cinéma, il est sûr qu'il ne rêvait pas. Il insiste là dessus. Il savait très bien où il était, il ne se prenait pour personne d'autre que lui-même, il ne confond pas avec ces sortes d'images qui viennent juste au moment de l'endormissement, dans le demi-sommeil, les images hypnagogiques, il sait très bien ce que c'est. C'est ça justement qui le terrifie, il a vraiment  vu des serviettes éponges et des séchoirs à linge, comme je vous vois, c'était complètement absurde, il ne peut rien expliquer de plus (C'est souvent l'absurdité d'un événement, son incompréhensibilité totale qui vous fait soudain douter de votre raison, à cause justement de sa plus-que-normalité, son apparence hyper-réelle, et vous fait croire, mais seulement croire, que vous êtes devenus fous). Ça ne s'est pas reproduit depuis, mais ça l'a plongé dans une peur panique d'avoir eu des hallucinations,  donc d'être "devenu fou" (et de l'être encore) qui ne l'a pas quitté depuis et le ronge par l'intérieur. Au téléphone, il a une voix d'outre tombe. Moi qui suis psychiatre, effectivement, je n'y comprends rien.  Quand on est halluciné, on n'a jamais pleinement conscience d'avoir des hallucinations, les hallucinations n'en sont jamais vraiment, pour qui les perçoit, il y a toujours un minimum de rationalisation délirante qui permet d'intégrer l'hallucination dans un système "compréhensible", de les "organiser", en quelque sorte, de ne plus les traiter comme des hallucinations, justement, quelque chose qui ressemble à la préparation de l'attaque des martiens ou à la télé qui se met à vous parler, si vous voulez, le début de la persécution. Au minimum, et surtout dans les délires naissant, il y a cette brusque certitude d'être concerné par on ne sait pas quoi, mais d'être concerné et c'est bien ce qui vous angoisse (Grivois parle de "centralité"). Quand il n'y a pas de délire, c'est-à-dire qu'il n'y a pas le minimum d'organisation dont je viens de parler, les hallucinations font alors partie de ce qu'on appelle l'onirisme, la confusion mentale, comme dans le delirium tremens, par exemple, où on ne sait plus où on est ni même qui on est, où on y croit dur comme fer, où on participe à la scène ; on a tous déjà vu ça, notamment chez les vieillards qui perdent la boule. Ce qui n'est justement pas du tout  le cas de mon père. Il n'est pas désorienté, il "sait" où il habite, il est à sa place dans ses baskets. Il connaît le jour, l'heure, le mois, le nom du président de la république, et ne se prend pas pour Napoléon. Pour moi, il y a quelque chose qui cloche, mais pas du tout à l'endroit où mon père pense que ça cloche. Il n'est pas fou, j'en suis convaincu. Je veux dire que le psychiatre en est convaincu. Je tente de le rassurer, non pas en lui faisant le cours que vous venez de lire, il est bien trop angoissé, mais par de bonnes paroles dont j'étaye les arguments sur la brièveté du phénomène, le fait que cela ne s'est  pas reproduit et qu'il n'y a aucune raison objective que cela se reproduise, ce qui est somme toute d'assez bon sens (il y a tellement de choses qui échappent à la science). Il me répond qu'il n'y a pas non plus de raison objective que cela ne se reproduise pas. Ce à quoi je n'ai rien à répondre et qui continue de me confirmer dans l'idée qu'il ne perd pas du tout la tête. Mais quoi, alors ? il s'est bien passé quelque chose. Il a bien vu tous ces objets. Pas question d'imaginer qu'il mente ou affabule. Mais en même temps pas question ni pour lui (passe encore) ni pour moi (manquerait plus que ça !) de supposer une seconde l'existence desdits objets. Quoi, alors ? reposé-je la question. Réponse : des hallucinations ! Oui, des hallucinations, mais des hallucinations qui n'ont rien à voir ni avec la folie ni la psychiatrie, mais avec la neurologie. Quelque chose de transitoire s'est probablement produit dans son cerveau, l'organe, pas l'esprit, dans la zone située un peu en avant de son cortex visuel, que n'importe quel étudiant en première année de médecine vous situera vers l'occiput (on a littéralement les yeux derrière la tête), un ictus, comme on dit, une interruption, une coupure de courant ( non pas un plomb  qui pète, mais un petit vaisseau, qui se bouche, plutôt, et qui se débouche…) qui l'a rendu au contraire aveugle, c'est à dire ne percevant plus rien du tout, contrairement à ce qu'il croyait, tout le laps de temps qu'a duré la panne (ça aurait d'ailleurs tout aussi bien être définitif) mais ça, il ne s'en est pas rendu compte, et le cortex visuel soudain privé des influx auxquels il est habitué, a tenté de "compenser", comme on dit, en envoyant au reste du cerveau, et donc à la conscience, les premières images qu'il avait sous la main, pour ainsi dire, n'importe quoi, des serviettes éponges et des pinces à linge, un peu comme un ordinateur bogué qui se met à proposer le logiciel de traitement de texte pour ouvrir un fichier image ( comme je ne suis pas sûr que la comparaison soit tout à fait scientifique, si vous voulez c'est aussi un peu comme au cirque et qu'il y a eu un accident de trapèze sérieux, que le spectacle doit continuer et qu'on envoie les clowns en urgence faire des pitreries pour occuper le public. C'est mieux, non ?) Puis, à la fin de la panne il a, par bonheur, recouvré la vue. Il ne s'en est toujours pas aperçu et il a cru qu'il devenait fou. On appelle ça le syndrome de Charles Bonnet. C'est rare, mais c'est connu. C'est connu pour être particulièrement angoissant. Pour tout dire, sur le moment, j'ai donné ma langue au chat et je n'ai pu tenter de le calmer qu'en usant de l'autorité que confère la Science au médecin péremptoire sur le malade imaginaire (ce n'est qu'un peut plus tard, après qu'on lui ai posé son pace maker, en en discutant avec des collègues et en ouvrant des livres que j'ai trouvé la solution). Mais, ça finit par arriver un jour ou l'autre, les malades imaginaires, comme tous les autres bien-portants tombent vraiment malades (il n'y a bien qu'eux pour croire, les malades imaginaires, que d'être un malade imaginaire les préservera de la maladie, croyez moi, je parle par expérience, mais des fois ça marche ( en tout cas pour mon père, vu ses quatre vingt sept ans)). Fou, bien sûr il ne le devint pas, ni même gâteux comme nous l'avons tous craint (à l'heure ou j'écris ces lignes il est reparti comme en quarante et se pose des questions sur sa thyroïde, ce qui est très bon signe). En revanche, il fit, exactement une semaine après, une vraie syncope liée à un pouls lent permanent et à un bloc de branche complet (lequel pouls lent permanent doit être à l'origine du petit ictus cérébral qui a provoqué les hallucinations). Bien que mortelle à coup sûr si on ne la soigne pas, c'est la meilleure maladie de cœur qu'on puisse attraper, on vous pose un petit pace maker, une opération de rien du tout et c'est comme s'il n'y avait jamais rien eu, on meurt d'autre chose, un peu ou beaucoup plus tard,  mais sûrement pas du cœur. (je me souviens très bien, dans mon  enfance, que mon père, déjà malade imaginaire, avait décidé de se mettre au régime sans sel pour ne pas "attraper" de tension (son médecin, le bon docteur Zara, a eu un mal de chien à l'en empêcher et lui expliquer que c'était encore plus mauvais pour sa santé que d'avoir de la tension), eh bien, moi, tout compte fait, je le dis sans vraiment plaisanter, je serais assez pour qu'on vous pose systématiquement un pace maker  avant toute syncope, ça serait toujours ça d'évité). Pour en revenir à aujourd'hui, au week-end dont je suis censé, par contrat, rapporter les péripéties ici, c'est celui qui suit le jour de la pose du fameux pace maker dans une clinique  d'Antony, non loin  de Longjumeau où je monte, en ce moment, la garde. Tout c'est très bien passé, mais ma mère qui a jusque là remarquablement tenu le choc (elle a eu il y a moins de deux ans un cancer du sein pas imaginaire du tout) craque. Elle pleure au téléphone, elle est épuisée. Nous nous donnons rendez-vous au chevet de mon père, où elle sera amenée de son côté par une amie, Chantal. C'est peu après avoir raccroché que j'ai l'idée de ce journal du week-end, allez savoir pourquoi. Je note la consigne qu'on a pu lire au début du fragment sur le Psion et je commence à tout noter sur mon calepin Clairefontaine. Nous sommes samedi après midi. Je me remémore donc maintenant ce qui s'est passé depuis vendredi soir. C'est pourquoi je note que j'ai vu, hier, à la télé,  parce que je m'en souviens seulement maintenant : une bande annonce du film de Truffaut, "La Nuit Américaine" (je n'en parlerai pas ici, mais dans un autre fragment) , qui est mon film préféré. Il doit passer mardi prochain. Ne pas le manquer. [je prends plein de photos du bureau de ma veste avec l'écharpe sur une chaise. Soleil d'hiver aussi métallique dans le ciel que tendre et caressant sur les choses. Allé à Antony sous l'averse. Visite à papa qui se remet de son opération. Vu Chantal. Rappelé par IMG pour un mr qui a trop bu PTSD pris dans l'attentat du boulevard Saint Michel en 96. Surtout pb de séparation. Rien à voir avec PTSD]. Mon copain Franklin, a tenu son journal photographique( intitulé"2001, l'Odyssée de mon espace") à raison d'une photo par jour durant toute l'année 2001, imitant sans le savoir, le photographe Frank Horvat, qui en avait fait de même en 1999, mais c'est Horvat le "plagiaire" par anticipation, bien entendu ( Frank Horvat, 1999, "Un Journal Photographique", Acte sud /Arte 2000). A la différence d'Horvat, qui l'a fait à de nombreuses reprises, il me semble qu'il ne se soit jamais photographié lui-même, ce qui serait une contrainte de l'Ouphopo ( Ouvroir de Photographie Potentielle) fort intéressante, car  ne pas se photographier soi-même une seule fois (sur trois-cent soixante cinq photos)  dans un journal autobiophotographique est une sorte d'exploit, à peu près le même que faire obligatoirement trois cent soixante cinq  autoportraits à la suite (renseignement pris, il s'est photographié lui même, mais une seule fois, exception qui confirme donc la règle). Souvent, il n'a photographié "rien de particulier", comme on dit : "rien de particulier" n'est arrivé dans cette journée. La beauté du "rein de particulier" photographique, sans commune mesure avec celle des jours, correspond un peu avec celle qui naît petit à petit à la lecture du "Je me souviens" de Georges Perec. Chaque photo d'objet banal, ou de rue, ou de personnage qui passe, prend une intensité qui vient du fait que, comme dans le "Je me souviens", la représentation n'est pas intime, mais au contraire, partagée avec le lecteur, en l'occurrence le spectateur ("Je me souviens de l'ange blanc", par exemple) ; Le "je me souviens" n'est pas un souvenir privé, interne (le jour des résultats du bac, une image des vacances en Italie avec mes parents en 1964, etc.) mais il n'est pas non plus un souvenir public, totalement externe ( ce n'est pas Marignan 1515, Napoléon portait un bicorne, le brésil a gagné la coupe en 58, les tables de multiplication, etc.), il est semi-externe : Partagé, au sens propre, par toute une génération, à cheval sur l'interne individuel et le collectif public (je me souviens de Platini serrant la main de Battiston, je me souviens d'Henri Jeunesse et du jeu des mille francs, je me souviens de Carnaby Street, etc.)  C'est leur accumulation successive,  qui "construit", à la fin, leur auteur à la fois dans son intimité et ce qu'elle touche de l'intimité du lecteur, ce qui lui donne ce caractère de rencontre et de mutualité, qu'on pourrait alors qualifier de "pudique" (comme les "Vénus pudiques" des peintres anciens), par opposition au mode de la confession (Montaigne, Rousseau, bien sûr etc.) qui serait, lui "impudique"(comme la confession impudique de Tanizaki). Quant à moi, j'ai carrément plagié Franklin, mais en ne me donnant aucune contrainte, pour une fois. J'ai donc toujours, dans mon sac, mon Pentax "Espio" qui porte bien son nom pour son faible encombrement et sa maniabilité enfantine (clic clac, merci Kodak). Je me fais le touriste de mon quotidien, je photographie mes lieux de travail, les bureaux, les chambres de garde, les rues que j'emprunte tous les jours, mais aussi les seins et les sourires de ma copine. Je classe ces photos dans des albums bon marché qui s'empilent sur les rayons inférieurs de ma bibliothèque, je ne les consulte pas souvent. Bref, ce jour là, comme souvent, la lumière dans le bureau des psys à Longjumeau était si caressante, que j'ai eu envie de la conserver quelque part, pour m'en souvenir. J'ai donc posé mon écharpe rouge en travers de la chaise grise et je l'ai photographiée avec tout le fatras coloré qui s'étale sur le bureau. La photo est bonne, effectivement. Je m'en sers comme fond d'écran à mon bureau de Vigneux où la lumière est toujours froide à cause de l'éclairage au néon (même tamisé). La pluie est arrivée, en longues rafales d'averses glaciales, un peu en avance pour des giboulées de mars. J'ai tourné en rond dans la banlieue pavillonnaire un long moment avant de trouver la clinique du bois de Verrière à Antony où mon père a été opéré. En pénétrant dans un hôpital, la plupart du temps, vous savez où vous mettez les pieds : l'hôpital moderne, chef d'œuvre d'architecte plus ou moins mégalo, déclinaison plus ou moins réussie de verre et de béton, grand hall, batterie d'ascenseurs, une dizaine d'étages avec la pédiatrie tout en haut, par exemple, couleurs des murs étudiées, longs couloirs aseptisés mais de largeur réglementaire, pour laisser passer les lits roulants et les chariots de cantine, aile Untel, bâtiment Chose ; l'hôpital ancien, monument historique, pavillonnaire, pas plus d'un étage le plus souvent, avec des galeries couvertes reliant des cours et des petits jardins, pareils à des cloîtres, hauteurs de plafond vertigineuses, larges escaliers de pierre, sonores et froids. Les cliniques sont plus trompeuses. Si leurs halls d'entrée, en général bien plus petits que ceux des hôpitaux,  sont systématiquement recouverts de marbre et de verre, quel que soit leur rang sur l'échelle du luxe, elles ne sont pas toutes luxueuses, loin s'en faut, vous pénétrez parfois dans ce qui pourrait ressembler à un hôtel, construit à l'économie comme ceux qui prolifèrent à la sortie des villes et des entrées des autoroutes, genre "Formule 1", laid et tout juste fonctionnel ou alors un hôtel particulier, un petit château, chaleureux et biscornu, où il faut se plaquer contre le mur pour laisser passer le moindre chariot, avec de petits escaliers introuvables et des couloirs qui tournent en rond. Les chambres sont toutes petites,  parfois en coin, tout sent la soupe ou l'éther. Souvent, il s'agit de bâtiments raboutés les uns aux autres, gagnés au fur et mesure de l'extension économique de la clinique, sans plan préétabli, avec des changements de niveau, des parcours aberrants. Il n'y a pratiquement pas d'infirmières visibles. Le confort, recherché avant tout par les malades, y est souvent largement moindre qu'à l'hôpital où pratiquement toutes les chambres, par exemple, sont individuelles (sans supplément). Ce qui n'est pas le cas à la clinique du bois de Verrière, fort réputée pour la cardiologie, et qui est une clinique banale : Pratiquement pas d'accueil, couloirs étroits, ternes et tout justes propres, y compris à l'USIC (unité de soins intensifs de cardiologie) où mon père est hospitalisé dans une chambre double. Il a bonne mine, meilleure que le soir de la syncope, quand ma mère m'avait appelé en urgence et en larmes, persuadée qu'elle était en train de le perdre (j'avais appelé le SAMU, sauté dans la voiture, étais arrivé en même temps que les pompiers, poussé un grand ouf de soulagement en le voyant en vie, l'avait accompagné aux urgences de Cochin, où mon frère était venu nous rejoindre, avait attendu plusieurs heures comme c'est toujours le cas aux urgences, où le diagnostic avait finalement été fait, finalement assez rassurant, et, après moult palabres et coups de téléphone avec nos portables - vivent les portables -  avions nous-mêmes, mon frère et moi trouvé la place en clinique que l'interne et le senior des urgences, ne possédant pas de portable ni le carnet d'adresses de mon frère avaient été incapables de trouver (ça sert, des fois, d'avoir des fils médecins et, tant qu'à faire, deux valent encore mieux qu'un et je suis sûr que si l'un de nous deux avait été une fille, tel Argante, mon père l'aurait mariée à un fils de médecin)). Son problème cardiaque et l'opération (bénigne) qu'il vient de subir ne l'inquiètent pas plus que ça : il adore les hôpitaux, il s'y sent en sécurité, dame (l'hôpital, le havre de paix, le paradis du malade imaginaire). Il est calme et détendu. Ce qui, bien sûr, n'est pas le cas de ma pauvre mère, obligée de faire tous les jours un long trajet pour venir le voir, et qui, comme je l'ai déjà dit, reste très inquiète. Il a pour compagnon de chambre un énorme gros homme, trop gros pour tenir sous le drap bordé du lit, qui ne peut même pas s'asseoir tout seul tellement il est gros, et qui reçoit, lui aussi, toute sa petite famille. Nous sommes à peu près huit dont six debout, donc, dans la petite chambre double, sans chaise supplémentaire, et les conversations banales et convenues s'entrecroisent d'un lit à l'autre. On pourrait, sans peine et sans beaucoup de dommage, les échanger. Mon père nous fait la conversation. Il nous parle du livre de Tonino Benaquista, "le voleur qui aimait Mondrian", qu'il est en train de lire. Ou plutôt il nous parle de Tonino Benaquista, l'auteur du livre, qui est d'ailleurs passé à "Bouillon de culture" (il vient de publier son dernier roman "quelqu'un d'autre"), non pas qu'il soit un fan de cet auteur un peu à la mode mais parce qu'il vient d'acheter l'appartement du premier, au 119 boulevard saint Michel. c'est leur voisin. Mes parents sont tout fiers de partager leur immeuble avec un homme de lettre qui passe à la télé. Mais mon père, honnêtement, lit "le voleur qui aimait Mondrian" pour se rendre compte par lui-même : eh, bien, ce n'est pas mal, bien qu'un peu difficile pour lui, dit-il. Mon père est modeste, autodidacte, ne se prend pas du tout pour un intellectuel et a beaucoup de respect pour la culture. Ma mère préfère la télé. Elle est très "people", comme on dit. Benaquista, elle ne connaît que lui, bien sûr, et même sa femme, et en plus c'est son voisin maintenant, alors. Chantal, qui a donc véhiculé ma mère jusqu'ici, est une vielle amie d'enfance. Je suis toujours content de la revoir, malgré le fait que nous vies aient totalement divergé. C'est une femme simple, belle, et généreuse. Elle est grand-mère depuis l'année dernière (je la revois, elle et ses petits seins, à quinze ans, quand nous partagions nos jeux d'eaux, pendant les grandes vacances : ce souvenir est une racine carrée de souvenir, si j'ose dire, un souvenir "écran" tout ce qu'il y a de plus "écran" puisque c'est en réalité le souvenir d'une image de film super-8 que mon père avait tourné à Pörtschach am Wertersee, en Carinthie, à deux pas de la frontière slovène, ou nous avions passé plusieurs étés délicieux du temps de l'aisance de la famille, dans une sorte de palace comme on n'en fait plus). Mon portable sonne. C'est Longjumeau, il y a un patient pour moi aux urgences. Le devoir m'appelle, dis-je, comme on dit à l'Opéra et chez Courteline. Je prends congé, tout à fait rassuré sur l'état du paternel qui continue de s'interroger sur ses hallucinations, libre à lui. L'après midi touche à sa fin. Il y a un très beau début de coucher de soleil d'hiver, rouge et gris à la fois, strié de bleu pâle. Il a plu, tout est embué et brillant à la fois. Aux urgences on m'attend pour un monsieur qui a inquiété l'interne de garde : il avait un peu bu, mais surtout avait évoqué l'attentat du Métro saint Michel en 1996. On avait donc, apparemment à juste titre, fait appel au spécialiste du syndrome post-traumatique. Mais ça n'avait rien à voir ni avec l'attentat du Métro Saint Michel ni avec un quelconque PTSD (prononcer Pitièsdi, Post Traumatic Syndrome Disorder) si à la mode depuis que le malheur a été enfin classé parmi les troubles psychiques (pourquoi a-t-on attendu si longtemps, je vous le demande ?), il avait bu pour un chagrin d'amour tout simplement, il avait bu pou oublier,  mais comme souvent cela avait produit l'effet inverse : celui de tout lui rappeler. [Mr R. qui se réveille et se rendort, je sens que je ne vais pas passer une bonne nuit…Malaurette me manque. Cette fatigue qui s'abat sur moi en fin d'après midi. Vue madame G. 56 ans Alcool ivre rechute longue conversation avec elle et le mari. Long CT avec l'ami Gilles Nous allons témoigner en croisé. Bain dans baignoire. Toux +++ Appel à minuit pour madame D. 50 ans. ivre. frappée par son mari, un gamin de 11 ans, etc… boit du rosé à 10 frs 2 bouteilles. Ma dit que je suis sympa.] La nuit tombe vite. Bientôt tout est noir. Il y a comme un silence. Les urgences se ramassent sur elles-mêmes, comme pour se préparer aux tensions de la nuit. La noria des voitures de pompiers et des ambulances va bientôt commencer. Elle ne cessera, au mieux, que vers trois heures du matin. Puis ce seront les heures creuses de la nuit, plus ou moins longues, qui font comme une caverne temporelle, où la souffrance fait une pose et accorde un peu de repos aux blessés et aux infirmières  épuisées. Mais nous n'en sommes pas encore là. Monsieur R., le gros bébé, se réveille et se rendort, sans émerger vraiment, selon le rythme oscillant de son organisme qui se purge par à-coups des derniers restes du triste festin de la veille. Pourvu qu'il ne se réveille pas à contre temps, au milieu de la nuit, pensant qu'il est midi. On verra bien. Tout à coup, sans prévenir, la fatigue me tombe dessus. Je me sens seul et las. De plus en plus souvent, je sens ce harassement dont parle Jean Reverzy dans "Place des angoisses" me dissoudre entrez chien et loup. Tout me pèse, le moindre geste me coûte, l'énergie qui me manque me semble irrécupérable à jamais ; je suis vidé. Je ne devrais plus faire de gardes, à mon âge, mais c'est seulement à ce moment précis que je "sens mon âge", comme on dit (le reste du temps je le contiens, je le tiens à l'écart, je le traite par le mépris). Chaque week-end de garde, je me fais cette promesse d'ivrogne : l'année prochaine, j'arrête. Cela dure depuis cinq ans…au moins. Passons. Je pense à mon amoureuse. Elle ne m'a pas appelé depuis le coup de fil de ce matin, furtif. Sa voix, mais aussi son corps, me manquent. Passons aussi. D'ailleurs voici qui me sort de ma mélancolie :  on m'appelle encore. C'est pour un couple. Le mari amène sa femme. Elle s'est remise à boire depuis quelques jours. Ils ne sont pas loin de la cinquantaine, assez beaux tous les deux. Elle, c'est une alcoolique sévère, lui c'est un mari d'alcoolique (d'habitude, on dit plutôt : femme d'alcoolique…). Elle a déjà subi plusieurs cures de désintoxications. La dernière date d'à peu près trois mois. Les périodes d'abstinence rétrécissent dangereusement. le mari à raison de s'inquiéter. Le bureau des psys est devenu un huis clos tragique : ils rejouent là la scène pour au moins la trentième fois de leur vie. Je me sens spectateur, voyeur. Je le leur dis, et l'"entretien" démarre vraiment. Nous parlons plus d'une heure. L'entretien se termine sur une note d'optimisme raisonnable : la rechute est peut-être enrayée, à elle de voir. Ils ont bien fait de venir, tous les deux. Je me suis senti utile. La fatigue s'était seulement tapie dans l'ombre : dès que je passe dans le couloir, elle me saute à nouveau à la gorge. Le parvis des urgences est plein de vent, de camions de pompiers, d'ambulances et de familles hagardes. Installé dans ma Clio, je ne démarre pas. Une toux sèche, que je connais bien et qui me fait office de compagne ces derniers temps s'est emparé de moi. Elle ne me lâchera pas avant deux ou trois heures, je le sais, (il y a probablement quelque chose d'âcre, dans l'air, à Longjumeau qui ne me réussit pas…) et elle me quittera aussi soudainement qu'elle est venue. Je me décide à mettre le contact. Première escale à l'internat. Je m'aperçois que je meurs de faim. Je suis une vielle rosse à la mangeoire… Les psys de garde dorment au CMP, qui se trouve à cinq cent mètres de l'hôpital. On peut dire qu'en comparaison avec les chambres de garde sordides de Vigneux, Corbeil ou Evry, c'est un véritable palace. Le seul problème, ce sont les cinq cent mètres justement : au milieu de la nuit, si on est appelé, il faut non seulement s'habiller, mais sortir dans le froid, prendre la voiture, achever de se réveiller en traversant la ville endormie. Mais pour l'heure, je profite avec délice de la salle de bain et de sa vraie baignoire (il y a aussi la télé, dans un salon confortable, une cuisine, un frigo, des tableaux. contemporains aux murs renouvelés tous les mois comme dans une galerie, le luxe intégral). J'aime les bains très chauds. Quand l'eau refroidit, je rajoute de l'eau brûlante. Plaisir. Je barbotte, je marine, je macère. Je somnole. Je rêve. Ou alors, quand je suis moins crevé, je lis un polar en écoutant 89,9 ou en téléphonant avec mon ami Gilles, par exemple, qui fait une pose dans ses révisions pour son concours de l'école de la magistrature. Je lui parle de mon amoureuse, il me parle de la sienne. J'adore les patatis et patatas des conversations avec l'ami Gilles. L'heure avance. Pas d'appel ce soir. Si. En voilà un. Il faut sortir du bain s'habiller etc. C'est minuit, l'heure du crime. C'est madame D. Elle a été admise aux lits porte dans l'après midi, complètement ivre. Elle a cinquante ans bien dégradés. Quand j'arrive, elle fait la conversation avec les infirmières, on se marre, on se bidonne, dans l'office. Elle raconte qu'elle est une femme battue. Elle a un enfant de onze ans. Misère, misère. Qui s'en occupe à ct'heure ?  Son père, ben, enfin, je dis son père, son beau-père, le père il y a longtemps qu'il est loin. Il a vingt cinq ans de moins qu'elle. Il boit aussi mais moins, il faut le reconnaître. Il lui tape d'ailleurs dessus pour qu'elle boive moins, au fond. Il l'enferme, mais, notez, elle réussit toujours à sortir, alors il la tape encore. Normal. Misère, misère. Elle boit dur rouge à dix francs, de chez l'arabe, il lui a bien dit à l'arabe de ne pas lui vendre de vin, mais il est sympa l'arabe, il lui en vend en cachette. On se marre, on se bidonne. Elle veut rentrer chez elle pour s'occuper du petit. A ct'heure ? Mais il dort le petit ! Pensez-vous ! Il fait la foire, je parie qu'il ne lui a même pas fait son dîner. Déjà, elle a la tremblote. Il lui faut sa dose. Misère, misère.  C'est pour ça qu'elle veut sortir, pas pour le petit. Sa bonne humeur est communicative, elle me trouve sympa. On va la laisser sortir, sinon il faudra lui faire des perfusions de gros rouge pour éviter le delirium. Misère, misère. [Dimanche. Mal à me lever. Réveillé par plusieurs CT de L. grasse mat au lit en lisant Marie Claire et recettes de cuisine. Salade de nouille de riz aux crevettes et sauce au gingembre. pour 4 p. 250 g de nouilles chinoises larges. 400g de crevettes roses. ½ botte de Pak Choï . 1 citron vert. 1 cuillère à café de gingembre moulu. 1 cuillère à soupe de sucre. 1 cuillère et ½ de vinaigre de framboise. 5 cuillères à soupe d'huile d'arachide. 1 et ½ d'huile de sésame. Sel. Prélevez le zeste du citron. Faire bouillir 2 mn. Refroidir. Hacher. Dans un bol sucre et sel dans vinaigre, ajouter gingembre et zest de citron, l'huile d'arachide et l'huile de sésame et du poivre. Décongeler les crevettes les faire macérer avec la moitié de la sauce. Découper le Pak Choï en tronçons et le vert en lanières. Le faire bouillir5 mn dans de l'eau salée plus deux c.a.s. d'huile d'A. faire les nouilles. Egouttez, rincez, mélangez le tout avec le reste de la sauce. Servir 15 mn après. C'est un plat tiède. Faire 1 peu + de sauce. Retrouvé Franklin au Pho 14 après marché à Mouffetard. Ne peux résister à l'Arbre à lettres. Achète trois livres : 1 sur la peinture, 1 sur Heidegger et Primo Lévi qui commence par : je déteste Heidegger, et le dernier Tabucchi] Un livre qui commence par ces mots "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention. C'est un livre de (j'allais écrire "d'un certain", mais depuis, j'ai lu le livre, (je sais, je ne respecte pas la contrainte, tant pis) je crains que cela ne soit par trop condescendant de ma part) "de" Max Dorra, donc, qui porte un nom de camp de concentration ; le titre exact en est : " Heidegger, Primo Lévi, et le séquoia". C'est vraiment un excellent livre, stimulant, réjouissant, intelligent. Alors, Heidegger ? On le déteste ou on ne le déteste pas ?  On sépare l'homme de l'œuvre ou on ne le sépare pas? On jette le bébé avec l'eau du bain ou on ne le jette pas ? Je sais qu'il faut détester Heidegger, et je le déteste bien poliment, bien sagement, comme tout le monde, pour son engagement prouvé archi-prouvé dans le nazisme, pour la trahison innommable de son maître Husserl, etc. Facile. Mais la lecture du livre de Max Dorra ne m'a pas ôté cette gêne qui se saisit de moi à chaque fois qu'il faut détester Heidegger : car il serait l'exemple même de la faillite humaine. Facile, encore. Comment peut-on détester ce qui est à la fois la preuve du plus évident génie (pas que je comprenne grand chose à "Heidegger dans le texte", je me mélange toujours dans les "être-là", les "être pour-soi", les être-en soi", les "être -pour-le- monde" et tous ces "être pour l'autre" dont, pour n'être pas philosophe, il me manque la définition, mais je crois ses éminents commentateurs sur parole, et Emmanuel Levinas en premier) et la preuve de la plus grande lâcheté, au moins, si pas pire. Il y aurait donc un côté proprement monstrueux chez Heidegger  : comme une bande de Moebius sur laquelle on avance toujours croyant cheminer sur les sommets de la philosophie la plus élevée et s'apercevant soudain qu'on ne fait que patauger dans la merde. Le pire c'est que Heidegger, je veux dire l'homme, le vrai, pas celui des livres, je veux dire celui en chair et en os, il n'a jamais cherché à nous gruger, à nous en faire voir. Il ne s'est jamais même excusé, il n'a jamais tenté de se disculper. Il a toujours pensé, le salaud, que sa philosophie était en parfait accord (Muss Es Sein…) avec sa vie, avec les actes même de sa vie ! Le salaud, je dis ça parce que ça nous fait douter de l'intelligence, de la bonté et même de la Poésie ! Bref, j'écris ces lignes : "un livre qui commence par "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention" non pas pour souligner mon accord avec la proposition (vous en voyez, vous, des livres, aujourd'hui qui commenceraient par "j'adore Heidegger" ou par "je sais qu'Heidegger a été nazi, mais" ça attirerait sacrément l'attention !) mais au contraire pour souligner tout ce que je trouve de "facile" dans la formule, pute, même, un peu. Heureusement, la première phrase est sauvée par tout le reste du livre, et Primo Levi, ouf ! (en écrivant ces lignes, et pensant à Primo Levi, je ne sais plus si vous avez déjà lu le fragment ou il est question de "l'équilibre du monde", de Rohinton Mistry (oui, vous l'avez déjà lu, du moins si vous lisez les fragments les uns après les autres) eh bien, je veux juste écrire ici qu'il y a un autre roman que je tiens pour un chef d'œuvre absolu, qui est de "l'ordre", comme on dit, de "l'équilibre du monde", c'est "Maintenant ou jamais", de Primo Levi, qui n'est pas son livre le plus connu, qui est son seul roman, je crois, et qui raconte la fuite éperdue d'un petit groupe de juifs polonais et russes, que rien ne destinait à vivre ensemble,  à travers toute l'Europe de la seconde guerre mondiale, dont un des personnages s'appelait "Guedal", diminutif de "Guedalia", qui était le prénom de mon arrière grand père et ce n'est pas pour cela que le livre est un chef d'œuvre.) Mais revenons à mon réveil, en ce dimanche matin où je ne suis donc plus de garde à Longjumeau. C'est la douce voix de ma douce copine qui me réveille une première fois. Nous échangeons de douces mignardises, et… je me rendors. A Longjumeau, on ne se passe pas "physiquement" le relais, comme c'est partout ailleurs la tradition, d'autant que pas mal de "gardistes" prennent leurs gardes chez eux (ils habitent dans le coin), ce qui est le cas ce matin. Je peux donc "garder" le lit, à tous les sens qu'il vous plaira. Je décide de faire la grasse matinée. Voluptueusement. Mais comme je ne suis plus à l'âge on les matinées se graissent facilement et que ma copine me rappelle pour d'autres mignardises téléphoniques, je goûte à la volupté d'une grasse matinée réveillé, au lit, en lisant et en écoutant la radio. Et ce n'est pas, vous vous en doutez, Heidegger que je lis en cette dite grasse et sainte matinée, c'est le journal "Marie Claire" qui traînait par-là et n'était probablement pas celui du mois. Je le lis de la première page à la dernière, comme je le fais avec tous les journaux dits "féminins" qui me tombent sous la main. (mon préféré, c'est "Elle", parfois je l'achète, "neuf", chez le marchand de journaux avec un  peu de la honte que doivent éprouver les acheteurs de revues pornos) Ca prend du temps. Je recopie une recette de cuisine chinoise sur mon Psion. Je fais collection des recettes de cuisine, j'en ai plus d'une centaine, au cas où. Mais je ne m'en sers presque jamais, sauf pour faire de la blanquette de veau ou les petits oignons marinés de Franklin, le reste on verra plus tard, à la retraite. J'aime lire les recettes de cuisine, les relire. Lire une recette de cuisine me suffit presque. C'est comme si j'avais mangé le plat. C'est dire , au moins,  si j'aime la lecture, sinon la cuisine… Vers onze heures je laisse le luxueux CMP de Longjumeau à ses silences de fins de semaine et, par l'autoroute déserte du dimanche matin je file d'une traite à Mouffetard. Je trouve, comme d'habitude, une place dans la coquette rue Lagarde pour garer ma voiture, achète les journaux ( l'Equipe et le Journal du Dimanche réunis) chez le marchand de journaux qui se situe à gauche en montant vers la Contrescarpe, après la rue de l'arbalète, en face du torréfacteur Marc et je vais les lire devant un café-tartine dans l'arrière-salle de café "le Verre à Pied", un peu plus bas. C'est le PC des écolo-bobos-branchés du quartier et le café préféré de mon fils Nathan qui est tombé amoureux de son poêle Godin encore en service, de son beau vrai Zinc comme on n'en trouve plus, de ses poivrots pour touristes new-yorkais accoudés au-dit Zinc et des tables en bois sombre aux plaques d'étains vissés (table des "dinosaures", table des "Zigotos", etc.) qui datent au moins du temps de Verlaine et de Rimbaud. Mais je ne verrai Nathan que dans l'après midi : il fait encore la grasse, lui. Depuis deux ou trois ans, depuis que j'habite  à vingt mètres de Paris, je me suis mis à fréquenter à nouveau ce quartier de mon enfance. J'y suis pratiquement tous les samedis ou dimanches matins quand je ne suis pas de garde. D'un coup de voiture, en cinq minutes, je viens faire mon marché. Malgré toutes les années, et toutes les transformations,  je m'y sens encore chez moi. Je devrais écrire plutôt : je veux m'y sentir encore chez moi. La maison où vivent encore mes parents est à quelques tirées d'aile : passer sous le porche des immeubles modernes qui conduit à la rue Pierre Brossolette dans le prolongement de la rue de l'Epée de Bois, tourner au coin de l'extension 1930 de normale sup' (qui contient encore le petit théâtre ou nous avions joué "les mille et une nuits" il y a vingt cinq ans), traverser la rue d'Ulm, enfiler la rue Thullier ( ou mon père avait son garagiste), traverser la rue Gay-Lussac, continuer par la rue des ursulines, déboucher rue Saint Jacques en face de l'institut national des jeunes sourds (fondé par l'abbé de l'Epée et où officia le grand Itard, celui précisément qu'interprète lui-même François Truffaut dans "l'Enfant Sauvage"), y marcher vingt mètres, traverser encore, prendre la rue de l'Abbé de l'Epée, longer le mur de l'institut qui porte depuis toujours un "DEFENSE D'AFFICHER", LOI DU 21 JUILLET 1889" qui le préserve depuis toujours de la colle et du papier, dont j'aime la rugosité sous ma paume qui l'effleure, même encore maintenant que je ne cours plus parce que je ne suis plus en retard à l'école, traverser la rue Henri Barbusse, et, enfin, prendre pied sur le boulevard Saint Michel. Dix minutes en tout, à peine. Pour un peu, je dirai que le quartier est "trop bien" préservé. La "forme d'une ville change bien plus vite, hélas, que le cœur des humains" (c'est moi qui rajoute le mot "bien" (pas le mot "hélas") au titre du recueil de poèmes de Jacques Roubaud) : Le luxe tapageur se cache mal sous cette tentative conservatrice et trop superficielle (de surface). Depuis longtemps le quartier Mouffetard n'est plus un quartier populaire. Il triche, honteusement. Mais la rue Mouffetard où je marche est celle ou "marche" mon cœur depuis quarante-cinq ans. J'espère seulement que mon cœur, lui, n'a pas encore changé tant que ça. Je me laisse donc volontiers berner par tous ces mensonges en descendant la rue au milieu de la foule et des étals des marchands qui vendent des primeurs de luxes hélant le chaland comme il y a trente ans et qui sont tous des descendants du petit Bachir de la "sorcière du placard à balai". En bas de la descente, c'est le Square Saint Médard, avec la magnifique église Saint Médard d'ou s'écoule la sortie de la messe qui va encore grossir la foule et où l'animation est à son comble à cette heure somme toute tardive (ce ne sont pas les bobos-branchés qui vont se lever à huit heures le dimanche pour faire leur marché, c'est le marché qui s'est adapté aux bobos-branchés : à midi, on est encore loin de fermer boutique)  Il y a un vrai faux chanteur de rues qui distribue les partitions de "Nini peau de chien" ou des "Escaliers de la butte" aux touristes australiens, belges et bellifontains. La terrasse de "La Bourgogne", chauffée par ces grands radiateurs à gaz en forme de champignons  qui ont poussé comme des champignons aux terrasses des cafés branchés et qui font perdre tout sens à la notion – toute saisonnière - de terrasse de café (mais l'appât du gain conjugué au désir forcené de faire "parisien" des avides cafetiers a tout fichu par terre), est pleine à craquer de "bruncheurs" de tous âges. Un peu plus loin, à la jonction de la rue de Bazeilles et de l'avenue des Gobelins, un bassin rond, avec jet d'eau au milieu, véritable aberration urbanistique (imaginez l'installation d'un "cours des halles"au milieu du parc Monceau) a récemment été mis en place par le maire de l'arrondissement pour faire joli et gagner des voix ce qui ne l'a pas empêcher de perdre la mairie de Paris (il y a tout de même une justice). C'est là que s'abouche la petite et charmante rue Edouard Quenu qui abrite l'une des seules librairies de Paris ouverte le dimanche matin, j'ai nommé (je vais seulement nommer d'ailleurs, je m'apprête à nommer,  je me demande pourquoi on dit ainsi) : "L'arbre à Lettres". Il est du dernier chic d'y pénétrer avec son cabas d'où dépassent les poireaux. Ce que je fais d'ailleurs sans honte aucune. Ici, une incise obligatoire : la liste de mes librairies préférées  de Paris, que je vais bientôt dresser dans un prochain fragment, est comparable, en tout point, à la liste des immortels de l'Académie Française ou celle de l'Oulipo : Quand on fait partie de la liste de mes librairies préférées de Paris, c'est pour l'éternité, in secula seculorum. Même si la librairie a disparu, a été remplacée par un magasin de fringues ou un Mac Do' ou même si restée une librairie elle s'est retrouvée aux mains d'un commerçant inculte qui a cru bon de remplacer le fond de philosophie par la collection "Soignez-vous même votre dos" et un stock de posters ou de cartes postales. Disparu, on est juste "excusé" quand on fait l'appel. Je suis le secrétaire perpétuel de ma liste de mes librairies préférées de Paris. Fin de l'incise. Mais "L'arbre à Lettres" n'en est pas encore là. C'est une bonne librairie, au fond copieux, qui sent encore bon le papier et la colle. Nonobstant le caractère complètement snob de la chose ici, dans ce quartier confisqué, il n'est pas du tout aberrant qu'une bonne librairie se retrouve au milieu d'un marché aux légumes. Les livres font partie des choses comestibles. Je serais assez tenté, même, de traiter les librairies comme les épiceries ou les supérettes. Je ne considère pas les librairies comme des endroits "à part", comme des temples de la culture. Une "bonne" librairie n'occupe pas un rang plus élevé dans la hiérarchie qu'un bon boucher, qu'un bon caviste ou qu'une bonne boutique de fringue..., Je dis, Par exemple, en faisant l'inventaire de mes placards : "tiens, je n'ai plus de sel" ou "je manque de riz" ou bien "il faudrait que j'achète une ou deux paires de chaussettes" ; En cherchant parmi les rayons de ma bibliothèque je peux aussi bien dire : "tiens, je manque de Verlaine" ou "je suis en panne de Garcia Marquez" ou "j'achèterais  bien un peu de Maurice Leblanc" ou "je me taperais bien un polar". Quand j'ai besoin de café je vais chez l'épicier, quand j'ai besoin de Baudelaire, je vais chez le libraire. Voilà tout. Je ne conçois pas qu'on puisse emprunter un livre pour le lire. De même qu'on ne peut pas emprunter une botte de poireau ou un steak pour les manger, parce qu'on les mange, justement, en vinaigrette, ou au poivre, parce qu'on doit les consommer, les incorporer, et que ce que l'on rendra ce ne seront sûrement ni les poireaux mangés, ni le steak digéré, mais éventuellement d'autres poireaux, ou un autre steak, achetés spécialement pour être rendus, et donc non consommés, de même on ne peut pas emprunter les livres, car ce n'est pas les mêmes livres qu'on rend, jamais. Les livres, ça se  consomme, comme les poireaux, comme les steaks. C'est le même mécanisme physiologique. Je sais, il y a un côté cannibale à la chose, c'est comme ça. Bien sûr, j'ai déjà lu des livres empruntés, mais j'ai toujours eu, après les avoir rendus ( il faut toujours, mais toujours, rendre les livres empruntés (ou alors il faut les voler)), comme une impression d'inaccompli. Pour moi, la lecture ne peut s'accomplir, s'achever, qu'avec la certitude que le livre subsistera dans mon univers immédiat. Un livre lu, je m'en suis nourri, il me peut plus me quitter, surtout s'il est "bon", comme les poireaux vinaigrette. C'est pourquoi je pense que les livres ont un vrai prix, qu'il faut les acheter ou bien ne pas les lire. Je me suis toujours méfié des  gens qui ont pour habitude de vous emprunter des livres (sauf les êtres chers, mais ce qui est à vous est à eux). Je soupçonne qu'ils n'aiment pas vraiment lire ou qu'ils sont des radins encore plus radins que les autres. De la pire espèce. D'ailleurs ils ne rendent pratiquement jamais les livres, non pas parce qu'ils vous les ont volés, mais parce qu'il n'y attachent tellement pas d'importance qu'ils les perdent ou les jettent en oubliant à qui ils les ont emprunté (comme je l'ai dit, je préfèrerais de loin qu'ils me les volent, malgré le grand délit que cela représente), et en plus ils ne les lisent pas, j'en suis sûr. Et si on ne me rend pas un livre que j'ai prêté malgré ma réticence à la chose, c'est qu'on m'a volé un bout de moi, je le dis tout net. Je peux me fâcher très fort pour un livre pas rendu. Ça n'a rien à voir avec une manie. Et si cela en est une, je la revendique. Il faudra aussi que je m'explique, mais dans un autre fragment, si vous permettez, sur les bibliothèques publiques, celles ou on emprunte des livres, ces maisons de tolérance. Ce n'est pas pareil.  Et sur les grandes bibliothèques, ou les "très grandes", ou les "nationales". Ce n'est pas pareil non plus. En attendant, je téléphone à Franklin sur son portable. A midi, un dimanche matin, je sais que je risque de le réveiller (j'admire sa faculté de dormir tard pour un homme de son âge (et du mien)). Il ne dort pas. Il finit juste son petit déjeuner. Nous projetons de nous retrouver à déjeuner au "Pho 14", à Chinatown, dans le treizième, qui est en quelque sorte notre cantine. J'ai le temps de finir mon marché pendant qu'il finit de se préparer. Le "Pho 14" sert la meilleure soupe Pho de Paris (et "même du monde" comme rajoute avec fierté  la jolie serveuse qui travaille là avec un entrain toujours égal) depuis le rachat du "Pho pasteur Saïgon" où nous avions eu nos quartiers pendant dix ans (le restaurant a changé de nom, il s'appelle le "Village Saïgon", il s'y sert encore des " Bun" très corrects mais le Pho n'y est plus ce qu'il était). Nous nous retrouvons dans la file d'attente qui s'allonge sur le trottoir. [Dej avec Fkin qui me parle de l'euro et de la devise "liberté égalité fraternité". Je lui dis d'en faire un billet pour " Le monde". Il me rappelle plus tard pour me le lire au tel. Extra. Tour à Tang pour acheter les narcisses rituels annuels. Retour à Gentilly,  AM  Flemme avec le Znata : Ordi et télé, Pian un peu. Fait des disques pour Malaurette.] L'établissement ne désemplit pas de la journée. On peut quasiment manger vingt-quatre heures sur vingt-quatre la fameuse soupe fumante, servie dans de simples grands bols de faïence blanc. Une armée de serveurs agités gère la file  des clients affamés qui cherchent à s'entasser dans ce lieu somme toute exigu, de manière quasiment militaire, sans aucun sourire commercial aux lèvres, sauf la jolie serveuse dont je parlais plus haut : impossible de choisir sa place ni ses voisins, impossible de choisir entre banquette de faux cuir fatiguée et spartiate tabouret de rotin. On nous installe à côté de deux jeunes Japonaises pour qui la soupe Pho est aussi exotique que nous, même si elles sont venues là par nostalgie des foules de leur Asie natale. La salle est pleine de familles chinoises et vietnamienne, de jeunes couples thaïs ou khmers  hyper branchés ( piercing et cheveux colorés) et de quelques européens comme nous (pas mal d'Américains) C'est une vraie cantine, populaire et branchée à la fois. Les soupes appétissantes,  fumantes et odorantes sont posées devant vous deux minute après votre arrivée. Nous sommes, par chance, servis par la jolie serveuse souriante qui nous réjouit toujours les yeux (elle n'est pas eurasienne : Africasienne? Philippine?) Mais nous n'aurons, pas plus que d'habitude, le temps de lui faire la causette, elle court de table en table. Il faut s'en tenir à des sourires et de courts compliments pour lesquelles Franklin excelle et pour la gloire. Autant de convives, autant de manière de déguster le Pho : d'abord il faut ajouter les herbes fraîches et le soja cru, qui attendent déjà à votre place, au bouillon fumant, pour le rendre encore plus odorant, si c'est possible, mais certains négligent ce rite, on peut aussi y presser deux quartiers de citrons (ce que j'oublie de faire la plupart du temps), il faut ensuite préparer, en un savant mélange de purée rouge de piment extra fort et de pâte "Hoï sin" brune (qui est à base de soja fermenté), votre propre sauce, celle  qui accompagnera les morceaux de bœuf coupés en lamelles fines que vous tirerez, plus ou moins cuits, selon votre goût et selon le temps où vous les aurez laissé finir de cuire, du bouillon brûlant, (Pho : soupe de bœuf. Pho au poulet, aucun intérêt, si la vache folle vous affole changez de cantine) les Asiatiques, mais pas nous, ajoutent souvent au bouillon du sucre en poudre qui n'est donc pas posé à l'avance sur les tables pour le dessert. On peut aussi ajouter des rondelles d'oignons crus, ce que je fais depuis peu, au risque de gâter mon haleine pour la journée (cela dépend de la journée en question…) en principe les baguettes sont tenues dans la main droite et la cuillère dans la main gauche, en même temps. Les Vietnamiens  alternent avec beaucoup de délicatesse et d'habileté l'usage des baguettes pour saisir les nouilles ou les morceaux de viande et la cuillère pour boire la soupe. Cela n'est pas donné naturellement, à mon avis, aux européens, même rompus à l'usage des baguettes : nous vidons d'abord le bouillon des nouilles et de la viande à l'aide des baguettes et buvons le bouillon, dans un deuxième temps, à la cuillère. C'est beaucoup moins élégant. Le plus difficile, c'est de manger les nouilles : il faut les tirer, avec les baguettes, du bouillon brûlant, il n'y a pas le choix (on ne peut pas les tourner autour de la fourchette, puisqu'il n'y a pas de fourchette, ce que ne font d'ailleurs jamais les Italiens eux-mêmes avec les spaghettis, ni avec la cuillère, bien sûr) il faut donc se résoudre à "manger salement", du moins pour nos manières d'occidentaux : le visage à quelques centimètres du bol, et jouant des mandibules pour faire progresser les nouilles avant de les couper en plusieurs coups de dents et, en s'aidant des baguettes, faire retomber ce qui reste dans le bol et non sur la nappe. Il est très rare que votre chemise en ressorte aussi immaculée qu'elle était entrée. Mais c'est un risque nécessaire. Ensuite tout est au choix : dis-moi par quoi tu commence à manger ton Pho et je te dirai qui tu es : les boulettes (toutes ou une seule), la viande ou les nouilles ? Outre cette grave question existentielle, comme il se doit de deux aussi vieux compères, Franklin et moi commentons l'actualité internationale de la semaine ( Franklin a un plan pour la paix au proche orient : renvoyer à la fois Sharon et Arafat et mettre des jeunes à leur place) et le récent remplacement du Franc par l'Euro :  nous sommes passés à la monnaie unique depuis trois semaines. Il me signale un fait qui semble être passé totalement inaperçu et qui n'est pas, selon lui, sans une certaine importance symbolique : les nouvelles pièces en euros ne portent plus, et pour cause,  la devise de la république française "liberté, égalité, fraternité", ce qui, selon lui en dirait long sur la "world company" et la "confédération intergalactique du commerce". C'était comme si la devise de la république, gravée dans le nickel sinon l'airain  des pièces en avait jusque là sauvé la face (sinon le pile) et rappelé aux possesseurs des poches au fond desquelles elles transitaient les lois et devoirs intangibles d'une république qui se respecte. La formule républicaine, gravée sur l'agent même qui aurait pu la dévoyer, aurait été, en quelque sorte, le pendant de la mention obligatoire sur les paquets de cigarette, qui traînent, eux aussi, dans les poches : "Fumer nuit gravement à la santé". Cautère sur jambe de bois, peut-être, mais respect d'une certaine éthique. Tout cela est perdu avec l'Euro, et les lois intangibles ne tiennent plus, pour combien de temps encore, qu'aux frontons des mairies et des écoles. Ce n'est pas une petite perte. Personne n'en a parlé nulle part. Franklin s'étonne. Je trouve ça étonnant, à la réflexion, moi aussi. Je lui suggère d'en faire un billet, une "libre opinion" pour "Le Monde" ou "Libé". Bien tourné, sait-on jamais, ils le publieront. Pendant tout le repas, Franklin a tenté d'établir un contact visuel avec l'une de nos voisines japonaises : il s'est fendu de larges et francs sourires mais n'a obtenu en échange que des regards aussi vagues que la lune vague après la pluie. Echec dont il se remet pourtant sans peine pendant que nous remontons l'avenue d'Ivry en direction de "chez Tang", cet immense entrepôt transformé en hypermarché par les mythiques "frères Tang" débarqués de leur village chinois natal il y a à peine trente ans. "Tang", comme une dynastie mandchoue, étale son empire commercial sur tout le treizième depuis vingt ans au moins et on ne sait pas quand il va s'arrêter. Comme tout les dimanche, les Toyotas, Mitsubishis et autres Daewoos (mais il y aussi des Clios et des 206) forment une file sans fin pour entrer dans le parking du magasin et bloquent l'avenue. Des marées d'hommes de femmes et d'enfants chargés de sacs en plastique jaunes aux inscriptions rouges dégorgent du porche de la cour ou se tient l'entrepôt et s'écoulent en direction de Tolbiac ou des boulevards extérieurs. Pour un amateur de grande surface comme moi, "Tang" est un paradis, un vrai paradis exotique : mais les rayons interminables et les gondoles surchargées ont remplacé les cocotiers et le sable fin. (C'est un de nos buts de promenade préféré, avec mon fils Nathan (et avant lui mon fils Jérémie) qui s'y est longtemps acheté, avec son argent de poche encore républicain, d'improbables friandises, à la gelée, certifiées pur colorants, qu'on ne trouve que là et avec lesquelles il épatait tous ses copains reginoburgaliens (habitants de Bourg  la  Reine), il y avait aussi les bonbons "Rabbit", au lait, tout blancs qui collaient au dents et enveloppés dans un fin papier qui se mange). Fin janvier, c'est la saison des premiers narcisses. Chez "Tang" on peut les acheter, encore en bulbes, serrés par six ou huit dans des pots en forme de coupelle. Ils écloront dans la chaleur des appartements, grandissant ensemble à une vitesse pharamineuse, visible quasiment à l'œil nu, tout droit vers le plafond en une magnifique gerbe raide verte et jaune, figurant la force du printemps, d'un effet très "zen".  Nous en ramenons deux coupelles chacun, sacrifiant au rituel annuel et nous retournons vers le carrefour Tolbiac, nous aussi chargés de lourds sacs en plastiques jaunes aux inscriptions rouges. Je retrouve Nathan chez moi. Nous passerons le reste de la journée fort calmement à moitié devant la télé et les programmes du câble, à moitié au piano et une troisième moitié à l'ordinateur. Vers seize heures, je reçois un coup de téléphone de Franklin. Il a rédigé sa libre opinion sur l'Euro. Il me la lit : "IL Y A DEVISE ET DEVISE. La république a une célèbre devise : "Liberté, égalité, fraternité", et l'Etat français a une nouvelle devise, l'Euro, qu'on ne cesse de célébrer. Un même mot pour deux choses en apparence bien différentes. La première de nos devises, la républicaine, évoque l'un des sens qu'aurait pris le mot par le passé, dans le Berry (selon Littré) : subterfuge. Qui y croit encore ? Ou plus exactement, qui DOIT y croire encore ? La classe moyenne sans aucun doute. C'est sur la classe moyenne que l'on compte pour abonder le libéralisme économique autant pour penser le socialisme d'aujourd'hui (selon l'entretien accordé par Dominique Strauss Kahn à Edwy Plenel sur L.C.I.) J'ai, devant moi, étalée sur la table, notre nouvelle devise, la sonnante et trébuchante, et j'y vois soudain la métaphore de cet état des choses : Plus d'inscription "Liberté, Egalité Fraternité sur les billets (les riches n'en ont pas grand chose à faire) ni sur les centimes (les pauvres savent à quoi s'en tenir), mais uniquement sur les monnaies très "moyennes" de un et deux euros. Nous nous approchons de la vérité du temps, et la vérité avait besoin de deviser pour régner."